Entretien avec Jean-Marc de BD Empher Editions

Tirages de tête, albums de luxe, portfolios, sérigraphies sont des exemples de produits qui peuvent se décliner autour d’une bande dessinée et de son auteur. Des termes qui peuvent rendre frileux le lecteur lambda tant il les associera à un coût trop onéreux pour justifier une telle acquisition. Ces objets dont le but est de mettre en valeur le contenu d’un album, de rendre palpable un héros de bande dessinée, de posséder un dessin original d’un talentueux dessinateur sont le résultat d’une réalisation minutieuse et qualitative. Jean-Marc, pilier de la maison d’édition BD Empher nous confie, avec passion, par quel chemin passe une bande dessinée pour devenir un véritable objet de luxe. En mettant un point d’honneur à ce que la majorité de ses productions reste abordable à l’achat.

 

Bonjour Jean-Marc. Peux-tu nous raconter en quelques mots la genèse de BD Empher ? D’où vient cette idée de mettre en valeur des bandes dessinées par des tirages de tête ?

En fait, ça a été la rencontre de cinq, six copains. Au départ, nous étions trois et quelques autres sont venus rejoindre l’équipe. À l’époque, nous avions tous notre métier. Mais parallèlement, quelques-uns d’entre nous faisaient déjà partie d’une association appelée « Fable ». Au début des années 2000, Internet en était à ses débuts. On avait imaginé faire la promotion d’une bande dessinée qu’on sélectionnait et nous lui créions une page dédiée et en y insérant une interview ou un fanzine.  Dans cette communauté qui comptait une cinquantaine de membres, on avait instauré un système avec des auteurs. On achetait  chacun un album et on leur demandait une dédicace en échange de la promotion de leur création. Et puis bon an mal an, le fondateur qui était instituteur vietnamien est retourné dans son pays. Un autre s’est un petit peu désengagé. Avec deux autres amis, nous sommes restés, mais avec nos boulots respectifs, ce n’était pas évident. Cette aventure s’est naturellement éteinte ainsi.

« C’est avec Eric Stalner et son cahier d’illustrations qui s’intitule À la recherche de Blanche, que notre premier produit a vu le jour »

Mais cette expérience nous avait galvanisés. On voulait aller plus loin et faire quelque chose de différent comme des tirages de tête.  Seules certaines maisons d’édition comme BD Must, Bruno Graff ou Khani proposaient ce type de production. C’est au Festival International de Bande Dessinée d’Angoulême en 2003 que tout s’est déclenché. Nous avions discuté avec Eric Stalner, que l’un de mes associés connaissait très bien, et il a été séduit par notre projet. Au mois de mai de cette même année, il nous appela pour nous présenter quelques travaux qu’il venait d’effectuer. Il venait de réaliser une quarantaine de dessins autour du thème de Blanche-Neige. Son idée était de parler de sa méthode de travail autour du conte des Frères Grimm. Voici comment est né notre premier produit en novembre 2003 avec un cahier d’illustrations qui s’intitule À la recherche de BlancheEt c’est simultanément que la société BD Empher a vu le jour. Un pari risqué de créer une SARL, car cela impliquait diverses responsabilités inconnues jusqu’alors. Mais avec l’aide de mon épouse comptable, nous nous sommes lancés malgré tout.

Jean Marc de BD Empher dévoile quelques unes de ses réalisations décryptées par Comixtrip le site BD de référence

A la recherche de Blanche / Eric Stalner; photo de BD Empher -Comixtrip-

Jean Marc de BD Empher dévoile quelques unes de ses réalisations décryptées par Comixtrip le site BD de référence

A la recherche de Blanche / Eric Stalner; photo de BD Empher -Comixtrip-

Donc Eric Stalner est devenu, en quelque sorte, le parrain de BD Empher ?

