Wake up America

John Lewis est le seul membre encore en vie des Big Six dont a fait partie Martin Luther King. Moins connu que le pasteur assassiné, il livra lui aussi toute sa vie, une lutte pour le droits de noirs américains de façon non-violente. Wake up america  raconte le destin hors du commun de cet homme de grandes convictions. Cette autobiographie est scénarisée par Lewis lui-même aidé de Andrew Aydin et mise en images par Nate Powell. Plongée dans cette vie d’exception en découvrant les trois premiers opus de cette merveilleuse série.

BARACK OBAMA : PREMIER PRÉSIDENT NOIR AMÉRICAIN

Washington, janvier 2009. C’est un jour important pour les Etats-Unis : Barak Obama doit prêter serment pour devenir le premier président noir américain. Parmi les nombreux soutiens du futur gouvernant, il y a le député John Lewis, membre imminent du Big Six qui lutta toute sa vie pour que les noirs américains puissent avoir les mêmes droits que les blancs. Cet homme important est ému par la cérémonie d’investiture qui va suivre, lui qui ne pensait pas un jour pouvoir vivre cela. En effet, il est le dernier parmi ces illustres hommes à être vivant.

En attendant ce moment historique, Lewis accueille dans son bureau du Congrès, une femme et ses deux enfants Jacob et Esaü arrivés tout juste d’Atlanta pour vivre ce moment solennel. Après les présentations d’usage, le député commence à leur raconter son histoire, son enfance à Pike County, en Alabama.

UNE ENFANCE TRÈS PIEUSE EN ALABAMA

Son père avait acheté pour 300 $ des terres dans cette partie des Etats-Unis en 1940. Il y cultivait des cacahuètes, du coton et du maïs. John, quant à lui, avait la délicate tâche de s’occuper des poules de la basse-cour. Il veillait sur elles comme sur des enfants en bas âge : il les bichonnait et même les enterrait quand elles mouraient après leur avoir offert une cérémonie de funérailles. Mais ses parents n’étaient pas bien riches, ils ne pouvaient pas acheter un incubateur pour la couvée. Alors, le jeune garçon en bricola une. A cet âge-là, il désirait devenir pasteur ; son père lui offrit un Bible qu’il lisait avec conviction à ses animaux à plumes.

TRAVAILLER DUREMENT, NE RIEN DIRE ET ÊTRE DOMINÉS PAR LES BLANCS

Ses parents lui avaient inculqué des valeurs de respect et de partage. Néanmoins dans ce coin de la campagne, ils ne voulaient pas faire de vagues et demandait à leur fils de ne jamais se mettre en travers des blancs. Il en était ainsi de la vie des noirs américains : ils ne devaient que travailler, ne rien dire et être dominés par les blancs. Le jeune garçon se rendit compte de cela lorsqu’il partit pour Buffalo. C’est avec son oncle Otis, qu’il prit la route pour l’Ohio. Le voyage en voiture fut long et délicat : les blancs ne les regardaient même pas. A Buffalo, les deux communautés ne se mélangeaient pas.

De retour chez lui, il se rendit compte que les blancs ne se souciaient guère de ne pas paver les routes qui les menaient chez eux, que le car de ramassage scolaire et les manuels scolaires n’étaient jamais neufs mais aussi que les bâtiments des écoles étaient vieux et mal entretenus. Son seul luxe : l’école, son lieu de refuge : la bibliothèque. Mais lorsque les travaux à la ferme arrivaient, John devait rester à la maison pour aider et n’allait pas à l’école. Ce fut difficile pour lui. Un jour, il se cacha et alla tout de même à l’école sans l’accord de ses parents…

PREMIERES ACTIONS ENTRE 1960 ET 1963

Dans le deuxième volet de Wake up America, le lecteur découvre les premières occupations de rue devant les cinémas qui interdisaient l’entrée aux noirs, à Nashville. Dans la veine pacifiste de Gandhi, ils décident de ne jamais répliquer par la violence malgré les insultes et les coups portés par les jeunes blancs ou les policiers, plus prompts à frapper qu’à protéger. De plus, John Lewis, qui voue un culte au «Professeur» Luther (Martin Luther King), se rapproche de l’homme dans les réunions même si leurs visions de la lutte sont au départ différentes. Il prend une place de plus en plus prépondérante dans le Comité Etudiant (SNCC).

LES FREEDOMS RIDERS SOUTENUS DISCRÈTEMENT PAR KENNEDY

Pour faire découvrir leurs combats à toute l’Amérique, John et ses camarades décident de créer les Freedoms Riders (les voyageurs de la liberté) : plusieurs jeunes noirs reliaient des villes américaines en car. De Fredericksbourg à La Nouvelle-Orléans, en passant par Richmond, ils défiaient pacifiquement les forces locales et les racistes blancs (pour tester au mieux l’application de l’Arrêt Boyton). Tout au long de leur long périple, les organisateurs étaient en contact avec JF Kennedy, jeune député démocrate et futur président des Etats-Unis ; entre soutien franc, aide en sous-main et distanciation.

CHAQUE ADULTE NOIR DOIT AVOIR LE DROIT DE VOTER (1963-1965)

Birmingham, septembre 1963. Dans une église réservée aux noirs de la ville, une bombe explosa lors d’un cours de catéchisme. Deux fillettes décédèrent. Des heurts violents entre pro et anti noirs se déroulèrent alors dans la cité d’Alabama, faisant un mort – un adolescent noir de 16 ans – mais la police conclut à un accident.

