Bastien Quignon : entretien avec le dessinateur de Sacha et Tomcrouz

Comixtrip est allé à la rencontre de Bastien Quignon, le dessinateur de Sacha et Tomcrouz, la très belle série Jeunesse qu’il a imaginé avec Anaïs Halard aux éditions Soleil. Plongée dans l’univers de ce jeune auteur au graphisme aérien.

Bastien Quignon, plus jeune, avez-vous baigné dans l’univers de la bande dessinée ?

Mes parents n’étaient pas du tout lecteur de bande dessinée et encore aujourd’hui. Enfant, je n’en n’ai pas énormément lu; j’étais plus adepte des dessins animés comme Dragon Ball ou Batman. Ce qui m’en a fait approché, c’est un voyage en Asie pendant six mois où mes parents m’ont demandé de tenir un carnet de bord : chaque jour, je racontais mon histoire en dessin ou en texte.

Pourquoi avez-vous choisi de suivre des études de graphisme à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Tournai en Belgique ?

Tout simplement parce que les études en Belgique n’étaient pas chères et que je n’avais pas le niveau pour intégrer une école à concours. Je me suis fait ma petite idée en trois années là-bas, notamment les lacunes que j’avais. Pendant cette période, j’ai envisagé d’intégrer l’école d’animation de l’EMCA à Angoulême. J’ai été accepté et j’ai fait demi-tour. Je me suis dit qu’il valait mieux finir les Beaux-Arts que d’entamer un nouveau cursus.

Une période de trois ans s’est écoulée entre Sixteen Kennedy Express (avec Aurélien Ducoudray chez Sarabcane) et Sacha & Tomcrouz. Qu’avez-vous fait pendant ce laps de temps ?

J’ai voulu faire une pause dans la bande dessinée et j’avais envie de faire de l’illustration Jeunesse. J’ai donc complètement changé d’univers, celui adulte pour un récit enfant. J’ai surtout démarché des scénaristes de livres Jeunesse. C’est comme cela que j’ai fait la rencontre d’Anaïs Halard. A la base Sacha & Tomcrouz devait être un livre pour enfants.

En illustration, c’est aussi une rencontre hasardeuse. A Lille, où j’habite, il y avait une professeure en éthique à l’université qui cherchait un illustrateur pour un projet scolaire. J’ai donc travaillé sur cet outil pédagogique. Ensuite, j’ai illustré des récits dans diverses revues comme Astrapi.

« Tomcrouz s’il porte le nom d’un héros est tout chétif, maladif et il est l’opposé du héros »

Quelle fut l’idée de départ de Sacha & Tomcrouz ?

Je pense que Anaïs voulait un duo d’aventuriers mais pas forcément classique. Tomcrouz s’il porte le nom d’un héros est tout chétif, maladif et il est l’opposé du héros.

Lorsque Barbara Canepa – l’éditrice – a vu les dessins du projet de livre Jeunesse, elle nous a demandé de réécrire l’histoire pour en faire une bande dessinée. Anaïs est alors allée très vite pour imaginer le concept. Pendant la réalisation, il y a eu beaucoup d’interaction entre nous deux pour des idées de personnages notamment.

Pourquoi est-ce qu’il est plus facile pour vous de vous adresser aux plus jeunes ?

Je pense que je suis plus apte à raconter des anecdotes d’enfants que d’adultes. A chaque fois que j’ai réalisé des romans graphiques, ils mettaient en scène des enfants. Je suis plus à l’aise pour les faire vivre. Je suis plus proche des gamins que des adultes.

Est-ce que vous pouvez nous présenter Sacha Bazarec ?

Sacha, il ne me ressemble pas du tout. Il est plutôt extraverti, prétentieux et tête à claques.

Dans quel environnement vit-il ?

Il semble n’être élevée que par sa maman. Le papa, on ne sait pas s’il a quitté le foyer, c’est un peu flou. Je sais que cela me parle parce que j’ai eu une vie avec des parents séparés ; je n’ai pas trop connu mon père. C’est donc un peu en cela que je me reconnais en Sacha, notamment la manière dont il peut appréhender l’absence de son père.