Oui c’est ça. Eric nous a permis de plonger dans le grand bain. Par la suite, nous avons de nouveau collaboré avec le portfolio,  Aux portes du Sérail, puis c’est Alberto Varanda qui nous gratifiera d’une douzaine de superbes illustrations regroupées dans Parfums d’Orient.

Jean Marc de BD Empher dévoile quelques unes de ses réalisations décryptées par Comixtrip le site BD de référence

Murena / Delaby & Dufaux; photo de BD Empher -Comixtrip-

Nous avons également eu de très jolies productions en association avec, par exemple, la librairie parisienne de Saint-Maur-des-Fossés, La Griffe Noire. L’un des cogérants de l’établissement, Jean [Edgard] Casel, et un de mes associés se sont entendus avec Nicolas Malfin, le dessinateur de Golden City pour réaliser un tirage de tête de cette série sous forme d’un grand album de photos de famille.

Et puis il y a eu ces quelques collaborations avec la librairie Boulevard des Bulles. Comme ces deux albums de luxe qui rassemblent le premier cycle de Murena de Jean Dufaux et notre regretté Philippe Delaby, ou la série India Dreams à compter du troisième tome. Autour de ces œuvres majeures, ce fut l’occasion de faire de très belles rencontres. Mais au bout de quelques années, Boulevard des Bulles a dû fermer boutique. De notre côté, cela devenait aussi compliqué. Comme je te le disais, nos différents métiers ne rendaient pas la tâche facile. BD Empher était composée de membres aux profils professionnels très variés. Du journaliste aux Echos, au Colonel de l’Armée en passant par le commercial dans une imprimerie. Sans oublier notre ami qui travaillait à la CNIL ou notre pharmacien et moi-même issu de la radiologie. Nous étions dans une période assez délicate.

 

Mais une idée me trottait dans la tête depuis un an déjà. Elle mûrissait un peu plus lorsque je commençais à faire fabriquer un coffret. C’était pour le Triangle Secret.

Le moyen de relancer la machine ?

Oui et non. En tout cas pas de la même façon. Les obligations de chacun prenant le pas sur notre passion commune, il n’y avait plus beaucoup d’alternatives. Cela aurait pu être la fin, mais j’ai pris la décision de continuer en rachetant les parts de tout le monde. Cela a été dur pour certains, mais je pense notamment à Philippe [Guillaume] et Bernard [Launois] qui, en montant le festival de Bulles de Mantes à Mantes-la-jolie, sont restés très actifs dans le monde de la bande dessinée. Je pense aussi avec beaucoup d’émotion à l’un de nos amis associés qui nous a quittés trop vite à 40 ans…

Quoi qu’il en soit, je me retrouve avec mon épouse Dominique et ma maman qui est actionnaire majoritaire, dans cette nouvelle aventure. Avec pour seul objectif concret celui du Triangle Secret. Un projet ambitieux puisqu’il est assez onéreux à réaliser. Avec dix-sept artisans qui travaillent sur les enluminures, les calligraphies, etc. Sans oublier La Monnaie de Paris qui participe à la création de l’Anneau qui ouvre la tombe de Jésus. Pour cet objet, on entre dans la catégorie du livre d’Art. Il est évident que cette production reste à part, mais il me tient bien évidemment beaucoup à cœur.

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Le Triangle Secret, réalisation et photo : BD Empher -Comixtrip-

BD Empher poursuit donc sa route avec toi et ton épouse. L’occasion de mettre en valeur de nouveaux albums ?

Avant ça il a fallu passer par une période transitoire où nous étions confrontés à des ventes quasi nulles. Nous ne pouvions donc pas risquer la fabrication d’autres albums. Et puis deux facteurs nous ont permis de reprendre notre envol. La confiance des libraires d’abord. Ceux-ci étaient légitimement moins frileux qu’ aujourd’hui. Ils prenaient volontiers un ou deux de nos tirages pour les proposer aux clients. La sortie du tome 6 d’India Dreams de Maryse et Jean-François Charles a été l’autre élément qui a pu relancer nos productions. Nous nous sommes bien battus. BD Empher est repartie du bon pied.

