Mirages

Après Laurent Vicomte, André Juillard, Cosey, Maurice Tillieux et Tibet, les éditions Daniel Maghen poursuivent leur travail de biographies dessinées avec Mirages autour de l’œuvre de l’immense dessinateur Will. Un régal !

UNE RENCONTRE DÉTERMINANTE

Né en 1927 en Belgique, Willy Maltaite passe son enfance dans son village natal de Anthée. Sa vie est paisible à la campagne et son rêve est de devenir peintre. Son père plombier est subjugué par les dessins de son fils et sa mère – qui adore la peinture – décide de lui faire suivre des cours d’art dans une école bénédictine, après ses études primaires. Mais, il échoue à l’examen d’entrée.

Une rencontre va alors être déterminante pour Willy. Il entend parler d’un dessinateur qui recherche quelqu’un pour l’aider. « J’ai mis mon beau costume, j’ai enfourché ma bicyclette et je suis allé le voir » confie-t-il. Un homme ouvre la porte, il avait la moitié de son visage plein de savon parce qu’il était en train de se raser. Il le fait entrer et ils discutent. Cet artiste, c’était Joseph Gillain dit Jijé, qui était déjà un grand dessinateur (à l’époque, il avait repris Superman en français, Spirou et avait créé Trinet et Trinette).

Willy l’aide alors sur son autre sur autre grande série de l’époque : Valhardi. Le jeune adolescent colorise alors les planches du célèbre enquêteur mais aussi celles de Spirou. A cette époque, Jijé accueillit aussi deux autres futurs maîtres du 9e art : Morris et Franquin. Le dessinateur de Jerry Spring décide alors de déménager pour Waterloo et emmène avec lui ces trois protégés.

« C’était une formidable ambiance de travail, nous nous amusions beaucoup, et tout le monde nous prenait pour des zozos »

DE PLEIN-JEU A TIF ET TONDU

A la fin de la Seconde Guerre Mondiale, Jijé, Morris et Franquin partent pour les Etats-Unis pour y rejoindre René Goscinny en pensant qu’ils travailleront pour les plus grands groupes d’éditeurs. Willy Maltaite ne peut pas les suivre parce qu’il n’a pas d’argent.

Son premier vrai travail sera des illustrations pour Plein-jeu mais aussi parfois pour le journal Spirou. Viennent ensuite des dessins pour Le moustique ou Bonnes soirées.

Jijé l’encourage pourtant à faire de la bande dessinée, ce qui au départ ne l’intéressait pas vraiment. Sa première incursion dans le 9e art, il la fera avec Le mystère du Bambochal que le Journal de Tintin refuse. Il décide alors de l’auto-édité et en vend 15 000 !

Les éditions Dupuis lui proposent alors de reprendre Tif & Tondu, une série créée par Dineur. C’est le début d’une grande aventure qui durera 43 ans (de 1948 à 1991) avec les deux amis-enquêteurs, l’un chauve – Tif – et l’autre barbu – Tondu – qu’il animera avec Maurice Rosy, Maurice Tillieux et Stephen Desberg. 13 albums sont signés de Rosy, 10 de Tillieux, 2 de Tillieux & Desberg ainsi que 11 par Desberg seul.

« Rosy était un type assez génial, il l’est resté d’ailleurs ! C’était l’homme à tout faire de chez Dupuis : gagman, metteur en page, producteur de dessins animés, directeur artistique… »

Ensemble, ils imaginent l’un des plus grands méchants de la bande dessinée : Monsieur Choc. Will dit d’ailleurs de lui : « C’est un personnage que j’aimais beaucoup. Peut-être le meilleur que j’ai jamais eu… » Il y avait de la fantaisie et de la poésie dans les scénarios de Rosy.

« Quand Rosy a décidé d’arrêter Tif & Tondu, j’ai pensé à Tillieux. C’était un ami. Un type vraiment chouette. A la fois un grand farfelu et un grand professionnel ! En vingt ans de travail commun, je ne me suis jamais embêté une seconde »

Si les scénarios de Rosy étaient assez loufoques, ceux de Tillieux sont beaucoup plus réalistes, mais beaucoup moins humoristiques que ceux de sa série Gil Jourdan. Avec Desberg renait de ces cendres, Monsieur Choc que le public plébiscitait depuis toujours.

ISABELLE : VOYAGE AU PAYS DES SORCIERS

A la fin des années 60, Yvan Delporte – ancien rédacteur du journal Spirou – Raymond Macherot – créateur de Colonel Clifton, Sybilline ou Chlorophylle – et Will imaginent la série Isabelle. Par la suite, c’est Franquin qui succédera à Macherot, gravement malade sur l’écriture des scénarios.