John Lewis et Martin Luther King arrivèrent alors sur place pour rendre hommage aux différentes victimes dans une messe très suivie. Après les funérailles, ils établirent un plan de lutte : obliger le gouverneur à démissionner et permettre à chaque adulte noir de voter.

Pour cela, ils mobilisèrent leurs troupes afin de peser sur les mairies et les shérifs pour que tous puissent être inscrits sur les listes électorales. Dans un premier temps localement dans les villes et villages, afin qu’il y ait des noirs plus nombreux dans les conseils municipaux et peser ainsi sur les comtés, sur les districts et enfin sur les Etats.

Mais malgré une belle stratégie par étapes, cela ne se déroula pas facilement. Les hommes de droit ne se laissèrent pas faire, firent souvent usage de leurs armes et freinèrent les inscriptions en multipliant la paperasse incompréhensible.

LA MORT DE JOHN FITZGERALD KENNEDY : UNE PAUSE DANS LA LUTTE

22 novembre 1963, le président John Fitzgerald Kennedy est assassiné à Dallas. John Lewis et l’ensemble de la communauté noire américaine est sous le choc, dévastée. Il faut souligner que l’homme fort de la Maison Blanche ainsi que les Démocrates étaient dans leur grande majorité favorables à le lutte pour les droits des noirs.

Lewis et Luther King soutenaient tous les Démocrates dans les élections s’ils étaient en leur faveur. Ce terrible événement était une vraie rupture dans la lutte et de facto se transformait en une pause.

Pour reprendre les actions, le 26 avril 1964, fut créé le Parti Democrate du Mississipi pour la liberté (MFDP, Freedom democratic party). Il avait pour but de participer aux primaires du Parti Démocrate dans toutes les élections afin qu’il ait la légitimité nécessaire pour disputer les sièges du parti lors de la Convention Nationale et peser encore plus au niveau national…

WAKE UP AMERICA : UNE VIE DE LUTTE(S)

Le 28 août 2013, les Etats-Unis commémorèrent le cinquantième anniversaire du fabuleux discours «I have a dream» de Martin Luther King. Pour célébrer cet événement, auquel participa en tant que tribun John Lewis, le député de Georgie, décide de raconter sa vie en bande dessinée (premier volume chez Rue de Sèvres la même année).

Ce très beau roman graphique co-scénarisé par Lewis et Andrew Aydin, son assistant parlementaire, est fascinant. Il met en lumière les difficultés de ces hommes avides de paix pour ce fameux mouvement des droits civiques des noirs américains.

Le lecteur découvre ainsi le destin unique de cet homme, qui sera très influent dans le communauté noire et même au-delà. Emouvant, le récit est touchant, fort et poignant. A la fois porteur d’espoir et n’épargnant rien aux lecteurs (brimades, insultes, coups, KKK, policiers véreux), les trois volumes sont un formidable témoignage historique (l’histoire est racontée chronologiquement pour plus de lisibilité).

D’une belle concision et d’une grande maîtrise narrative et graphique, les albums sont forts, bouleversants et puissants. Le trait en noir et blanc de Nate Powell renforce le caractère historique important de la série ; les expressions des visages sont magnifiques.

UN COMBAT A POURSUIVRE

Pourtant les combats de John Lewis et du Big 6 sont encore d’actualité (émeutes de Baltimore et Ferguson, mettant en cause des policiers blancs dans des meurtres de jeunes noirs), ne laissant rien présager de bon. D’ailleurs, la campagne présidentielle 2016 et la victoire surprise de Donald Trump a fait ressurgir des idées nauséabondes qui semblaient enfouies à jamais. Ainsi le responsable du Ku Klux Klan soutenait la candidature du magnat et les suprémacistes blancs reprenaient des couleurs.

Eisner award de la meilleure BD de reportage, Wake up America est une série essentielle, qui permettra aux jeunes générations de comprendre et parfois même de poursuivre les combats de Martin Luther King et de John Lewis pour que tous les êtres vivants sur Terre soient considérés à leur juste valeur et soient égaux en droits.

Wake up America : une grande fresque historique et politique; juste nécessaire ! Un livre passionnant à mettre entre toutes les mains.

Article posté le mardi 21 mars 2017 par Damien Canteau

Wake up America 3 de John Lewis, Andrew Aydin et Nate Powell (Rue de Sèvres) décrypté par Comxitrip le site BD de référence
  • Wake up America, volume 3
  • Scénaristes : John Lewis et Andrew Aydin
  • Dessinateur : Nate Powell
  • Editeur : Rue de Sèvres
  • Prix : 15€
  • Parution : 15 février 2017

Résumé de l’éditeur : À l’automne1963, le mouvement des droits civiques s’est imposé aux Etats-Unis. John Lewis, en tant que président du comité étudiant d’action non violente est en première ligne de la révolte. Tandis que Jim Crow élabore des lois toujours plus répressives et discriminantes, le seul espoir de Lewis et ses compagnons est de faire réellement appliquer le principe du vote pour tous, y compris à aux citoyens noirs : « un homme, une voix ». Avec cette nouvelle bataille viendront de nouveaux alliés mais de redoutables ennemis, ainsi qu’un nouveau président qui semble être les deux à la fois. Les fractures au sein du mouvement s’approfondissent. Tout semble devoir se jouer dans une petite ville le long de l’Alabama, Shelma… Une lecture indispensable.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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