Comment sélectionnes-tu les bandes dessinées pour lesquelles tu vas imaginer un nouvel habillage ?

Pour moi deux points sont extrêmement importants. La qualité graphique est une donnée logiquement primordiale. Mais autant que la relation avec celui ou celle qui dessine la bande dessinée. Je tiens vraiment à ce que la relation humaine soit sans anicroche. C’est une vraie débauche d’énergie que la confection d’un album de luxe. Il faut donc des bases solides, saines et une confiance mutuelle. Ainsi même s’il nous arrive d’avoir des tirages qui ont un peu plus de mal à marcher parce qu’ils sont peut-être moins « bankable », ce n’est pas grave. Bien sûr qu’on prend des risques et que parfois, les fonds que nous engageons ne sont pas amortis, mais je ne regrette pas. Car les rencontres avec les auteurs sont tellement riches qu’on garde de très belles relations avec eux.

« J’aime énormément ces moments où le produit est présenté dans les festivals. Qui plus est quand l’auteur est présent avec nous. »

Ce lien particulier que l’on doit avoir avec le dessinateur lors de la confection d’un de ses ouvrages en tirage de tête ne met-il pas un peu le scénariste de côté ?

Non je ne pense pas. Si je prends l’exemple du Triangle Secret, c’est l’histoire qui m’a d’abord beaucoup touchée. C’est donc avec Didier Convard que la connexion s’est faite. Mais de manière générale, il est vrai que le dessin d’un auteur doit provoquer chez moi une émotion. Si elle s’opère, j’aurais immédiatement quelque chose qui se déclenchera dans mon cerveau, dans le but de mettre en exergue ce que j’ai pu ressentir. Je ne sais pas si tu connais le tirage de luxe de André Houot qui s’appelle Le joueur de flûte d’Hamelin. Un jour, Glénat me présente les planches version noir et blanc. Je suis subjugué par son trait et imagine spontanément quelque chose dans la lignée du Triangle Secret… André s’engagera finalement avec les Editions Cleopas pour faire ce beau produit. Mais je t’avoue que cela aurait un rêve de m’en occuper.

Au final, je dirais que c’est un tout. Même si la source de mon de travail repose essentiellement sur la mise en valeur du dessin. J’insiste vraiment sur cette relation particulière qui doit s’instaurer avec les auteurs. Quand la confiance est établie, qu’on va tous dans le même sens, l’aventure peut-être vraiment belle.

J’aime énormément ces moments où le produit est présenté dans les festivals. Qui plus est quand l’auteur est présent avec nous. De nos jours, c’est vraiment un privilège que celui-ci soit à même de pouvoir nous suivre pour les séances de dédicaces. Je me souviens lors d’une manifestation il y a quelques mois à Illzach. Depuis le matin nous n’avions pas eu beaucoup de monde à notre stand. Jusqu’à ce que, en accord avec l’organisateur du festival, Jean-François Charles qui se trouvait là se soit joint à nous. En trois heures, une quinzaine d’albums d’India Dreams a été vendue. Pour un lecteur qui va passer devant le stand et qui voit un auteur faire de magnifiques dédicaces sur double page, cela génère chez lui une curiosité mêlée à cette envie d’avoir lui aussi un tirage personnalisé. Le coût de fabrication d’un tel album est très élevé et comme il est principalement ciblé pour un collectionneur, il y aura peu d’exemplaires. Cela implique un prix de vente onéreux même si on essaie qu’il reste abordable. La conjoncture économique est difficile pour tout le monde. Alors si un acquéreur peut avoir l’opportunité d’avoir cet échange de quelques minutes avec l’auteur, il y a ce plaisir supplémentaire qui va lui faire sauter le pas.

« La couverture d’Alexe sur La Geste des Chevaliers Dragons est pour moi une des plus belles qui existent »

Après avoir choisi l’album sur lequel tu aimerais travailler, comment approches-tu son auteur pour lui proposer une collaboration ?

