Le premier homme

Après L’hôte et L’étranger – deux formidables albums – Jacques Ferrandez poursuit la déclinaison de l’œuvre de Albert Camus en bande dessinée avec Le premier homme, l’ultime roman inachevé du Prix Nobel de littérature. De nouveau sa narration et son trait envoûte le lecteur. Une pépite !

LE PREMIER HOMME : MANUSCRIT MIRACLE

Auréolé trois ans auparavant du Prix Nobel de littérature, Albert Camus était alors un écrivain reconnu et énormément apprécié. Il avait écrit notamment La peste, L’étranger ou Le mythe de Sisyphe, autant de livres devenus cultes.

Le 4 janvier 1960, le romancier et Michel Gallimard – son éditeur – Janine sa femme et Anne sa fille filent vers Paris à bord d’une Facel Vega. Près de Sens, la voiture heurte un platane tuant Camus sur le coup. Son ami décédera quelques jours plus tard. Janine et Anne échappent quant à elles à la mort.

Le véhicule est en miette mais l’on retrouve une sacoche intacte contenant 144 pages manuscrites du Premier homme, Camus ne l’ayant pas achevé. Un an plus tard, son épouse fait retranscrire ces pages miraculeuses qui seront éditées seulement en 1994.

JACQUES CORMERY : NAISSANCE D’UN ÉCRIVAIN

Albert Camus souhaite écrire son « Guerre et Paix » sur les Français d’Algérie, lui originaire de Mondovi (aujourd’hui Dréan), né en 1913. C’est comme cela qu’il débute Le premier homme, quasi autobiographique ; Jacques Cormery ce serait donc l’écrivain.

1913, Henri Cormey conduit une carriole vers Solferino avec à son bord Catherine, son épouse sur le point de donner naissance à son fils Jacques. A peine arrivé en Algérie, le couple ne connaît personne et ne pouvait mieux commencer sa vie dans le pays qu’avec cet heureux événement.

Jacques est élevé par sa grand-mère très stricte et sa mère, très discrète parce que sourde. Son père est mort à la guerre, un an après sa naissance. La famille n’est pas fortunée mais le jeune garçon ne pense qu’à jouer avec ses amis plutôt que de travailler pour apporter un peu d’argent dans le foyer.

Bon élève en classe, il réussit le Certificat d’études et par son professeur, il tente et réussit le concours pour entrer au lycée. Avec sa bourse, il peut suivre les cours. La vie passant, il se lance dans l’écriture de romans et devient un écrivain de renom…

«L’OBJECTIF ÉTAIT DE LE RESTITUER SANS LE DÉNATURER CAR IL EST D’UNE COMPOSITION COMPLEXE»

Jacques Ferrandez aime Camus. Sa proximité avec l’écrivain est tout d’abord affective puisque sa famille habitait à Belecourt, le même quartier que l’écrivain à Alger. Sa grand-mère connaissait bien la mère du romancier.

Voulant rendre «justice aux petits-pieds noirs dont parle Camus» avec Le premier homme, Jacques Ferrandez sublime encore plus l’Algérie et cette partie de sa population que dans ses précédents ouvrages. L’auteur de Le mécano du vendredi (avec Fellag) poursuit sa confidence sur le roman inachevé en expliquant que : « L’objectif était de le restituer sans le dénaturer car il est d’une composition complexe ». Le personnage principal, alors âgé de 40 ans, revient en Algérie  où vit encore sa grand-mère et se remémore des bribes de son passé. Il faut souligner que Camus avait construit son roman de façon non-linéaire et non chronologique. Un énorme défi donc pour le dessinateur de décliner le plus lisiblement un texte d’une grande force émotionnelle (un projet que José Munoz avait déjà réalisé en bande dessinée en 2013).

Le Prix Nobel de littérature se dévoile beaucoup dans Le premier homme. Ce récit autobiographique met en scène des souvenirs d’enfance entre joie et pleurs (la dureté de sa grand-mère, son père absent, le départ d’Algérie) mais aussi la reconnaissance de ses pairs lorsque ses romans ont du succès ainsi que les difficultés dans ses relations aux femmes.

POUR LES COULEURS DE L’ALGÉRIE

Conteur hors-pair de cette période de l’Algérie française (Carnets d’Orient, 10 volumes chez Casterman), Jacques Ferrandez poursuit dans cette veine avec la réalisation du Premier homme. Avec énormément de délicatesse et de pudeur, il magnifie ce pays par des couleurs merveilleuses et envoûtantes, ses habitants et sa douceur de vivre (malgré la Guerre d’Algérie).

Il passe avec beaucoup de justesse d’une période à l’autre, du petit garçon pupille de la Nation au cocktail chez Gallimard (une scène ajoutée et qui n’existait pas dans le roman) avec aisance. Ses planches sont toujours aussi forte graphiquement, son découpage efficace et ses personnages d’une grande élégance.

Article posté le lundi 25 septembre 2017 par Damien Canteau

Le premier homme de Jacques Ferrandez d'après Albert Camus (Gallimard) décrypté par Comixtrip le site BD de référence
  • Le premier homme
  • Auteur : Jacques Ferrandez d’après le roman de Albert Camus
  • Éditeur : Gallimard Bande Dessinée
  • Prix : 24.50€
  • Parution : 21 septembre 2017
  • ISBN : 9782075074155

Résumé de l’éditeur :  Après le succès de L’Étranger, le chef-d’oeuvre autobiographique d’Albert Camus en bande dessinée… « En somme, je vais parler de ceux que j’aimais », écrit Albert Camus dans une note pour l’oeuvre à laquelle il travaillait au moment de sa mort. Il y avait jeté les bases de ce qui serait son récit de l’enfance : une odyssée temporelle et émotionnelle à travers ses souvenirs, un récit qui, sous couvert de fiction, revêt un caractère autobiographique exceptionnel. A la recherche de ses origines, il y évoque avec une singulière tendresse son univers familial, le rôle des femmes, celui de l’école, la découverte du monde extérieur… En filigrane, on découvre les racines de ce qui fera la personnalité de Camus, sa sensibilité, la genèse de sa pensée, les raisons de son engagement.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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