Ce petit garçon est chouchouté par une mère poule, qui est extravagante et un peu folle. Leur maison est un faite de bric et de broc ; c’est un musée des curiosités. Anaïs m’avait indiqué que la mère devait être excentrique et que dans la maison il devait y avoir des statues et des ossements. Elle m’a d’ailleurs envoyé des photos en cela et c’était ensuite à moi de composer.

« Cela me permet d’avoir une double lecture à l’intérieur de la case : le héros raconte quelque chose et il y a Tomcrouz qui est là pour détourner le regard du lecteur »

Comment définiriez-vous Tomcrouz ?

Ce qui est drôle, ce sont les gamins qui ont lu l’album, ils se demandent si Tomcrouz est un rat ou un singe parce qu’il ne ressemble pas à un chien. C’est le pendant cartoon de Sacha avec ses gros yeux et sa gestuelle. C’est une guimauve, je peux en faire ce que je veux. Cela me permet d’avoir une double lecture à l’intérieur de la case : le héros raconte quelque chose et il y a Tomcrouz qui est là pour détourner le regard du lecteur. Même s’il ne se débrouille pas bien, il fait avancer l’action en étant toujours là au bon moment.

« Sacha n’est pas un super-héros, il n’est pas irréprochable »

C’est un duo animal/être humain qui fonctionne pourtant bien…

C’est plutôt quelque chose de commun dans la bande dessinée, un animal et un humain. Ce qui m’a attiré et que je trouvais amusant, c’est que Sacha ne le supporte pas au début et il va même être méchant avec lui. Je dois être un peu sadique, parce que j’aime bien faire souffrir mes personnages. Sacha n’est pas un super-héros, il n’est pas irréprochable. Même s’il est un gamin, ses actes peuvent avoir de graves conséquences.

L’album mélange le fantastique (le slime vert et la porte dimensionnelle), l’Histoire (les Vikings) et l’humour. Pourquoi lui avoir donné cette tonalité ?

Lorsque Anaïs m’a présenté le personnage comme un petit génie des sciences, il m’a tout de suite fait penser à McGyver. Elle m’a ensuite dit que cela serait sympathique de créer des fiches. Nous en avons alors parlé à l’éditrice pour voir si cela était envisageable puisque cela coupait la narration. De cet échange, nous nous sommes interrogés pour fragmenter le récit entre deux parties : le fantastique, la science et l’alchimie d’un côté et l’Histoire de l’autre.

Sacha tient aussi cela de ses deux parents : sa maman excentrique qui aime l’Histoire et le papa qui a disparu qui est féru de sciences.

Est-ce que Anaïs Halard sait déjà jusqu’où elle va aller avec la série ?

Oui. Moi, j’aimerais que cela se termine en trois tomes. Dans le deuxième, nous partons à la Cour du Roi et ensuite dans le suivant en Egypte. Il y aura aussi plusieurs bonds dans le temps à l’intérieur des albums.

Quelles techniques utilisez-vous pour réaliser vos planches ?

Sur le tome 1 c’était semi-traditionnel : un dessin à l’encre, au fusain et la couleur ajoutée par ordinateur. Le plus délicat c’est que je n’avais pas la même intensité de noir par le fusain d’une page à l’autre. Je n’arrivais pas à être uniforme sur l’ensemble, donc pour le tome 2 je suis passé entièrement au numérique. Cela facilite la production mais c’est épuisant pour les yeux. Je gagne d’ailleurs en lisibilité. C’est un outil très pratique pour les retouches et cela est plus évident pour faire sortir les personnages des décors. Je gagne du temps sur le dessin mais j’en perds sur la couleur.

J’ai eu une exigence de la part des éditeurs parce que le volume 2 se déroule à Versailles d’être plus documenté, plus riche. Néanmoins cela me laisse du temps pour réaliser des commandes d’illustrations.