Tout se fait dans l’émotion et la franchise. Je peux te parler de cette rencontre avec la dessinatrice Alexe lors du festival Quai des Bulles à Saint Malo. Je partageais un stand avec Ben des Sculpteurs de Bulles, une personne que j’apprécie pour sa dynamique de travail et son bon état d’esprit. Il exposait, entre autres, Lancelot, un prestigieux tirage dont Alexe est l’illustratrice.

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La Geste des Chevaliers Dragons / Ange et Alexe; photo de BD Empher -Comixtrip-

Quand je l’ai vue, quelque chose s’est passé. On a pas mal échangé. Elle venait de sortir un nouveau tome de la Geste des Chevaliers Dragons.

Il se trouve que j’aime beaucoup cette série même si elle est inégale suivant les albums. J’avais adhéré dès le démarrage avec Alberto Varanda au dessin. Celui d’Alexe, La Porte du Nord, dont la couverture est pour moi une des plus belles qui existent, m’a vraiment donné envie de travailler avec elle. Lorsque nous sommes tombés d’accord tous les deux, la conception de ce tirage a été particulière. Mon ami graphiste qui me consacre du temps s’est vu crouler sous le travail dans sa nouvelle société. Il ne pouvait me suivre pour cet album. Et finalement, c’est Alexe qui s’est elle-même occupée du montage, du maquettage. C’était idéal puisqu’elle a pu donner vie à ce tirage de tête de la manière dont elle l’entendait. Grâce à elle, nous avons pu présenter La Geste au dernier Festival d’Angoulême où elle a été formidable puisqu’elle est restée avec nous les trois jours. Cet album de luxe, dont nous sommes assez fiers, aura donc été l’objet d’une participation très active de l’auteur. C’était assez inédit, mais cela a donné une belle entente.

D’ordinaire, nous sommes, bien entendu, à l’écoute des propositions des auteurs avec toujours ce souci d’une bonne collaboration. J’ai bien sûr mes préférences. Je prête beaucoup d’attention au papier dont j’apprécie la texture. J’adore trouver la matière qui se prête à notre prochaine production. Prendre un papier un peu ivoire et au fort grammage pour apposer du noir et blanc. Chercher le bon équilibre, vraiment c’est passionnant.

Dans tous les cas, lorsque la maquette est terminée, c’est l’auteur qui validera le dernier. Cela paraît logique, mais cela n’en reste pas moins indispensable.

Lors de la conception d’un album, la couverture est importante. Comment te vient le concept pour la réaliser ?

J’ai instinctivement une idée qui émerge. En fait,  l’univers de l’histoire va me donner des pistes. Dans ces moments-là, cela travaille pas mal dans ma tête, je ne dors pas bien la nuit, je réfléchis en permanence. Hélas, le côté économique me freine parfois un peu. Lorsque l’on investit dans du papier noble comme pour Highlands ou New Byzance où on a également choisi le nubuck pour les couvertures. Ou quand on se permet des petites folies comme ce rayon de lumière qui est phosphorescent sur la couverture de New Byzance. Ces inspirations engendrent des coûts importants dont l’acquéreur ne pourra se rendre compte qu’une fois l’objet entre ses mains. C’est là où le support libraire nous manque un petit peu parce que s’il prenait ne serait-ce qu’un exemplaire, il ne devrait pas rencontrer de problèmes pour trouver son acquéreur. Mais le marché actuel est ainsi fait de nos jours.

