Vogue la valise

Exceptionnelle autobiographie dure et âpre, Vogue la valise est signée Siris, figure incontournable de la bande dessinée québécoise. Après des albums publiés en série, les éditions La Pastèque les compilent en une intégrale. Fort et poignant !

LA POULE ARRIVE

Québec. Renzo Sioris, buveur invétéré, se retrouve à l’hôpital pour un énième délire de boisson. Sa hanche en moins, il part se ressourcer chez Gabriel son frère. Alors qu’il devait rester quelques jours, il prend possession de l’appartement pendant deux ans. Il est alors jeté dehors parce qu’il ne fait rien de ses journées.

Il part de la ville, se retrouve dans un petit hôtel et se fait embaucher dans une usine d’armement. Il y rencontre Luce dont il tombe amoureux. A peine deux semaines après son arrivée, il est renvoyé toujours à cause des ses problèmes d’alcool.

Ils emménagent ensemble, le petit Louis nait et ils se marient. En huit ans (entre 1951 et 1958), Luce a déjà eu quatre enfants. La vie n’est pas toute rose pour cette mère aimante et bienveillante : son mari continue de boire et il ne reste que peu de temps au travail. Arrive alors un nouvel enfant en 1962 : La Poule

DE famille d’accueil en famille d’accueil

Deux ans après la naissance de La Poule, tout va de travers. La misère s’installe chez les Sioris et les enfants sont placés en famille d’accueil les uns après les autres. Mais à force de volonté, ils regagnent le foyer familial après des expériences traumatisantes.

Comme rien ne change, cette fois-ci les quatre premiers sont placés ensemble chez les Bedeau. Puis c’est au tour de La Poule de se retrouver chez Madame Cliche, une femme charmante, dans un lieu accueillant. Mais après une chute dans son escalier, elle décède. Retour à la case départ pour le petit garçon. Il est alors placé dans un orphelinat avec ses deux grandes sœurs. Mais ce bonheur furtif ne dure qu’un temps et les aînées se retrouvent dans une autre famille.

Monsieur Pronovost, l’assistant social, vient alors le chercher pour l’emmener dans une nouvelle famille : les Pas-Constant. C’est le début d’une vie de cauchemar pour La Poule…

VOGUE LA VALISE : TANT D’ESPOIRS ÉVANOUIS

La vie de Siris ne fut pas toute rose, semée d’embûches et de désillusions (nous n’en dirons pas plus pour ne rien gâcher de l’intrigue). Alors qu’il pensait enfin atteindre le bonheur, à chaque fois l’espoir s’évanouissait. Les familles d’accueil se succèdent apportant leur lot de brimades, de violences physiques et verbales, ne laissant aucun répit à ce jeune garçon.

Se réfugiant dans le dessin ou auprès de ses rares amis, Siris se forgera un caractère après ses nombreux obstacles. Frêle, timide et d’une rare gentillesse malgré les coups durs de la vie, il deviendra plus tard un des auteurs de bande dessinée les plus appréciés du Québec. D’abord en fanzine, ses travaux seront publiés en albums par la suite : Cent rides cent boutons (1991), J’ai eu des pensées toute la journée (1991), Baloney 1 et 2 (1995 et 1997) ou encore Rotabagage (1996).

AUTOBIOGRAPHIE DURE MAIS QUI FAIT UN BIEN FOU

Son autobiographie est âpre en bouche. Il en faut une grosse dose de courage pour se dévoiler et se mettre à nu comme cela. Pas simple de se remémorer les instants délicats de sa vie de sa naissance jusqu’à ses 18 ans. Se représentant en petit poussin jaune (le seul personnage de Vogue la valise ayant un aspect anthropomorphique), Siris prend ainsi de la distance et permet encore plus d’empathie pour les lecteurs. On a vraiment envie de le prendre dans nos bras, de le consoler et de la protéger, lui qui n’a connu que trop rarement des moments de bonheurs.

Il se cache derrière La Poule son nom de scène, sans jamais mentionner le sien alors que tous les autres protagonistes sont nommés par le leur.

Si le thème n’est pas réjouissant, il y a quand même de la lumière dans l’obscurité : le dessin comme élévation sociale, comme intégration et accomplissement de soi, ainsi que les amours, les amis, sa mère, ses sœurs et son oncle maternel. Vogue la valise est aussi mâtiné d’un humour bien à propos, ce qui rend l’album parfois fantaisiste.

Si l’histoire est une belle claque, la narration est efficace et la partie graphique redoutable. Si dans les premières pages, le trait en épais, il s’adoucit tout au long de l’album quand La Poule se réalise. Les hachures viennent souligner la crasse et la misère.

Il aura fallu dix ans à Siris pour terminer Vogue la valise, cette introspection délicate sous forme de résilience, sans aucune envie de se venger. Un temps nécessaire pour poser sa valise, faire le point, l’envoyer balader très loin et enfin passer à autre chose. Sublime ! Pouuèèèk !!!

Article posté le lundi 05 février 2018 par Damien Canteau

Vogue la valise de Siris (La Pastèque) décrypté par Comixtrip
  • Vogue la valise
  • Auteur : Siris
  • Editeur : La Pastèque
  • Prix : 25€
  • Parution : 11 janvier 2018
  • ISBN: 9782897770181

Résumé de l’album : Touchant témoignage sur un père alcoolique qui entraîne dans son malheur sa famille et surtout la Poule, alter ego autobiographique de Siris, Vogue la valise met en lumière une saga familiale déchirante. Les pieds bien ancrés dans la réalité et l’oeil planant bien haut, Siris jette un regard poétique acide et autobiographique sur son enfance. Premier véritable roman graphique de l’auteur, celui-ci à mis plus de dix ans pour pondre, à travers son style chargé et sa créativité narrative, un récit fort émouvant. Le premier tome à été publié en 2010 mais nous décidons aujourd’hui d’imprimer la nouveauté réunie au tome 1 pour rendre ce pavé de 352 pages plus abordable. Voici donc Vogue la valise – L’intégrale.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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