Entretien avec Dawid

A l’Atelier Cachalot, il n’y a pas que des baleines, il y a surtout de très bons auteurs !  Notamment Dawid, un homme délicieux, agréable et sympathique. Il nous a accordé un entretien lors du Festival BD Boum de Blois 2016 pour nous raconter son parcours professionnel, nous parler de Passe-Passe, Dessus-dessous ou encore Supers. Rencontre avec un auteur complet talentueux.

1. Quel est votre parcours dans le monde de la bande dessinée ?

J’ai toujours fait de la bande dessinée gamin, c’est mon truc, j’adore, c’est ma passion. J’ai toujours fait des BD pendant mes vacances scolaires, après j’ai pris des cours de dessins, des cours d’histoire de l’art mais je suis plus un autodidacte. J’ai surtout appris sur le tas en travaillant. D’ailleurs j’ai toujours eu de la chance, car j’ai toujours eu du boulot. J’ai commencé par des petits strips dans la presse.

J’ai ensuite postulé à l’étranger pour faire mon service militaire et là ils m’ont proposé d’aller en Pologne. L’armée française avait établi un programme pour envoyer ses appelés dans les anciens pays communistes pour se rapprocher au niveau linguistique de ces armées là. Je suis donc devenu professeur de langues étrangères là-bas dans une base militaire polonaise. J’ai donné des cours de français à des élèves officiers de l’armée de l’air pendant deux ans en 1993. C’était super, le pays était en effervescence. En parallèle, je continuais à dessiner. J’ai d’ailleurs décoré la salle de classe puis j’ai continué à travailler là-bas.

J’ai ensuite fait un stage chez SFR (Studio Filmow rysunkowych), le studio de dessins animés mythique en Pologne, un studio à l’ancienne. Mais je crois qu’aucune production n’est arrivée jusqu’en France et que donc personne n’a vu de dessins animés siglé SFR. Mais à la fin, il n’avait pas de boulot. Et le directeur m’a dit : « J‘ai l’impression que tu préfères la bande dessinée, il faut que tu fasses ça plutôt ! »

Après j’ai travaillé pour un journal francophone créé à Varsovie par les journalistes de l’AFP et du Monde ; un journal d’actualités polonaises en français pour le public francophone qui habitait là-bas. J’y faisais des strips, j’illustrais des articles.

Par la suite, j’ai travaillé avec deux autres français qui avaient monté une boîte de graphisme et là j’y ai appris, notamment à utiliser toutes les facettes de Photoshop.

2. Comment vous êtes-vous retrouvé à l’Atelier Pop ?

Après cette expérience en Pologne, je suis rentré en France et je fus embauché dans une boîte de graphisme et de communication à Tours, pendant deux ans, parce que je dessinais mais on ne se servait pas vraiment de mes illustrations donc ça ne m’a pas trop plu.

Dans le même temps, à Tours, j’ai découvert l’Atelier Pop. J’ai rapidement lâché mon boulot et j’ai intégré l’atelier, l’année d’après sa création, en 2003. Il y avait Christopher, Ullcer et Eric Dérian, qui m’a notamment beaucoup aidé au début pour trouver du travail dans la presse. Il y avait aussi Philippe Masson, qui lui est parti peu après mon arrivée pour créer l’Atelier Cachalot. Je fus d’ailleurs très content de le retrouver quelques temps après, là-bas.

C’est en travaillant pour la presse que j’ai rencontré Michaël Roux, ce qui m’a mis le pied à l’étrier dans le milieu. J’illustrais aussi des choses chez Bayard ou dans les manuels scolaires. Je faisais les couleurs de ses albums et il m’avait fait un scénario pour l’album Coloriages chez Carabas.

Au début chez Pop, j’ai un peu galéré, c’était dur puis après j’ai toujours travaillé. J’ai eu beaucoup chance. Mais, je n’avais pas vraiment le temps pour développer des projets plus personnels.

J’ai donc fait deux albums chez Carabas [collection Les petits chats carrés, albums sans texte, le premier avec Michaël Roux Coloriages en 2006 et le 2e seul, Le mange-couleurs].

3. Comment avez-vous fait la connaissance de Delphine Cuveele, scénariste de Passe-Passe et Dessus-dessous ?

Delphine était libraire jeunesse à Bordeaux, elle a toujours aimé écrire, elle a une formation littéraire, c’était une connaissance de Loïc Dauvillier, que je connaissais aussi (Il habite la même ville que Delphine).

