Kérosène

En 2010, le camp du Rond « Chez les manouches » à Mont-de-Marsan fut démantelé parce que le Ministère de la Défense acheta le terrain. Les familles furent alors relogées dans des maisons, un crève-cœur. Alain Bujak et Piero Macola racontent cette sédentarisation non-voulue et mal acceptée dans Kérosène, un bel album Futuropolis.

LE CAMP DU ROND : UN LIEU TRÈS ANCIEN

Le romancier de La loire, une balade le long du fleuve et La maison du possible, Alain Bujak se rend à Mont-de-Marsan en 2009 dans le Camp du Rond célèbre lieu manouche installé là après la Seconde Guerre Mondiale afin d’enquêter et de conter la vie de cet endroit unique et de son démantèlement.

Arrivé par le train, il a rendez-vous avec le maire de la ville dès l’après-midi. Légèrement fébrile parce qu’il ne connaît pas bien ce « monde », il fonde de grands espoirs pour enfin le comprendre.

Dans l’imaginaire collectif, les « gens du voyage » sont peu fréquentables, voleurs de poules, mangeurs de hérissons, sales, peu éduqués et mal élevés utilisant leur propre dialecte. En allant la bas, Alain Bujak veut tordre le coup à ces préjugés.

QUAND ALAIN RENCONTRE MARIE

L’écrivain est très bien accueilli par les familles du camp et plus particulièrement Marie, la doyenne du lieu, « sésame pour tout gadjo qui veut connaître l’endroit.»

Elle lui raconte que les avions militaires parfois crachent leur kérosène sur le terrain. En effet, l’armée possède une base au bout du camp situé en Zone A – personne ne doit y habiter – (20 000 mouvements aériens par an) et le Ministère de la Défense a décidé d’acheter tout le terrain afin de se mettre en conformité par rapports aux normes.

Le camp, son histoire, ses caravanes et ses habitants vont donc disparaître, dispersés dans des habitations en dur fournis par la mairie. Une déchirure ! Comment ces nomades vont-ils pouvoir s’acclimater à cette sédentarisation non-consentie ? Leur liberté va-t-elle être diluée dans un « normalisation » de leur nouvel habitat ?

KÉROSÈNE : UN TRÈS BEAU REPORTAGE SUR UN MONDE MÉCONNU

« La méconnaissance, les préjugés, la peur de l’autre, de ses différences, ont creusé un fossé entre les populations tziganes et gadgé », c’est ainsi que Alain Bujak résume les relations entre les manouches et les Français. Ce constat ne datant pas d’hier (la mise en place d’un carnet anthropométrique pour les nomades en 1919, des lois sous Vichy qui ont renforcé les mesures drastiques contre eux…), ce fossé s’est accentué au fil du temps. Les uns ne comprenant pas les autres et vice-versa.

Alors que dans son précédent album avec Piero MacolaLe tirailleur – le scénariste contait les difficultés d’un vieux marocain pour toucher sa pension d’ancien soldat de la Seconde Guerre Mondiale, il livre des témoignages bouleversants dans Kérosène. De conditions sanitaires déplorables, aux départs pour faire les saisons, en passant par les contrôles trop fréquents voire zélés de la police, mais surtout par leur mise à l’écart de la société (rejet d’un côté et volonté de liberté de l’autre). Pourtant comme il le souligne : « une France sans manouche, c’est comme un ciel sans étoiles ». Parce que nous l’oublions souvent, ceux installés dans notre pays sont des citoyens français à part entière, n’en déplaise aux racistes de tout poil !

Comme l’a souvent raconté dans ses ouvrages, Kkrist Mirror (Tsiganes chez Steinkis) l’histoire des « gens du voyage » en Europe est complexe, faite de nombreuses persécutions, déportations et de morts. Pour y voir plus clair, Alain Bujak rencontre Alain Reyniers (ethnologue, professeur à l’Université de Louvain et directeur de la revue Etudes tsiganes) qui souligne que : « chaque communauté est différente. Il faut éviter de faire des généralités » et de poursuivre : « Changer d’habitat, ce n’est pas changer ce que l’on est. »

Né en 1976, Piero Macola est un dessinateur italien qui a étudié à Saint-Luc en Belgique. Zanna Bianca (Croc Blanc, chez Mondadori) d’après Jack London, L’Ombre amoureuse d’Olivier Balazuc (chez Actes-Sud) ou encore Dérives (chez Atrabile) voici certains titres de l’auteur. Pour Kérosène, il réalise des planches simples et très lisibles, agrémentées par des couleurs aux crayons de couleur (voir ses recherches graphiques dans le diaporama). Dans l’album, quelques clichés photographiques du scénariste alternent avec les pages dessinées.

Article posté le dimanche 24 septembre 2017 par Damien Canteau

Kérosène de Alain Bujak et Piero Macola (Futuropolis) décrypté par Comixtrip le site Bd de référence
  • Kérosène
  • Scénariste : Alain Bujak
  • Dessinateur : Piero Macola
  • Éditeur : Futuropolis
  • Prix : 21€
  • Parution : 24 août 2017
  • IBAN : 9782754814744

Résumé de l’éditeur : Janvier 2010, Mont-de-Marsan. Alain Bujak va au camp du rond, « chez les Manouches »… Il a rendez-vous avec Marie la doyenne du camp. Elle est la première à s’être installée ici, avec ses parents et ses 8 frères et soeurs, juste après la guerre, dans des baraques pour les prisonniers allemands qui venaient de partir. Le camp du rond est situé en bout de piste de la base aérienne militaire. Elle est l’une des plus actives du territoire avec plus de 20 000 mouvements d’avions par an. Le camp est situé dans la zone A, soit dans une zone où personne ne doit vivre car les nuisances sonores sont néfastes pour la santé. L’ancienne équipe municipale a revendu le terrain à l’armée pour l’euro symbolique. Dire aux familles de partir, c’était les mettre à la rue pour la nouvelle équipe en place, qui décide de les reloger. Durant six ans, Alain Bujak et Piero Macola vont suivre les étapes de ce déménagement… Avec de nombreuses questions : le projet de la mairie va-t-il aboutir ? Comment l’aménagement dans des logements sociaux affectera le mode de vie et la culture des manouches ? Comment l’installation des manouches dans un nouveau quartier va-t-il être perçu par les autres habitants ?

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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