Maria et Salazar

Ayant grandi aux côtés de Maria, la femme de ménage de ses parents, Robin Walter décide de raconter sa vie et celle de son époux dans Maria et Salazar, un bel hommage à toutes les Portugaises et tous les Portugais ayant fui le régime dictatorial salazariste et s’étant installés en France dans les années 60/70.

DÉMÉNAGEMENT

Champigny-sur-Marne en région parisienne. Robin Walter, auteur de KZ Dora qui mettait en scène l’histoire de son grand-père dans un camp de concentration basé en Allemagne, destiné à la fabrication d’armes secrètes et Prolongations dans l’univers du football, ressent un léger pincement au cœur alors qu’il doit déménager son atelier de dessin, situé dans la maison familiale. En effet, ses parents ont décidé de la vendre.

Avec ce changement de propriétaire, c’est tous les souvenirs d’enfance de Robin qui refont surface. Des moments forts et attendrissants avec Maria, la femme de ménage. Avec cette vente, c’est aussi le départ de cette femme portugaise qui fut au service de la maison depuis 30 ans. L’auteur n’a d’ailleurs connu qu’elle depuis qu’il est né.

REMONTER LE FIL DE L’HISTOIRE

En pensant à la maison, Robin ne pense qu’à Maria, qui fait partie de sa famille depuis toujours. Pourtant, il ne sait rien d’elle, ou très peu. Discrète, elle ne s’épanche que très peu sur sa vie et son passé. C’est l’occasion pour lui de lui poser des questions sur son arrivée en France, de son époux Manuel et de cette fuite de son pays natal vers la France.

L’auteur de bande dessinée connaît mal le régime de Salazar et celui ce cette immigration voulue mais parfois mal vécue par ces femmes et ces hommes déracinés. Il décide de se renseigner et de se documenter. Sans vraiment le savoir, Robin met un pied dans la porte, ouvre un chapitre et débute un projet : Maria et Salazar, son nouvel album…

UN bel album mémoriel

Maria et Salazar est une très belle histoire de Robin Walter, entremêlant les émotions : les rires des enfants pour les frites de Maria et les moments tragiques du déracinement. C’est à partir de la vente de la maison familial que les souvenirs sont ravivés ; des moments magiques, des moments de bonheur entre cette Portugaise immigrée et la famille Walter mais aussi des moments plus poignants de la vie de cette femme si dévouée.

Il faut souligner que la France possède des relations très fortes avec le Portugal depuis cette vague d’immigration dans les années 60. Beaucoup de Portugaises et de Portugais se sont d’ailleurs installés à Paris, représentant ainsi la plus grande communauté en France. Cette population passera de 50 000 à plus de 700 000 en une décennie, avec notamment un pic de 240 000 pour l’année 69-70 (chiffres du site lusitanie.info). Les clichés sont durs pour les immigrés de cette période autour des ouvriers du bâtiment ou des femmes de ménage. Il faut dire que les Portugais comme les Italiens (lire Les Ritals de François Cavanna) sont de grands travailleurs, ne voulant pas faire de vague pour mieux s’intégrer.

Alors que les déracinés espagnols ont fait l’objet de beaucoup d’œuvres (films, séries, romans ou bandes dessinées) du fait du romantisme de la Guerre Civile incarnée par les Brigades Internationales, ce n’est pas le cas pour les Portugais. En dehors des écrits d’historiens, peu d’ouvrages ou de films sont arrivés vers le grand public. Mise à part le roman Pereira prétend de Antonio Tabucchi (adapté en bande dessinée par Pierre-Henry Gomont et que Robin lit dans l’album), le long métrage La cage dorée de Ruben Alves (porté par deux merveilleux acteurs Rita Blanco et Joaquim de Almeida), ainsi que les chansons de Linda de Suza, cette immigration pourtant très importante n’est pas incarnée. C’est pourquoi, Maria et Salazar est aussi un album mémoriel.

MARIA ET SALAZAR : DE LA DICTATURE A LA RÉVOLUTION DES ŒILLETS

Là encore, les dictatures nazie en Allemagne, fasciste en Italie ou franquiste en Espagne sont connues par les Français, autant la dictature salazariste moins. Il faut souligner que António de Oliveira Salazar avait décidé que son pays resterait neutre pendant la Seconde Guerre Mondiale, lui permettant de passer entre les gouttes, ne pas diriger la focale vers lui et le laisser commettre des exactions en catimini.

L’estado novo (l’état nouveau) est mis en place en 1933 (lui aussi) après que son parti unique – L’union nationale – est rédigé une nouvelle constitution lui conférant les pleins pouvoirs. C’est le début de la dictature.

Dans Maria et Salazar, Robin Walter revient donc rapidement sur les grandes lignes de la dictature pour mieux comprendre pourquoi Manuel décida de partir clandestinement en France, rejoint ensuite par Maria sa femme qui était alors enceinte. Le Portugais découvrit même son fils pour la première fois alors qu’il a 9 mois. Travail harassant dans le bâtiment pour le mari, travail domestique pour l’épouse, petit logement dans un immeuble appartenant à l’église protestante, religion, famille, enfant et éducation sont au cœur de ce très album.

Le trait réaliste en noir et blanc de Robin Walter est idéal pour restituer la vie et l’histoire de Maria et de Manuel, de son enfance et de son cheminement pour écrire l’album.

Article posté le dimanche 29 octobre 2017 par Damien Canteau

Maria et Salazar de Robin Walter (Des ronds dans l'o) décrypté par Comixtrip
  • Maria et Salazar
  • Auteur : Robin Walter
  • Éditeur : Des ronds dans l’o
  • Prix : 17€
  • Parution : 11 octobre 2017
  • ISBN : 9782374180427

Résumé de l’éditeur : Les parents de Robin Walter revendent leur maison famililale dans laquelle l’auteur a vécu durant une trentaine d’années. Maria, leur femme de ménage et « seconde maman » de Robin, va devoir les quiter, même s’ils resteront amis. Avant cela, Robin souhaite l’intéroger sur son histoire (et à travers elle sur l’histoire de l’immigration portugaise en France durant les années 70) afin d’en faire une bande dessinée.

 

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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