La disparue

Gabriel fait un magnifique cadeau d’anniversaire à sa grand-mère : retourner à Lisbonne le temps de deux semaines. Autrice connue installée en France depuis de nombreuses décennies, elle n’avait jamais tenté de remettre les pieds au Portugal. Jérôme Pigney raconte ce retour, sur les traces du passé de Suzanne dans La disparue, un très beau roman graphique aux éditions Actes Sud – L’An 2.

UN TRÈS BEAU CADEAU D’ANNIVERSAIRE

Alors qu’il travaille à Bombay en Inde depuis quelques temps, Gabriel prépare son retour en France. Isabelle, sa compagne pendant 10 ans l’ayant quittée, le quadragénaire doit rentrer seul chez lui, une première. Il faut souligner qu’une relation à distance, ce n’est jamais simple.

Avant de partir, Gabriel propose à Suzanne de Fraye, sa grand-mère, de faire un voyage à Lisbonne pour ses 80 ans. Autrice reconnue, elle est partie il y a des décennies du Portugal pour s’installer en France. Sans jamais y avoir remis les pieds, elle accepte ce magnifique cadeau de son petit-fils.

SOUVENIRS, SOUVENIRS

Gabriel parcourt le trajet jusque chez Suzanne en se remémorant des souvenirs d’enfance, lorsqu’il venait chez ses grand-parents. Très jolie maison au bord de la mer, la demeure n’a pas bougé, ni sa propriétaire d’ailleurs.

« Je ne vais pas à Lisbonne pour la nostalgie mais pour des retrouvailles » confie-t-elle à son petit-fils lors d’une balade sur la plage.

Ils partent alors tous les deux direction le Portugal en s’arrêtant en Espagne, notamment à Fontarrabie, une ville où l’octogénaire avait séjourné. La prison espagnole – un de ses romans – avait d’ailleurs été censuré par le régime franquiste dans les années 60. Pour ce retour sur les terres de son enfance, Suzanne prend des notes – comme elle l’a toujours fait – afin d’écrire un nouveau livre.

Leur première visite au Portugal est la majestueuse bibliothèque de l’Université de Coïmbra dont Suzanne connait le conservateur…

LA DISPARUE : CONNAISSONS-NOUS VRAIMENT LES PERSONNES QUE L’ON AIME ?

C’est cette question qui est au cœur de La disparue, magnifique et fort roman graphique de Jérôme Pigney. Professeur de français, l’auteur nous avait déjà enthousiasmé par son précédent ouvrage, première bande dessinée pour lui : Un matin de septembre (Des ronds dans l’o). Cet album mettait en scène un homme qui tentait de retrouver le son de la voix de sa mère défunte jusqu’aux Etats-Unis au moment des attentats du 11 septembre 2001.

Il aura fallu quatre années à Jérôme Pigney pour réaliser La disparue. D’une très grande qualité d’écriture et de narration, ce très beau roman graphique nous charme par la multitude de thématiques développées. Le lecteur découvre ainsi un univers riche et très littéraire (Suzanne est autrice, très connue et ayant vendu beaucoup de livres).

Lorsque l’on est plus jeune, on s’imagine souvent la vie de nos parents et nos grand-parents, certains se dévoilant plus que d’autres, mais on ne peut pas tout cerner parce qu’il y a des zones d’ombres, des secrets, des oublis – volontaires ou non – des ambiances méconnues et l’état psychologique dans lequel ils étaient à ces moments-là. C’est ainsi que Gabriel tente de percer les mystères de la vie de Suzanne en Espagne et au Portugal, elle qui ne se dévoila que très peu.

On ne connait donc pas vraiment ceux que l’on aime mais est-ce vraiment important ? Est-ce qu’une part de mystères et de fantasmes ne pourraient-elles pas demeurer ? Après tout c’est leur vie et cela leur appartient.

UN RÉCIT SUR FOND D’HISTOIRE

A travers les 96 pages de La disparue, Jérôme Pigney nous fait aussi voyager dans trois pays (un peu en Inde au début puis en Espagne mais surtout au Portugal) mais aussi dans le temps. Suzanne immigra en France alors que le pays était gouverné par Salazar (régime dictatorial de 1932 à 1968) alors qu’au même moment Franco dirigeait d’une main de fer, le pays voisin. Comme elle l’explique à Gabriel, le régime espagnol avait même censuré l’un de ses livres.

De nombreux Espagnols et Portugais trouvèrent refuge en France à partir des années 30 et même après la Seconde Guerre Mondiale. Si la vie dans ces deux dictatures furent difficiles, leur arrivée sur notre territoire ne fut pas des plus simples aussi (brimades, camps…). En faisant remonter les souvenirs de jeunesse et de jeune femme de Suzanne, l’auteur peut donc aussi nous parler de ces périodes historiques fortes.  Il met ainsi en lumière l’immigration lusitanienne en France mais aussi celle des Angolais vers la péninsule.

Cet album est aussi un très beau message d’amour d’un petit-fils vers sa grand-mère. Malgré des doutes, il poursuivra son chemin pour découvrir la vérité.

Comme pour Un matin de septembre, Jérôme Pigney explore donc une certaine quête du passé (des passés) de ces héros de papier. Pour mettre en forme cela, il réalise de très belles planches en noir et blanc aux feutres, agrémentées de gris, d’une grande lisibilité. Puisque ce sont les sentiments et les émotions qui priment dans cet album, il apporte un grand soin aux expressions des visages.

Pour accompagner la lecture de La disparue, l’auteur a sélectionné trois morceaux qui composent donc une sublime bande-son (Shringar de Shiv Kumar Sharma, John McLaughlin et Zakir Hussain; Angola de Bernard Lavilliers & Coming down again des Rolling Stones), à découvrir ci-contre.

Article posté le lundi 04 septembre 2017 par Damien Canteau

La disparue de Jérôme Pigney (Actes Sud - L'An2) décrypté par Comixtrip le site BD de référence
  • La disparue
  • Auteur : Jérôme Pigney
  • Editeur : Actes Sud – L’An2
  • Prix : 19.80€
  • Parution : 23 août 2017
  • IBAN : 9782330081331

Résumé de l’éditeur : Une grande dame des Lettres françaises passe quelques jours à Lisbonne pour ses 80 ans et disparaît… Un récit subtil traversé de nostalgie, de dépaysement, de littérature et de politique.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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