Isabelle est une petite fille à l’allure normale mais qui va vivre des aventures extraordinaires au pays des sorciers. Elle est accompagné de son oncle Hermès, magicien aux pieds de bouc et Calendula sorcière dont l’oncle est amoureux.

Douze albums seront créés entre 1968 et 1995. Mais le jeune public du journal Spirou n’adhère pas vraiment à la série : « […] à l’époque, c’était sans doute trop éloigné de ce que le public attendait. L’éditeur n’étant pas emballé non plus, on a décidé d’arrêter et Isabelle est rentrée dans mes cartons ».

Une pause salvatrice dans l’histoire de la série est décidée et vient ensuite une reprise par Deplorte et Will uniquement. Elle prend alors un virage très fantastique. Will souligne d’ailleurs : « Isabelle m’amuse beaucoup, c’est ce que j’ai fait de plus farfelu, de plus fantaisiste… Je fais ma bande dessinée en essayant de m’amuser au maximum et de gagner ma vie »

« Au fond, dessinateur, c’est le roi des métiers : on gagne sa croûte en s’amusant et on est libre ! »

TRILOGIE AVEC DAMES

A partir de 1988, Will se tourne vers un registre plus adulte grâce aux scénarios de Stephen Desberg. Ensemble, ils créent Le jardin des désirs, La 27e lettre et L’appel de l’enfer.

« Je ne voulais pas faire du sexe à tout prix : je voulais faire quelque chose de beau, dessiner des jolies filles… Dans l’ensemble, je dois dire que je me suis bien amusé ! »

Will peut enfin utiliser une technique sur ses planches : la couleur directe. Il mélange alors la gouache, le crayon et l’aquarelle pour livrer des pages sublimes.

« Pour moi, il n’y a pas de BD spécifiquement pour les adultes : il y a une bonne BD et c’est tout. Une BD bien dessinée et qui raconte une histoire, je crois que ça doit plaire à tout le monde. »

Après ces trois albums (L’appel de l’enfer en 1993), Will s’éloigne de la bande dessinée pour se consacrer à la peinture dans les dernières années de sa vie. Il décède en 2000.

MIRAGES : QUAND LE DESSIN EST SUBLIMÉ

L’ouvrage de 408 pages que nous tenons entre les mains – Mirages – est sublime ! Préfacé par Stephen Desberg, il a été réalise par Vincent Odin qui avait déjà conçu les biographies de Vicomte (Virages), de Tillieux (Heroic) et de Tibet (Mystères) dans la même collection pour Daniel Maghen.

L’auteur a compilé de nombreux dessins, recherches, croquis et planches, ainsi que des citations d’entretiens de Will réalisées entre autre par Yvan Delporte, Jean Léturgie, Henri Filippini, Gilles Ratier ou Rodolphe.

Mirages : un fantastique ouvrage pour les amoureux de Will ! Un cadeau à offrir, à s’offrir ! 408 pages de pur bonheur !

Article posté le lundi 20 novembre 2017 par Damien Canteau

Mirages de Vincent Odin ©Will / Dupuis / Daniel Maghen
  • Mirages
  • Auteur : Will
  • Réalisation et conception : Vincent Odin
  • Éditeur : Daniel Maghen
  • Prix : 59€
  • Parution : 23 novembre 2017
  • ISBN : 9782356740533

Résumé de l’éditeur : Une biographie en images du dessinateur de Tif et Tondu, Isabelle et du Jardin des désirs. À travers une sélection de 500 planches, illustrations et peintures, on découvre le parcours artistique de Will, dessinateur et peintre virtuose, depuis ses débuts dans l’atelier de Jijé aux côtés de Franquin et Morris, jusqu’à son exploration de la couleur, pratiquée avec un bonheur retrouvé dans ses albums « pour les grands » et ses portraits de femmes.

Commentés par Will lui-même, à travers une compilation d’interviews réalisées entre 1969 et 1998, neuf chapitres reprennent les grandes périodes de l’œuvre de Will : ses années de jeunesse et son apprentissage auprès de Jijé, son maître en bande dessinée ; son éclosion dans les pages du Journal de Spirou, avec les célèbres Tif et Tondu et leur meilleur ennemi M. Choc ; ses années à la tête de la direction artistique du journal Tintin ; son échappée belle vers une bande dessinée poétique et sans contraintes, avec la série Isabelle qu’il invente avec Macherot, Franquin et Delporte ; ses peintures au lavis, à l’aquarelle puis à l’huile, d’abord exécutées dans le secret de l’atelier, puis exposées en France et en Belgique ; et enfin ses albums en couleurs directes pour lesquels, à soixante ans passés, il réinvente sa façon de dessiner et utilise dans un même album sa maîtrise de la bande dessinée et ses talents de peintre.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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