Dans tous les cas, ma passion est sans faille pour la texture, la création et l’échange. Bien que je ne sois pas un solitaire, car j’ai besoin de ce travail en équipe, je suis en constante ébullition. Si j’en avais la possibilité, j’irais voyager dans différents pays pour découvrir et ajouter de nouvelles matières, de nouveaux tissages. Même si avec le bois ou l’enluminure, Le Triangle Secret est un objet à part, j’aime l’idée de sortir du côté « classique » d’un tirage de tête comme ceux que je t’ai cités précédemment. Et rien qu’avec le talent des artisans en France qui possèdent un grand savoir-faire, nous pourrions réaliser de belles choses. Mais le coût onéreux de tous les intermédiaires empêche un peu ce partenariat. Il ne faut pas oublier que fonder une société comme BD Empher, ne permet pas d’en vivre. L’objectif étant avant tout de partager notre passion du bel objet.

Concrètement, comment travailles-tu avec l’auteur ?

J’ai besoin de connaître précisément l’univers dans lequel l’auteur veut nous faire entrer. Lors d’un premier album d’une série, je suis toujours curieux de savoir comment l’histoire va évoluer. Pour mes futures créations des différents tomes, c’est absolument nécessaire.

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Alexandre Jodorowsky feuilletant les Chevaliers d’Héliopolis; photo de BD Empher -Comixtrip-

C’est le cas avec Les chevaliers d’Héliopolis* de Jéremy et A. Jodorowski. J’avais besoin d’avoir une vue d’ensemble car on part sur un cycle de quatre albums. Avec cet avantage donné par les informations précieuses de Jeremy, je sais exactement comment les tirages seront conçus. Il faudra faire en fonction des possibilités économiques, mais je sais dans quelle direction je vais. Toutes les couvertures sont quasi prêtes. Le thème de la série qui traite de l’alchimie me parle. Comme je suis très ouvert sur tout ce qui est ésotérisme, alchimie, franc-maçonnerie, templiers. Des choses qui ont pour moi une notion de fraternité, de chevalerie. C’est quelque chose qui disparaît beaucoup à l’heure actuelle, dans la société dans laquelle nous évoluons. Cette sorte de progression qui t’amène normalement de la mort spirituelle vers la vie éternelle avec notamment la pierre philosophale m’a ainsi beaucoup inspiré. J’ai donc imaginé ces couvertures en les associant aux cinq sens chers au sujet. En demandant même à Jérémy de se prêter au jeu lorsque je lui ai montré les textures, de ne pas les regarder tout de suite, mais de les sentir, les toucher. Je ne sais pas si le lecteur va percevoir tout ça ! (rires) Pour ma part, cela m’a paru une évidence. Mais encore une fois, tout doit être établi dans une grande relation de confiance avec le ou les créateurs de la série.

De la fabrication au coût de production, peux-tu, dans les grandes lignes, nous expliquer la suite des étapes qui mènent au produit abouti ?

C’est vrai que c’est un long cheminement (rires). Je te passe l’étape déterminante dont on a déjà parlé qui est celle de l’entente avec l’auteur. Ensuite, on essaie avec lui d’obtenir une couverture originale qui changera de l’édition classique. Un nouveau dessin donc. Dans le cas contraire, on essaiera de se démarquer avec un concept et une texture différents. Ce travail-là consiste à obtenir quelque chose qui sorte de l’ordinaire. Une fois que les recherches graphiques des auteurs sont terminées, je fais voir le tout à mon créateur qui est tout bonnement mon graphiste. Beaucoup de ces inspirations reposent sur lui. Il fait partie de mon équipe du début et même s’il a moins de temps aujourd’hui, il reste quelqu’un d’irremplaçable. J’ai donc beaucoup de chance de l’avoir à mes côtés. La preuve en est lorsque j’ai cherché un autre professionnel pour la maquette de La Geste des Chevaliers Dragons. Nous n’étions pas convaincus par les propositions de cette tierce personne. C’est pourquoi Alexe avait pris les choses en main.

Ainsi, toutes ces illustrations récupérées donnent de la matière au projet et mon ami graphiste peut travailler. Une fois que nous sommes tous les deux satisfaits, la maquette sera validée dans 95 % des cas par l’auteur. Jusqu’à présent je n’ai eu affaire qu’à très peu de remarques négatives.