Un jour, j’ai envoyé une carte de vœux à Loïc et suite à ça, il m’a dit : « Tiens, je connais quelqu’un qui écrit des histoires, elle n’ose pas trop, elle garde cela dans ses tiroirs et je vais vous mettre en relation ». C’était Delphine.

Elle m’a alors envoyé le scénario de Passe-Passe. Au départ elle pensait plutôt à un livre illustré et tout de suite j’ai trouvé cela super. J’aimais bien l’exercice d’un album sans texte, que j’avais déjà exploré avec les deux récits édités par Carabas.

Quand elle m’a envoyé le texte, j’ai adoré la thématique, c’était intéressant d’aborder ce thème là pour les plus jeunes et il s’est avéré qu’il pouvait aussi toucher des adultes.

4. Comment Passe-Passe s’est alors retrouvé au catalogue des Editions La Gouttière ?

Avec Delphine, nous montons le dossier. Loïc Dauvillier nous dit qu’il discute avec Pascal Mériaux (éditeur à La Gouttière, NDLR) pour un futur projet. C’était déjà un éditeur que nous visions. Pascal voit quelques planches par Messenger et nous dit de lui envoyer. Tout de suite ça lui a plu et c’est allé très vite.

5. Passe-Passe tient donc une place particulière dans votre carrière professionnelle ?

Oui, c’est un album-tournant ! Un album charnière et coup de cœur de par le sujet qu’il aborde mais aussi la petite histoire de comment ça s’est passé.

« Avec La Gouttière, c’est chouette, tu as l’impression de participer à une vraie aventure ! L’équipe est vraiment géniale et surtout ils défendent très bien les livres qu’ils éditent »

6. Quelle relation entretenez-vous avec La Gouttière ?

Avec La Gouttière, c’est chouette, tu as l’impression de participer à une vraie aventure ! L’équipe est vraiment géniale et surtout ils défendent très bien les livres qu’ils éditent.

7. Passe-Passe a une thématique plutôt sombre (le deuil), mais vous avez voulu la rendre lumineuse, pourquoi ?

Oui, c’était vraiment ça l’idée. Je ne voulais pas faire un truc plombant. Et en plus, il y a un petit côté magique, mystérieux, accrocheur !

Les enfants que je rencontre en classe, c’est quelque chose qui les interpelle. Ils se demandent toujours un petit peu. D’ailleurs, avec Delphine, on voulait laisser ce côté « libre d’interprétation ».

On l’avait conçu de telle manière qu’elles passent une journée ensemble, sur une échelle temporelle limitée. Pourtant, rapidement quelques lecteurs m’ont dit : « Ce sont des souvenirs ». Alors qu’on ne l’avait pas du tout pensé comme ça, c’est étonnant ! Et pourquoi pas, ça marche aussi.

8. L’idée originale de l’album tient au parallèle entre le papillon qui prend de la couleur tandis que la grand-mère s’efface peu à peu.

C’est très inspiré des grands-mères de Delphine qui sont malheureusement décédées toutes les deux d’Alzheimer. Elle a donc vécu cela, cette sorte de disparition progressive. Elle voulait aussi faire passer cette émotion là.

9. Après Passe-Passe, est arrivé rapidement Dessus-Dessous. Pourquoi avoir voulu réutiliser le personnage de la petite fille pour ce nouvel album ?

Alors que je dessinais Passe-Passe, Richard Di Martino et Domas me contactent pour faire un album dans la collection Pouss’de Bamboo. J’ai donc mené de front deux albums en même temps puisque j’ai adapté La belle et la Bête pour eux.

En plus Passe-passe ça ne devait être qu’un one-shot au départ. Comme je me suis éclaté à faire cette petite fille et que j’avais encore envie de lui faire vivre des histoires, j’ai donc dit à Delphine que j’aimerai en faire un autre. On reprend le personnage de la petite fille, on y ajoute une autre bestiole et on part sur autre chose.

Quelques temps après, elle me dit qu’elle a une idée avec une taupe, que c’est du vécu, que ça lui est arrivé en partie. Au début, j’étais un peu sceptique après un premier sujet grave, là c’était une histoire burlesque. D’ailleurs, nous nous sommes posés des questions sur ce changement de ton. Et finalement ça fonctionne très bien, surtout le fait de voir simultanément la taupière et la maison. Graphiquement ça apportait autre chose.

En plus, nous avons introduit d’autres personnages : le petit garçon, le père et toujours le papillon qui se ballade.