Vous venez de dire que vous vous étiez documenté. Quelles sont vos sources ?

J’ai un ami qui m’a offert un très beau livre Taschen sur la Cour avec toute sorte de costumes. Je vais aussi sur Pinterest ou à la bibliothèque.

 » je n’ai pas de référence en bande dessinée […] J’aime Degas et les peintres Impressionnistes »

Pourquoi avoir utilisé ce traitement graphique sur le tome 1, à savoir un graphisme aérien, évanescent ?

Cela est lié au fusain et ce petit côté pastel. Comme je n’ai pas de référence en bande dessinée, c’est aussi très lié. J’aime Degas et les peintres Impressionnistes, cela joue forcément. Il me faut quelque chose de vaporeux, c’est comme cela que je crée mes masses et mes atmosphères. C’est avant tout plus un travail de lumière que de ligne.

« J’aime beaucoup les moments de silence. C’est alors le défi de tout faire passer par la gestuelle »

Il y a quelques pages muettes dans l’album (pages 30,31 ou 37). C’est sur votre travail que repose alors la compréhension de la séquence. Comme l’appréhendez-vous ?

J’aime beaucoup les moments de silence. C’est alors le défi de tout faire passer par la gestuelle. J’aime aussi les huis-clos où il n’y a pas beaucoup d’objets dans le décor et le personnage – même s’il ne parle pas – s’il doit s’occuper, va venir toucher un objet. Il y a un contact avec le décor, qui devient alors un autre personnage. Ce sont des moments que j’adore.

Lorsque Anaïs m’envoie des pages avec beaucoup de dialogues, je me demande comment je vais faire, comment je vais les fragmenter et laisser libre cours de l’interaction avec le décor. Les bulles prennent de la place, occupent le regard. Néanmoins, Anaïs me permet une très grosse liberté d’interprétation et je peux même modifier les textes.

Votre dessin est proche des mangas et des films d’animation. D’où vient cette filiation ?

Ça c’est marrant, je ne suis pas du tout lecteur de manga mais beaucoup de personnes m’en ont fait la remarque. J’aime la série Ariol de Marc Boutavent et Emmanuel Guibert, ça ne ressemble pas à ce que je fais mais c’est une grande source d’inspiration.

Comment le premier volume a-t-il été accueilli par le public ?

J’ai effectué pas mal d’interventions scolaires. D’ailleurs, les enfants ne connaissent pas l’acteur Tom Cruise. Ils trouvent cela très rigolo et ils se posent beaucoup de questions sur le voisin qui drague la maman – c’est un peu tabou – ils sont assez réceptifs et assez impatients de savoir si Sacha va retrouver son père. Le voyage dans le temps les intéresse mais la figure du père les intrigue plus.

Je misais sur un public masculin mais avec le petit chien l’album plaît aussi aux petites filles. A chaque séance de dédicaces, les filles veulent un dessin de Tomcrouz.

Les retours sont bons et l’album va même être traduit en russe et en italien. Il y a aussi le fait que l’album soit dans la collection Métamorphose qui a une puissance de distribution importante. Le Journal de Mickey nous a même intégré à sa sélection de l’année 2017.

Où en êtes-vous du tome 2 ?

J’en suis à un peu plus de la moitié. L’éditeur veut attendre pour le sortir, afin que le délai soit plus court entre le 2 et le 3.

Sinon avec Anaïs, nous avons entamé un projet plus ado, plus noir et fantasy. Là encore, je n’ai pas de références dans ce domaine : les elfes et les trolls, je ne connais pas vraiment. Je préfère d’ailleurs découvrir un univers que je ne connais pas, ne pas m’attacher à des canons. Je pense que c’est aussi pour cela que Anaïs aime travailler avec moi, car nous nous étonnons l’un l’autre.

Entretien réalisé le samedi 25 novembre 2017
Article posté le vendredi 22 décembre 2017 par Damien Canteau

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

En savoir