« Aller à l’imprimerie pour assister aux tirages des premières planches est un moment très excitant »

Ensuite arrive la fabrication. Avant, l’impression se faisait dans une entreprise et le brochage (procédé qui consiste à ce que le papier et les planches arrivent complètement à plat de l’imprimeur chez le brocheur. C’est ce dernier qui va plier, massicoter et faire la couture des cahiers), dans une autre. Sans oublier le façonnier qui s’occupe de la couverture. Aujourd’hui, l’idéal est de trouver un établissement qui fasse l’ensemble du travail. Ce qui est rare ici. On va trouver l’imprimeur qui pourra éventuellement brocher, mais qui ne fera pas le travail du façonnier. Il va donc sous-traiter et naturellement faire sa marge. Ce qui va inévitablement faire augmenter le coût de fabrication et donc au final, le prix de vente. Bon, sur ce dernier point, il m’est arrivé de passer outre… je me fais donc tirer les oreilles par mon expert comptable, même encore récemment… mais passons… (rires). Depuis quelques albums maintenant, je prends le temps d’aller à l’imprimerie pour assister aux tirages des premières planches. C’est un moment très excitant.

Parallèlement, s’ajoutent les droits d’auteur. Créer une bande dessinée et payer directement son auteur, nous n’en avons pas les moyens. On se rapproche donc de la maison d’édition pour s’acquitter des droits. Le coût oscille entre 10 et 16 % du prix de vente HT multiplié par le nombre d’albums. Avec une variation selon les éditeurs, les négociations et la confiance qu’ils ont en nous.

Quel est ce moment le plus stressant, celui où tu as l’impression de ne pas avoir un contrôle total ?

Sans hésiter, celui de sortir l’album dans les délais. Avec mon métier en parallèle, le temps passe vite, très vite. L’idée est de sortir un tirage au plus proche d’un événement. Celui de la sortie de l’édition normale par exemple, ou même pour un festival. Est-ce que c’est l’époque qui veut ça ? Mais la « dead line » arrive toujours trop rapidement. Le tirage de 200 ou 300 exemplaires par notre imprimeur, qui a pour habitude de faire jusqu’à 30 000 copies d’un catalogue, se fait assez facilement. Mais avec tout le travail de préparation sur les produits dérivés, et autres imprévus, il nous est toujours difficile de respecter les délais. On y arrive quand même, mais ce qui est certain, c’est que le produit ne sera jamais terminé trois mois à l’avance ! Donc, oui c’est une inquiétude récurrente.

« Pour le Triangle Secret, j’ai été pris pour un fou par la profession »

Parmi tous tes tirages, même si tu dois être fier de chacun d’entre eux, y a-t-il une production qui se démarque émotionnellement ?

Jean Marc de BD Empher dévoile quelques unes de ses réalisations décryptées par Comixtrip le site BD de référence

Le Triangle Secret, réalisation et photo : BD Empher -Comixtrip-

Comme je ne regrette aucun de mes choix, je suis effectivement assez satisfait de ce que nous avons réalisé jusqu’à présent. Mais je pense que le Testament du Fou du Triangle Secret, reflète ma passion à son summum. J’ai été pris pour un fou par la profession. Glénat me présentera comme tel à Didier Convard lorsque je lui ai montré mon projet à Angoulême. C’était en 2011… Depuis six ans, le coffre de départ a laissé place à un autre, puis encore un autre ! Je suis parti d’un coffret seul et de nouveaux objets sont venus s’implanter. Avec l’album qui était trop grand et ensuite la confection de bagues et anneau, finalement, trois coffrets plus tard, l’objet me semble arrivé à maturité. Bien que je me freine. C’est un domaine rempli de tant de richesses que je pourrais ajouter encore tant d’éléments. Mais même Didier m’a ramené à la raison. Ce qui me parait sans limite doit pourtant avoir une fin. Ce qui est amusant est de savoir que les personnes qui détiendront cet objet n’auront pas pour autant toutes les clés. Entre les textes codés, les différents systèmes de fermeture, cela sera aux gens de découvrir… Dans ta question tu évoquais l’émotion. C’est vraiment ce sentiment que j’ai ressenti en lisant la bande dessinée. Et je conseille fortement de lire les romans écrits a posteriori par Didier, parce qu’ils donnent des indices complémentaires a l’œuvre illustrée.