Il y aura donc un troisième qui va traiter de la différence avec une autre bestiole. Il est écrit, le story-board est fait et il faudrait que je le dessine pour le dernier trimestre 2017 afin qu’il sorte en 2018. Cet univers est donc maintenant une vraie série.

10. Comment avez-vous accepté le projet Supers ?

C’est après Passe-Passe que j’ai rencontré Fredéric Maupomé et il m’a soumis le projet Supers, après le refus ou l’abandon de quelques dessinateurs. Moi, tout de suite ça m’a plu, c’est ce que je voulais faire en jeunesse, une aventure au long cours.

11. Supers, c’est un peu votre Superman, votre comics.

Pourtant, je n’ai pas une grande culture comics, ce n’est pas le style d’albums que je lisais gamin même si j’aimais les supers-héros.

Ce qui plaît à Frédéric c’est le côté psychologique des super-héros, les rapports entre les personnages, plus que les scènes de bagarres. C’est d’ailleurs pour cela qu’il y en a peu dans les albums.

Frédéric a écrit toute la trame des 4 tomes. Le 3 est déjà complètement écrit et il est story-boardé. Il faut que j’attaque les planches car il est prévu pour septembre 2017.

12. Pourquoi la dimension mensonge est importante dans Supers ?

Oui, c’est chouette. Ce sont des situations pour lesquelles les enfants peuvent vraiment s’identifier. Ce côté fantasmé, on ne sait pas où sont les parents, est-ce qu’ils vont revenir ? Ils sont seuls dans leur maison. Quand on est gamin, on rêve que cela arrive un jour et en plus ils ont des supers pouvoirs.

Frédéric a créé deux personnages évoluant en primaire et le dernier au collège sans en être vraiment conscient et on ne pensait pas que toutes les tranches d’âge seraient touchées.

Dans le tome 2, les trois héros deviennent justiciers mais dans le 3, il va y avoir de vraies surprises.

« Les enfants aiment beaucoup et nous ça nous fait vraiment plaisir, on se dit qu’on a vraiment réussi un truc »

13. Quelles sont les réactions du jeune public lorsqu’ils parlent de Supers ?

Les enfants aiment beaucoup et nous ça nous fait vraiment plaisir, on se dit qu’on a vraiment réussi un truc. C’est aussi un album qui plaît car il y a beaucoup de sensibilité et de l’épaisseur dans les personnages. Les bibliothèques aussi apprécient la série.

En plus, le succès est là, puisque l’on a vendu 10 000 exemplaires du premier et que le second est parti sur les mêmes bases ! Et le must, on va avoir un traduction américaine chez IDW ! On attend donc d’être invités au Comicon ! (rires).

14. L’humour tient une place essentielle aussi dans Supers, pourquoi ?

L’humour, c’est avant tout la patte de Frédéric mais moi j’ai toujours baigné dans la BD d’humour plus jeune : Tintin, Spirou, Gaston, les Schtroumpfs, Johan et Pirlouit et toute l’école Dupuis.

« Mon grand-père m’a toujours encouragé et m’a même offert ma première table à dessin inclinée, comme les pros, quand j’étais gamin »

15. Comment était perçue la bande dessinée dans votre famille, lorsque vous étiez plus jeune ?

Mes parents aimaient bien la bande dessinée, ils n’avaient rien contre. Partout où j’allais, il y avait des albums. Chez mes grands-parents maternels, mon grand-père en avait acheté (des albums des années 50/60), qu’il avait ensuite donné à ses enfants. J’adorais quand j’allais chez lui car je lisais de très vieux Spirou, de vieux Franquin. D’ailleurs, je les ai récupérés.

Mon grand-père m’a toujours encouragé et m’a même offert ma première table à dessin inclinée, comme les pros, quand j’étais gamin.

Quand j’allais chez un oncle et une tante, ils avaient tous les Astérix. Quand j’arrivais, je me ruais sur ça dans la bibliothèque et on ne m’entendait plus.

J’en avais aussi quelques unes chez moi, mes copains m’en prêtaient et j’achetais aussi le magazine Spirou et le Journal de Mickey toutes les semaines.

Comme j’étais quelqu’un d’assez réservé, je me réfugiais pas mal dans les livres et je dessinais beaucoup. C’était vraiment mon mode d’expression.

