Le perroquet

A huit ans, il n’est pas simple pour Bastien de comprendre et d’accepter la maladie dont souffre sa maman : elle est bipolaire à tendance schizophrénique. Les crises, les larmes, les ambulances et les moments de lucidité s’enchaînent sans vraiment prévenir. Espé dévoile Le perroquet, une autofiction fondée sur sa propre expérience de vie : glaçant, poignant et fort !

LA CHEMISE A CEINTURE

Années 80. Bastien, huit ans, vit avec son papa et sa maman dans une modeste maison du Sud-Ouest de la France, entre Albi et Toulouse. La vie pourrait être douce dans le foyer mais depuis qu’il est tout petit, Marie sa mère enchaîne les crises de démence. Elle souffrirait de troubles bipolaires à tendance schizophrénique, ce qui la fait aller fréquemment dans des centres psychiatriques.

Entre Francis son père qui essaie de le protéger et le ballet incessant des ambulances, la vie ne se déroule pas de façon linéaire pour Bastien. Tel un animal pris dans un piège à loup, sa mère crie et pleure et lui essaie de dormir tant bien que mal. Ensuite, les infirmiers viennent la chercher, lui mettent une chemise à ceinture et elle part, pour on ne sait combien de temps.

S’ÉLOIGNER DES CRISES

Pour s’éloigner des crises, il est souvent accueilli chez ses grands-parents maternels qui n’habitent pas très loin. Alors que sa grand-mère tente de lui donner de l’amour qu’il ne peut entrevoir que partiellement chez sa mère, son grand-père n’a jamais accepté la maladie de sa fille, essayant de la « secouer » pour qu’elle retrouve ses esprits.

Il faut souligner que ses parents alors âgés de 19 ans, se sont enfuis dans la ville voisine pour échapper à la pression sociale d’un couple non-marié avec un enfant.

Plus tard, « maman a tout essayé », elle a tenté la sophrologie, la psychothérapie, les cures de sommeil, les électrochocs et toute une batterie de médicaments antidépresseurs ou des anxiolytiques. Même lorsque cela va mieux, elle ne peut reprendre son travail. Elle reste à la maison, nettoie dans les moindres recoins du foyer et parfois se promène avec Bastien.

« Ça fait huit ans que je grandis et qu’elle me manque… Ça fait huit ans que je passe plus de temps chez papy et mamie que chez moi… Ça fait huit ans que j’attends des câlins de maman mais ça fait huit ans que maman souffre et que rien ne marche… »

LE PERROQUET : AUTOFICTION POIGNANTE

« J’ai mis trente ans à faire cet album. J’ai eu un mal fou à le faire. J’en ai été malade, vraiment malade, mentalement et physiquement », confie Espé. Pas le plus facile de décrire ce que l’on ressent lorsque la maladie a affecté toute une famille. Il a puissé dans ses souvenirs pour construire cette histoire, s’appuyant sur des choses vécues pour raconter le récit de Bastien.

L’auteur du Troisième oeil avec Corbeyran ou de Destins avec Frank Giroud (Glénat) avait tenté dans un premier temps de raconter son histoire personnelle d’un point de vue plus adulte, sans réussite; puis il a trouvé l’angle de la maladie vue à travers les yeux d’un enfant et ce fut le déclic. Comme il le souligne, cela apporte de l’empathie au récit, indispensable dans une histoire si dure et sombre. « Cette naïveté apporte aussi de la poésie, et j’espère, beaucoup de tendresse dans le regard de Bastien tout en évitant de tomber dans le pathos ».

Tout lui est donc familier : les crises, les pleurs, les ambulances, les centres psychiatriques, les médicaments et le refuge chez les grands-parents.

UN ACCOMPAGNEMENT DES PATIENTS QUI N’A PAS CHANGÉ EN 40 ANS

A travers cet album, il veut aussi alerter sur les conditions d’accompagnement des patients qui n’a guère évolué en 40 ans. Maladie honteuse que l’on veut absolument cachée, elle fait des ravages considérables dans les familles telle « une bombe nucléaire ». Si les techniques pour aider les patients ont pu changer, l’accompagnement des membres des familles lui trop peu, comme ont pu le montrer François Béguin et Laetitia Clavreul dans leur article « Psychiatrie : trop de rupture dans la prise en charge » paru dans Le Monde, le 03/12/2016. En 2015, 419 000 patients étaient hospitalisés en psychiatrie dont 79 000 internés sans leur consentement. Quant au soutien au quotidien des patients, il est assuré à 75% par la famille.

A travers Le perroquet, Espé veut faciliter la communication au sein des familles et  « dédiaboliser cette maladie, l’accepter, montrer ses ravages pour que les patients n’aient plus peur de se faire soigner, mais aussi aller vers une meilleure prise en charge des accompagnants ».

Il faut souligner que les troubles bipolaires sont méconnus par l’ensemble de la population. Comme le montrait Lou Lubie dans Goupil ou face (Vraoum, 2016), il reste du chemin à accomplir pour comprendre et faire accepter.

UN RÉCIT COMPOSÉ DE COURTS CHAPITRES

Dans la veine du poignant Mal de mère de Rodrigue Vallambois (Soleil) – qui racontait son enfance avec sa mère alcoolique – Le perroquet permet aussi aux lecteurs de s’interroger et ses poser des questions vis-à-vis de maladie et son positionnement dans la société.

Pour mettre en image cette autofiction, l’auteur de L’île des justes (avec Stéphane Piatzszek) propose de courts chapitres qui composent une histoire complète. Cela permet d’apporter des moments de respirations pour les lecteurs. Son trait semi-réaliste – loin de ses ouvrages précédents – permet aux lecteurs de mieux s’identifier aux personnages y compris pour ceux qui seraient confrontés à la maladie. Cette belle partie graphique est soutenue par des couleurs en bichromie (bleu, vert, marron) qui sont interrompus par des vignettes rouges pour souligner les moments de crise de la mère de Bastien.

Article posté le jeudi 02 mars 2017 par Damien Canteau

Le perroquet de Espé (Glénat) décrypté par Comixtrip le site BD de référence
  • Le perroquet
  • Auteur : Espé
  • Editeur : Glénat
  • Prix : 19.50€
  • Parution : 15 février 2017

Résumé de l’éditeur : Bastien a 8 ans. Et sa maman est malade. Souvent, elle fait ce que son papa et ses grands-parents appellent des « crises ». D’après les médecins, elle souffrirait de « troubles bipolaires à tendance schizophrénique ». c’est pour ça qu’il faut régulièrement l’emmener à l’hôpital, dans des établissements spécialisés, pour prendre des médicaments. Bastien n’aime pas trop ça car quand elle revient, elle ne réagit plus à rien. elle n’a plus aucun sentiment. Plus aucune envie. S’inspirant de son propre vécu, Espé livre un récit aussi personnel qu’universel, celui d’un enfant perdu dans une réalité où l’imaginaire est le seul refuge ; dans son regard, on ne lit qu’incompréhension et douleur face à la maladie de sa mère.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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