La bande dessinée au tournant

Après Un objet culturel non identifié (Actes Sud, 2006), Thierry Groensteen reprend sa plume pour faire un bilan du monde du 9e Art avec La bande dessinée au tournant, un formidable essai exhaustif et instructif aux éditions Les impressions nouvelles.

10 ANS PLUS TARD

En 2006, Thierry Groensteen publiait Un objet culturel non identifié  (OCNI) un essai qui cherchait à faire un panorama sur le statut de la bande dessinée. Ainsi l’historien et théoricien du 9e Art pointait quelques « handicaps », essayait de comprendre les stratégies et la politique culturelle de l’Etat concernant ce médium.

10 ans plus tard, il profite de la création des Etats Généraux de la BD en janvier 2015 (voir le site) pour « réexaminer certains points exposés dans l’OCNI pour mesurer ce qui a changé et offrir une nouvelle photographie des mêmes questions, à une décennie d’intervalle ».

L’ÉDITION EST-ELLE TOUJOURS MALADE DE SON INDUSTRIE ?

En 2006, Thierry Groensteen pointait un caractère important concernant le 9e art : la bande dessinée était « malade de son industrie » parce que les éditeurs poussaient à la production au détriment de la qualité artistique. Aujourd’hui, les maisons d’édition sont plus nombreuses et la production toujours aussi importante.

S’appuyant en cela sur le Rapport de l’ACBD concocté par Gilles Ratier en 2015 (voir notre article), il constate que le nombre d’éditeurs est passé de 203 en 2005 à 368 en 2015 (384 en 2016 !). Il note aussi que les Editeurs indépendants créés dans les années 90 se sont à peu près tous pérennisés.

Cela est du à un secteur plus attractif, des collectifs souhaitent se lancer dans l’aventure éditorial à l’image de L’Association et des grands groupes qui ont décidé de scinder leurs catalogues (Steinkis a racheté Jungle, Warum a lancé Vraoum – eux aussi dans le groupe Steinkis -), ce qui a eu pour effet d’augmenter le nombre d’albums publiés.

Les grands groupes (Média Participations, Delcourt, Glénat…) ont eux aussi augmenté leur production (voir le Rapport ACBD 2016). Ajouter à cela, les nouveautés manga qui ont été multipliées par 7 dans l’intervalle de 10 ans !

LE SORT PEU ENVIABLE DE CERTAINS AUTEURS DE BANDE DESSINÉE

Toujours en s’appuyant sur les conclusions des Etats Généraux de la Bande dessinée ainsi que sur le Rapport de l’ACBD 2015, Thierry Groensteen dresse le constat peu encourageant voire triste des conditions matérielles et financières des auteur(e)s.

Les tirages et les chiffres de vente diminuent au détriment de ses acteurs et actrices du secteur, premier maillon de la chaîne. Les éditeurs continuent de publier des séries populaires  – leurs revenus étant assurés par ces dernières – mais les autres séries ne bénéficient pas d’une même exposition d’où des ventes plus faibles.

Ajouter à cela, un nouveau système de rémunération des auteur(e) s différent et moins avantageux notamment pour les auteurs moins connus. Ils voient ainsi leur revenus diminuer sensiblement.

L’auteur de La bande dessinée au tournant consacre aussi un chapitre à La féminisation de la profession. Partant de très loin (Cestac, Bretécher, Goetsinger et Montellier), actuellement les auteures ayant publié au moins un album en 2015 représenteraient 12.4% au total (sur 187 coloristes, 83 seraient des femmes). A noter qu’en juin 2016, 176 auteures ont signé la Charte des créatrices de bande dessinée contre le sexisme. De plus, il y a plus de femmes inscrites dans les formations spécialisées en bande dessinée. L’évolution est donc dans une dynamique positive.

REGROUPEMENTS ET PATRIMOINE

Lors de ces 10 dernières années, les maisons d’édition ont elles aussi grossi, en se rapprochant ou en se rachetant, créant ainsi de gros paquebots : Delcourt a racheté Soleil, Média Participations regroupe maintenant Dupuis, Dargaud, Le Lombard, Urban Comics et Kana, Madrigall est l’entité de Gallimard-Futuropolis-Casterman.

Ces grands groupes ont décidé de republier d’anciennes séries qui ont connu du succès il y a quelques années. L’avantage est de redécouvrir les séries et pour les maisons d’édition cela est à moindre coût (pas d’avance à donner à l’auteur). Ainsi Dupuis a édité de nombreuses intégrales (Théodore Poussin, Spirou & Fantasio…), Urban Comics d’anciens gros titres américains (Batman, Wonder Woman, Superman…) ainsi que des anthologies de super-héros. En cela, Thierry Groensteen s’en félicite.