« La BD, j’adore ça, c’est ma passion !!! Je m’éclate à faire de la BD. D’ailleurs j’ai pas assez de temps pour faire tout ce que je voudrais »

16. Pourquoi prenez-vous le temps de coloriser des albums pour d’autres dessinateurs ?

J’ai colorisé pas mal d’albums pour Michael Roux (Jeux de gamins, La vie de tous les jours, Bamboo), mais je n’en fais plus trop. J’ai aussi rencontré Patrice Le Sourd, pour lequel j’ai colorisé les deux tomes de Tennis Kids (Bamboo).

Je sais faire de la couleur mais je ne cherche pas à être coloriste. C’est avant tout parce que ce sont des auteurs que j’aime bien. Mais cela me prend aussi beaucoup de temps.

Pour Philipinne Lomar, Pascal Mériaux m’a téléphoné pour me demander si je pouvais faire les couleurs sur les planches de Greg Blondin. 

17. Comment se composent vos journées de travail ?

Je commence à 8h30 en arrivant à l’Atelier Cachalot où je me rends tous les jours. Je me fais des journées d’atelier de 8h30 à 18h, puis je rentre chez moi, je mange et je peux retravailler après, mais pas non plus tous les soirs. Je travaille aussi les week-ends sauf quand je suis en salon. C‘est très intensif comme rythme surtout quand on est à la fin de l’album.

18. Que vous apporte le fait de travailler dans un atelier ?

J’aime bien. Quand j’ai débuté, je travaillais chez moi, ça allait mais c’était pas très marrant. D’ailleurs, chez moi, j’ai juste un coin bureau pas une pièce dédiée.

C’est bien aussi d’aller dans un atelier, cela permet de faire une coupure avec la vie privée. Tu sors de chez toi, tu discutes, tu peux montrer tes travaux, demander un avis, voir ce que font les autres, et s’encourager.

Et puis quand tu y vas, ça t’oblige à travailler alors que chez toi tu pourrais glander.

19. Quel est votre intérêt de travailler dans le monde de la Jeunesse ?

J’adore la BD en général et mon dessin actuel assez élastique s’adresse plus à un public jeunesse et moi je m’éclate à faire de la BD jeunesse.

Actuellement, je travaille mon dessin pour faire autre chose de plus adulte pour pouvoir aussi aborder d’autres thématiques, pour ma satisfaction personnelle et raconter des choses plus personnelles avec mes scénarios, mais je repousse tout ça. D’ailleurs, j’ai terminé d’écrire un scénario cet été, reprenant un personnage que j’ai crée dans un de mes premiers albums et je me dis que je tiens enfin le bon bout.

Après j’adore le public jeunesse, c’est très agréable mais je ne voudrais pas me cantonner qu’à ce genre !

« C’est la première fois que Supers concourt à une récompense aussi importante que le Prix jeunesse de l’ACBD. Nous en sommes très fiers ! »

20. Comment avez-vous reçu la nomination pour le premier Prix Jeunesse de l’ACBD ?

Nous avons déjà reçu 2/3 prix comme ça dans des salons (prix écoles, des élèves qui votent) mais c’est la première fois que Supers concourt à une récompense aussi importante que le Prix jeunesse de l’ACBD. Nous en sommes très fiers !

Article posté le jeudi 24 novembre 2016 par Damien Canteau

BIOGRAPHIE - BIBLIOGRAPHIE DE DAWID

  • 2004, entrée à l’Atelier Pop à Tours
  • Mythoman, éditions Week-end doux, 2004
  • Coloriages, avec Michaël Roux, éditions Carabas, 2006
  • Le mange-couleurs, éditions Carabas, 2007
  • 2009, entrée à l’Atelier Cachalot à Tours
  • Passe-Passe, avec Delphine Cuveele, éditions La Gouttière, 2014
  • La belle et la Bête, éditions Bamboo
  • Dessous-Dessous, avec Delphine Cuveele, éditions La Gouttière, 2015
  • Supers tome 1, avec Frédéric Maupomé, éditions La Gouttière, 2015
  • Supers tome 2, avec Frédéric Maupomé, éditions La Gouttière, 2015

Son blog : Le Glob de Dawid

L'ATELIER CACHALOT

9 auteurs de BD, illustrateurs et graphistes composent l’Atelier Cachalot à Tours :

  • Dawid
  • Thomas Priou (Trappeurs de rien)
  • Loïc Chevallier (14/18, La quête d’Ewilan)
  • Titwane (Enquêtes générales)
  • Philippe de la Fuente
  • Amélie Clément
  • Thibaut Chignaguet
  • Cynthia Thiery
  • David d’Aquaro

Le blog de l’Atelier Cachalot

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

En savoir