Grand hôtel abîme

Dans un futur très proche, une révolte couve contre un gouvernement au pouvoir fort. Un homme masqué va faire basculer cette tension vers une conflit sanglant. Marcos Prior et David Rubin imaginent Grand hôtel abîme, une dystopie étonnante qui interroge le lecteur. Plongée dans cet étourdissant abîme.

L’ANIMATEUR MASQUÉ DE LA RÉVOLTE

Dans sa chambre n°307, Tyle Durden, un homme tatoué se muscle en faisant des pompes tout en écoutant la télévision. La longue litanie des présentateurs de journaux télé et des spécialistes n’ont guère d’impact sur lui, enfin en apparence. Les nouvelles ne sont pas bonnes : entre les coupes budgétaires, le financement du système de santé, les suppressions d’emplois et la crise des migrants, le temps n’est pas au beau fixe.

Dehors, le gouvernement est acculé ; la rue commence à gronder fortement contre des lois qui restreignent aussi les libertés. Au milieu de la foule, un homme masqué fait irruption. Il tue les policiers qui se dressent sur sa route, sans aucun scrupule.

Le parlement est en proie aux flammes, la crise démocratique s’embrase…

GRAND HÔTEL ABîME : SATIRE SOCIALE ET POLITIQUE INTELLIGENTE

Album de format à l’italienne, Grand hôtel abîme surprend et interroge. Le récit imaginé par Marcos Prior est une satire sociale et politique forte et intelligente. L’auteur de Potlatch (avec Danide, çà et là) met en scène une manifestation qui tourne à l’émeute sanglante. La foule en colère fait masse, fait face aux policiers et n’a pas peur. Ensemble, on est plus fort.

Submergés par les informations en continu à la télévision ou sur les réseaux sociaux – qui déversent des mauvaises nouvelles à longueur de journée – les gens n’en peuvent plus. Les libertés sont restreintes, l’état d’urgence est permanent, les policiers et l’armée sont partout pour surveiller. Les publicités sont pressentes et asservissent le consommateur, qui est prié de dépenser à tout va. Mais dans le même temps, la finance est prégnante : les licenciements sont nombreux, les taux de change dévissent et les actionnaires multiplient les dividendes. C’en est trop pour les gens qui triment pour s’en sortir.

A la tête de cette révolte citoyenne, il y a un mystérieux homme masqué qui n’a peur de rien et qui veut changer les choses. Idéaliste (anarchiste?), il prend en main la contestation par ses actions violentes.

UNE HISTOIRE POUR CONTINUER LA LUTTE

En choisissant une futur très proche – d’une réalité confondante – Marcos Prior veut faire réagir son lectorat, le faire réfléchir et s’interroger sur son rapport à la démocratie, à son refus de se faire imposer des lois par la force, sur la surveillance permanente et l’intrusion des modes de consommation dans nos vies (à l’image de l’album de Chantal Montellier, Shelter market) mais aussi l’abreuvement systématique des informations.

Avec David Rubin, le scénariste veut interpeler. Dans la préface, le duo d’auteurs souligne le but de Grand hôtel abîme : « Le contenu du livre veut te pousser à réfléchir à des sujets qui peuvent être dangereux pour ton intégrité physique mais qui sont nettement profitables pour la liberté, l’égalité et la fraternité. Nous voulons réveiller le Tyle Durden qui sommeille en toi sous une couche de normalité auto imposée. »

Ce récit d’anticipation – coup de poing bénéficie d’une partie graphique très forte de David Rubin. Le dessinateur de Aurora West (avec Paul Pope, Urban Comics) réalise de sublimes planches. Son découpage alterne entre le classique (du gaufrier) et de la destructuration, ce qui amplifie cette sensation de tourbillon que prend cette révolte. Un bonus de 18 pages à la fin de l’album permet de comprendre le travail entre le scénariste et le dessinateur sur les pages de Grand hôtel abîme.

Article posté le lundi 30 octobre 2017 par Damien Canteau

Grand hôtel abîme de Marcos Prior et David Rubin (Rackham) décrypté par Comixtrip
  • Grand hôtel abîme
  • Scénariste : Marcos Prior
  • Dessinateur : David Rubin
  • Éditeur : Rackham
  • Prix : 24€
  • Parution : 13 octobre 2017
  • IBAN : 9782878272130

Résumé de l’éditeur : Nous sommes dans un futur proche, dans un monde qu’on ne finit pas de saigner à blanc et où le Pouvoir a déployé un brouillard épais qui en occulte la vérité. Un écran fait de millions d’écrans d’où, dans un immense et continu bavardage, se répandent des flots d’images et de mots mis en circulation dans le seul but de travestir la réalité. C’est un monde peuplé de silencieux et d’immobiles ; de temps à autre, certains explosent dans un acte fou, une violence primitive, expression d’une souffrance morale qui rend la vie invivable. Tout semble suspendu dans une sorte de danse cosmique, sans fin, dans cette loi de la conservation de la violence dont parlait Pierre Bourdieu. Soudain, l’empire du mensonge est bousculé par une fureur irrésistible : c’est l’émeute qui sème le chaos et qui fait éclater la vérité.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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