Sainte famille

Douze ans après sa première parution, les éditions Ego comme X ont décidé de rééditer le sublime Sainte Famille de Xavier Mussat. Dans ce premier livre, l’auteur nous dévoile les relations au sein de sa famille dans une autobiographie sans concession et formidablement écrite.

BILAN DE LA PREMIÈRE PARTIE DE SA VIE

Lors de sa première parution, Xavier avait alors 36 ans et s’essayait à un bilan de la première partie de sa vie, de son enfance à l’âge adulte, en passant par la période la plus délicate de l’existence : l’adolescence. Afin de comprendre ce qu’il est devenu actuellement, il tente une psychanalyse sur ses relations au sein de sa famille. Ceux avec son père, homme à l’éducation stricte, scout, catholique de gauche, qui s’essaie à réaliser la même sur ses enfants, plutôt pudique dans ses sentiments, non démonstratif dans ses marques d’affection, bon bricoleur et qui abandonne du jour au lendemain sa femme et ses trois enfants, sur un coup de tête. Celui qui représentait la figure paternelle, incitant son fils au nécessaire combat sur soi, l’auteur doit le revoir le temps d’un week-end où peu de choses seront échangées et pourtant Xavier aurait voulu renouer avec lui. Pour cela, ils visitent le Fort du Pourtalet : un lieu désert qui abrita tour à tour des résistants et des nostalgiques de Pétain.

UNE FEMME FORTE

De l’autre côté, il y a sa mère. Ancienne professeur d’histoire-géo, qui démissionna pour suivre son mari dans ses nouvelles fonctions de professeur. D’une rare érudition, elle mis de côté ses propres ambitions pour son époux et élever ses trois enfants. Pourtant le père de Xavier ne lui en sera jamais reconnaissant et partira s’installer avec une autre femme. Elle doit alors enchaîner les petits boulots pour subvenir aux besoins de sa petite famille sans jamais réellement se plaindre, n’abandonnant pas son optimisme ni la belle propriété familiale.

UN AUTEUR EN DEVENIR

Et au centre de cette rupture, il y a Xavier. Adolescent à part, sensible, avec des manières et qui se destine à dessiner. Gaffeur, distrait, peu débrouillard, gauche dans ses attitudes avec les autres et les femmes plus particulièrement, victime d’insomnies, il a toujours autant de mal à se réveiller, à chasser les démons de son passé et à comprendre ces fuites en avant, les siennes et celles de son père. D’ailleurs tout l’oppose à cette figure paternelle qui disparaît peu à peu de sa vie : la vie stricte d’un côté à la vie plus détendue.  Il prendra d’ailleurs le contre-pied de la vie toute tracée que son père aurait voulu pour lui : il s’enferme, se marginalise et part du côté de l’anarchie et du monde punk.

UN RÉCIT SANS CONCESSION

Finement analysés, les rapports père-fils, mère-fils mettent à nu Xavier Mussat dans toute sa chaire, sans concession. C’est souvent violent pour lui mais aussi pour les siens. Ça fait mal mais cela procure beaucoup de bien à la lecture finalement. Le lecteur sourit, rit très peu mais s’émeut souvent à chaque page lue. Les bouleversements identitaires, à l’adolescence ou lors de la rupture, sont d’une rare justesse. Ce récit introspectif est touchant, sensible, bouleversant et nous renvoie à notre propre histoire personnelle et c’est ce qui en fait sa très grande force.

UN TRAIT PROCHE DE LA GRAVURE

Le parti-pris narratif est lui aussi formidable : des planches où les récitatifs sont accolés à chaque case. Peu de dialogues mais une voix-off qui permet de comprendre au mieux les bouleversements et la psychologie de l’auteur. D’une grande précision, ils sont d’une grande qualité  rédactionnelle. Le découpage en gaufrier (3 fois 3 vignettes) permet à Mussat de rendre au mieux les côtés mélancolique et triste de son histoire. Le trait en noir et blanc de l’auteur du merveilleux Carnation (Casterman, 2014) est proche de la gravure, réhaussé de hachures noircissant encore plus le propos de l’album. Le côté gros-nez de sa représentation graphique permet de mettre de la distance chez le lecteur afin de ne pas recevoir en pleine face ce récit sombre.

Remarquable !

Article posté le mardi 11 novembre 2014 par Damien Canteau

  • Sainte famille
  • Auteur : Xavier Mussat
  • Editeur : Ego comme X
  • Prix : 15€
  • Sortie : 03 novembre 2014

Résumé de l’éditeur : Initialement paru en 2002 et très remarqué par la critique à l’époque, il a aussi été sélectionné pour le prix du Meilleur album au Festival d’Angoulême. Explorant ses souvenirs d’enfance et d’adolescence, l’auteur y retrace la séparation de ses parents et les bouleversements identitaires liés à cette décomposition familiale. Rapports à la famille et questionnements idéologiques dans une période en pleine mutation sociale (les années 80) sont également les thèmes abordés dans son travail. Au delà de ce récit introspectif exceptionnel, la qualité purement graphique de cette ouvre est elle aussi tout à fait remarquable.

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À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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