Cinq branches de coton noir

Cinq branches de coton noir raconte l’histoire insensée du premier drapeau des Etats-Unis créé en 1776 et qui aurait terminé dans les mains des nazis en 1944. Yves Sente et Steve Cuzor imaginent le parcours étonnant de cet objet si précieux dans une fiction historique prenante mettant aussi en lumière les droits des noirs américains.

LE PREMIER DRAPEAU DES ÉTATS INDÉPENDANTS

Durham, Caroline du Nord, 1944. Maître Woolf, notaire, vient rendre hommage à Miss Bolton, la tante de Johanna. La jeune femme qui ne connaissait pas bien la défunte est invitée par l’homme de loi à visiter la maison de sa tante. Dans une malle, elle découvre le journal de Angela Brown, une aïeule, objet datant de 1777. Elle commence à le lire.

Philadelphie, cette année-là. La cérémonie des funérailles de John Ross s’achève. Sur le perron de l’église, George Washington salue la mémoire du défunt en parlant à Betsy, sa femme. Bientôt, elle va s’occuper seule de sa boutique de couture. La maison est toujours entretenue par Angela, la domestique noire des Ross.

Quelques jours plus tard, Washington rend visite à Betsy et lui demande de coudre le premier drapeau des Etats-Unis selon son modèle. Elle accepte, mais le temps presse puisqu’il ne reste qu’une semaine.

UN DRAPEAU PORTEUR D’UN SECRET

Ce drapeau est le symbole des 13 états indépendants des Anglais. Les bandes rouges et blanches représentent ces provinces, ainsi que les étoiles en constellation. George Washington veut que ces dernières soient cousues et non peintes. C’est Betsy qui propose la forme à cinq branches.

Alors qu’elle vient de perdre son mari et son fils par les coups de blancs, Angela décide d’utiliser le drapeau pour revendiquer les droits des noirs américains. Elle coud alors une étoile noire sous l’une des 13.

A la lecture de cette nouvelle étonnante, Johanna est bouleversée. Son frère Lincoln est chargé avec son unité – MFAA – de retrouver ce drapeau. Il serait tombé aux mains d’un officier nazi…

CINQ BRANCHES DE COTON NOIR : SUPERBE FRESQUE HISTORIQUE

Yves Sente imagine l’histoire de ce premier drapeau américain. Selon la légende, George Washington aurait demandé à Betsy Ross de le confectionner en 1776. Le scénariste de Il s’appelait Ptirou (avec Laurent Veyron) brode alors autour de cela une excellente fiction prenante et redoutable d’efficacité. Sa fresque historique mêle habilement le XVIIIe et le XXe siècle, la création du drapeau et la volonté de le retrouver pendant la Seconde Guerre Mondiale.

A travers le journal de Angela Brown, il tisse un récit fait de flash-backs bien sentis et fluides, parallèle ingénieux entre les deux époques.

A mi-chemin entre Monument men de Quentin Tarantino et O’brother des frères Coen pour le côté Amérique contemporaine et les films d’époque en costume pour le XVIIIe siècle, le lecteur sent un beau souffle épique sur cette fresque historique très bien menée.

UN ALBUM SUR LES DROITS CIVIQUES DES NOIRS AMÉRICAINS

Il faut aussi voir Cinq branches de coton noir comme un véritable hymne aux droits civiques des noirs américains. Angela cousant en secret une étoile noire symbole de l’oppression des afro-américains par les blancs. Il flotte une air de Ku Klux Klan, de révoltes d’esclaves dans les plantations, de blues, de Guerre d’Indépendance, de Rosa Park et de Martin Luther King dans cet album fort et touchant.

Alors que la présidence de Barack Obama avait redonné le sourire à ces femmes et ces hommes des minorités ethniques, la nouvelle de Donald Trump casse tout cela, lui qui fut élu notamment par les suprémacistes blancs se revendiquant du Ku Klux Klan. Cet album résonne donc en 2018.

L’ELEGANCE DU TRAIT DE STEVE CUZOR

Reconnu dans le monde du 9e art comme un formidable dessinateur (Quintett 3, Blackjack, XIII mystery 6), Steve Cuzor met tout son talent au service de Cinq branches de coton noir.

Les ambiance chromatiques de Meephe Versaevele embellissent les planches sans fausse note. Il n’y a pas de faute de goût dans ces pages dignes de plus beaux films en costume. Pour cela, il a relu des albums de Jijé, maître du noir et blanc et Philippe Jarbinet (Airborne 44) lui a prêté quelques photos des Ardennes. Il avait déjà réalisé de très belles pages de l’Amérique des années 30 dans O’Boys (avec Philippe Thirault et Stephan Colman). Avec ce récit, il y a donc une belle filiation.

Le lecteur aurait aimé que Cinq branches de coton noir – très belle fiction – soit vraie, surtout pour toutes les batailles pendant des décennies des noirs américains, comme l’ont montré les trois volumes du fantastique Wake Up America (John Lewis, Andrew Aydin et Nate Powell).

Article posté le jeudi 08 février 2018 par Damien Canteau

Cinq branches de coton noir de Yves Sente et Steve Cuzor (Dupuis) décrypté par Comixtrip
  • Cinq branches de coton blanc
  • Scénariste : Yves Sente
  • Desssinteur : Steve Cuzor
  • Editeur : Dupuis, collection Aire Libre
  • Prix : 24€
  • Parution : 26 janvier 2018
  • ISBN: 9782800161761

Résumé de l’album : Philadelphie, 1776. Mrs Betsy est dépêchée par les indépendantistes américains pour concevoir le tout premier drapeau des futures nations unies. Sa domestique, Angela Brown, décide alors de transformer cet étendard en un hommage révolutionnaire, en y adjoignant en secret un symbole inestimable… Douvres, 1944. Le soldat Lincoln se morfond dans son camp militaire, entre discriminations raciales et bagarres quotidiennes. Jusqu’à ce qu’il reçoive une lettre de sa soeur, Johanna, annonçant qu’elle a découvert dans les possessions de leur tante décédée les mémoires d’Angela Brown – rien de moins qu’un témoignage d’une rareté et d’une valeur exceptionnelles. Si l’histoire relatée dans ces mémoires est réelle, alors c’est l’histoire des États-Unis qui est à récrire. Sauf que l’emblème américain est aux mains des Allemands nazis, qui l’ont dérobé ainsi que d’innombrables trésors, au cours de leurs pillages. S’ensuit donc la mise en place d’une opération de la plus haute importance, à laquelle participe Lincoln… Quand Yves Sente rencontre Steve Cuzor, c’est la petite histoire et la grande Histoire qui se percutent dans un album aux allures d’épopée. Par l’ampleur de sa narration et la densité de son graphisme, ici sublimé par le noir et blanc du tirage de luxe, Cinq branches de coton noir est d’ores et déjà une oeuvre mémorable.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

En savoir