A noter, les reprises de plus en plus nombreuses de séries anciennes (Alix, Jhen, Lefranc, Blake & Mortimer, Spirou) pour continuer l’aventure éditoriale et continuer à faire vivre ces personnages avec plus ou moins de réussite. Là encore les bénéfices sont énormes pour les maisons d’édition qui ne prennent ainsi que peu de risques.

Enfin de nouveaux genres émergent : l’autobiographie, la bande dessinée de reportage, la BD « girly », ainsi que des revues entièrement ou partiellement consacrées au 9e art (Lapin, Pandora, Franky et Nicole, XXI, Groom, La revue dessinée, Topo…), les essais, les bandes dessinées du « savoir » (un auteur associé à un spécialiste) comme pour La petite bibliothèque des savoirs du Lombard ou Sociorama chez Dargaud, les biographies ou des albums de vulgarisation scientifique.

Thierry Groensteen ajoute à cela la meilleure considération des mangas dans des domaines différents (cuisine, génétique, histoire ou économie).

LA BANDE DESSINÉE A PLUS DE VALEUR CULTURELLE

Après les attentats de Charlie Hebdo et la polémique sur la place des femmes pendant le Festival d’Angoulême en 2016 (ne pas confondre la liste pour le Grand Prix qui ne comportait pas de noms de femmes et les différentes sélections qui notait plus de 25% de créatrices), Audrey Azoulay – ministre de la Culture – avait décidé d’élever au rang de Chevalier ou d’officier des Arts et Lettres de nombreuses auteures. Mais ces dernières ont rejeté en bloc ces distinctions ne voulant pas d’une « médaille en chocolat ».

De plus, les relations se sont tendues entre le Ministère et les auteur(e)s à propos du nouveau régime de retraite complémentaire (une manifestation s’est d’ailleurs déroulée en 2015 à Angoulême).

Pour désamorcer les polémiques entre 9e Art+  -qui gère le Festival d’Angoulême – le Ministère a nommé un médiateur, Jacques Renard dont on attend les conclusions de son rapport prochainement. A noter aussi des relations plus apaisées depuis la nomination de Pierre Lungheretti à la tête de La Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l’Image avec le Festival.

Des musées privés (celui de Michel Edouard Leclerc à Landerneau) ou publics (à la BnF, au Musée d’art et de culture du judaïsme, à Beaubourg, à Carnavalet …) consacrent de plus en plus d’expositions au 9e art.

Enfin, la bande dessinée voit son enseignement changer : les formations pour les auteur(e)s sont plus nombreuses (Brassart-Delcourt à Tours, le CESAN, l’ESMI ou la Human Academy) et l’enseignement supérieur a muté (master en BD créé en 2008 à l’Université de Poitiers)

En conclusion, l’essai est facile d’accès pour les amateurs de bande dessinée. Le lecteur ne croule pas sous les chiffres et le propos est clair et synthétique. Indispensable !

Article posté le mardi 10 janvier 2017 par Damien Canteau

La bande dessinée au tournant de Thierry Groensteen (Les impressions nouvelles) décrypté par Comixtrip le site BD de référence
  • La bande dessinée au tournant
  • Auteur : Thierry Groensteen
  • Couverture : Alexandre Clérisse
  • Éditeur : Les Impressions Nouvelles
  • Prix : 12€
  • Parution : 05 janvier 2017

Résumé de l’éditeur : La bande dessinée est aujourd’hui à un tournant de son histoire. Son image sociale s’est considérablement améliorée, sa légitimité culturelle ne fait plus guère débat. Or ces évolutions, qui font d’elle un objet de mieux en mieux identifié et de plus en plus reconnu, se produisent alors que le marché, lui, au sortir d’une période de croissance continue, connaît une véritable crise, impactant tant les marges des éditeurs que les revenus des auteurs. Dans le cadre des États généraux de la bande dessinée, lancés en janvier 2015, qui se proposent de « faire un bilan et une analyse la plus exhaustive possible de la situation », ce petit livre interroge à chaud les évolutions récentes de la production éditoriale, la féminisation de la profession, l’essor de la non-fiction, la situation de l’édition alternative, la multiplication des formations spécialisées, la percée de la bande dessinée sur le marché de l’art, sa place à l’université et quelques autres questions d’actualité.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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