Depuis 2009, année où m’est venue l’idée, tout a été pensé et repensé. Cela fait maintenant deux ans que les finitions s’achèvent. Je dois préciser que dans l’album, il y a un cahier de croquis de chaque dessinateur et André Juillard vient de nous confier ses crayonnés il y a peu de temps. Au final, il y aura 33 exemplaires réunissant l’intégrale des sept albums avec le coffret et 18 autres avec une couverture cuir différente. Quelques potentiels souscripteurs se sont déjà positionnés, d’autres attendent de voir le coffret. Au vu de son coût très élevé, c’est totalement compréhensible.

Avec Les Gardiens du Sang qui sont prêts ou la suite de Lacrima Christi, BD Empher a encore de belles productions à confectionner dans l’univers du Triangle Secret.

Maintenant que ta passion s’est dévoilée à travers ces quelques lignes, une question demeure : comment convaincre le lecteur d’acquérir un tirage luxueux plutôt qu’une édition classique ?

En touchant leur sensibilité. L’objectif d’une maison d’édition de Tirage de Luxe est simple. Il est d’apporter encore un peu plus d’esthétisme à ce qui est déjà beau dans le contenu. Ensuite, il faut tout simplement expliquer notre démarche, nos choix, notre complicité de création avec l’auteur. Si par exemple, lors d’un festival, le lecteur ressent toute cette émotion créative et qu’il adhère à notre produit et ses dérivés, nous sommes les plus heureux. Voir la petite étincelle dans les yeux de la personne qui va acquérir l’objet est tellement agréable.

Il y a donc ce premier tome des Chevaliers d’Héliopolis de Jodorowski et Jeremy comme nouvelle création. Peux-tu nous parler de tes autres projets ?

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Azimut, T3 / Lupano et Andréae; photo de BD Empher -Comixtrip-

À faible échéance, va sortir le Tome 3 d’Azimut de Wilfrid Lupano et Jean-Baptiste Andréae. On enchaînera avec le tome 4 . Nous allons sortir le tome 9 D’India Dreams.  Pour le second semestre, il y aura Lacrima Christi la suite bien sûr, et peut-être la possibilité d’un nouvel album avec Philippe Xavier. Et il y aussi Shi de Zidrou et Homs qui en est au stade de la réflexion budgétaire. En y ajoutant le Triangle Secret, beaucoup de beaux tirages en perspective.

Merci beaucoup, Jean-Marc, de nous avoir éclairés sur cette autre facette de la bande dessinée

Merci à Comixtrip d’être venu nous voir !

*NB : Au moment de l’interview, l’album de luxe qui reprend Nigredo : l’œuvre au noir, le premier tome des Chevaliers d’Héliopolis, n’était pas encore imprimé. La souscription est désormais possible.
Article posté le vendredi 30 juin 2017 par Mikey Martin

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Sur le site de BD Empher, vous trouverez toutes les créations de la maison d’édition. Avec de nombreuses photos à l’appui,  les différents albums de luxe sont mis en valeur. De quoi apprécier le travail décrit dans notre entretien par Jean-Marc.

À propos de l'auteur de cet article

Mikey Martin

Mikey Martin

Originaire de Charente-Maritime, il débarque sur Poitiers il y a 17 ans et s'installe avec sa compagne juste en face d'une librairie spécialisée en bande dessinée. Une aubaine pour s'y remettre. Sa passion sans cesse grandissante pour le Neuvième Art se doit d'être partagée par de petites chroniques.

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