Entretien avec ‘Fane

Profitant de sa présence au festival de Quai des Bulles, Comixtrip est allé à la rencontre de ‘Fane. Dans cet entretien, il décortique son dernier diptyque qu’est Streamliner. Mais surtout, il nous parle avec une telle énergie, un tel enthousiasme, que la grosse demi-heure passée ensemble a défilé à toute vitesse. Immersion avec un auteur animé par une passion contagieuse.

 

« Il fallait que cela soit une locomotive complètement emballée, incapable de s’arrêter. »

Bonjour ‘Fane. En seulement quelques mois, tu nous as offert avec Streamliner un diptyque d’une folle énergie. C’est la première force qui se dégage tout au long de cette aventure. Un rythme effréné autant par ton trait que par le contenu de l’histoire. Comment as-tu réussi à conserver une telle intensité du début à la fin ?

J’ai écouté beaucoup de rock ‘n’ roll pendant que je dessinais ! (rires) J’avais une bande son permanente. De toute façon c’était ça, j’avais envie de traduire toute l’énergie et la folie mécanique. C’est un sujet qui me tient à cœur, et je trouve qu’en BD, il y a rarement des trucs automobiles ou mécaniques-motos. C’est souvent très documentaire, et/ou très documenté, très précis, très historique, et bien fait d’ailleurs. De mon côté, je voulais vraiment trouver mon histoire et même axer mon histoire autour de cette dynamique propre à l’univers motorisé. Je voulais que cela sente les moteurs brûlants. Toute l’ardeur avec cette espèce de sensualité mais très violente, très âpre. Quelque chose de très rock’n roll. Alors, j’ai passé mon temps, aussi bien au storyboard que pour l’encrage, à écouter du gros rock à fond ! Pour me maintenir dans cette folie, un peu comme si j’avais passé en boucle la BO de Mad Max Fury Road, tu vois ? Il fallait que cela soit une locomotive complètement emballée, incapable de s’arrêter.

Incapable de s’arrêter oui, mais tu gardais quand même le cap…

Oui, et pour garder ce cap et cette intensité sur toute la longueur, je devais faire régulièrement des pauses et je sentais quand c’était le moment. C’est aussi pour ça que j’ai choisi un chapitrage un petit peu à la Tarantino. Pour pouvoir intercaler des petites choses, des petites accalmies et puis en profiter pour entrer un peu aussi dans la psychologie des personnages qui ne sont pas que des bourrins. Qu’est ce qui fait qu’ils ont cette hystérie commune autour de la bagnole, de la moto et de la vitesse ? Ça me permet donc de montrer que, chacun à leur manière dans leur histoire, ils ont tous cette frénésie qui les amène à se retrouver sur la ligne de départ.

« J’ai toujours aimé rendre vivants les engins motorisés. »

On connaît ton attachement aux grosses cylindrées et tu te fais plaisir avec elles  dans cette aventure. Mais tu accordes également beaucoup d’importance à pléthore de protagonistes. On a ce sentiment que les machines motorisées sont autant les personnages principaux que leurs propriétaires. Alors, qui sont vraiment les stars ?

C’est ce qui donne cette teinte très western. Il y a cette espèce d’attachement entre le pilote et sa machine, comme un cavalier et sa monture. Ils sont indissociables. C’est leur arme idéale, c’est le truc qu’ils ont façonné eux-mêmes. On sent que leur machine est taillée pour eux et par eux. Pour la gagne. On parle de duels et ils doivent avoir toute confiance en leur engin donc j’accorde la même importance à tout cet ensemble.

J’ai toujours aimé rendre vivants les engins motorisés. Cela doit venir de Franquin, un des premiers auteurs dont j’ai pu admirer la faculté à animer ses véhicules de manière incroyable. Que ce soit dans les virages , dans les freinages ou même ces sensations de vitesse, ce sont des rendus très rares. Et j’ai toujours couru après ça. J’adore mettre les choses en mouvement. Cela pourrait être des avions, ou des chevaux, moi c’est les bagnoles. L’avantage, c’est que les voitures et leurs effets de vitesse sont induites par le sol. Faire évoluer des avions, c’est beaucoup plus difficile ! T’as pas de point de référence dans le ciel. J’ai essayé mais c’est super dur et respect pour ceux qui font ça. Au moins avec le sol, on a une ligne d’horizon, on a un repère, une ombre portée et ça aide énormément à poser les choses et à faire glisser les voitures rapidement.

On pourrait même penser que ces voitures et bécanes sont à l’image de ceux ou celles qui les pilotent. Comme la Black Widow (dont tu as puisé l’inspiration dans la Stutz BlackHawk de Frank Lockhart), aussi puissante et fragile que peut l’être Cristal, ton personnage central. En somme, as-tu imaginé les bolides en fonction du caractère de chaque personnage ?

Photo pour entretien 'Fane avec Comixtrip le site BD de référence

Photo de la Stutz BlackHawk de Frank Lockhart

Oui je crois que la BlackHawk est un vieux bolide de 1928. C’est marrant ce que tu dis mais oui c’est vrai. Je pense que cela n’a pas été mûrement réfléchi mais, instinctivement, ce n’est pas un hasard si Cristal se retrouve avec le Streamliner le plus élégant de tous. C’est la seule bagnole qui est un peu fuselée. Les autres sont beaucoup plus roots, les moteurs sont à l’air, il n’y a plus les capots. Les pilotes ont une approche de leur machine qui est beaucoup plus « garage », alors que Cristal hérite du bolide de son père qui est plus élaboré, plus sophistiqué mais aussi très daté. Une vieille gloire qui tente encore de rivaliser avec les outsiders. J’aimais cette élégance là. Et comme tu le soulignes, tu évoques une fragilité, tu as raison. Quelque part la Black Widow est capable du meilleur comme du pire. Elle est très rapide, c’est un lévrier, et elle à ce côté friable en même temps. Et on pourrait décrire Cristal de la même manière. Elle est confrontée à cette violence qu’elle essaie de repousser mais il faut qu’elle y aille et elle le fait avec élégance, avec grâce. Tout en restant, elle aussi, fragile…

Comparée aux autres protagonistes et leur personnalité bien affirmée, ton héroïne évolue beaucoup au sein de cette communauté qui s’incruste dans sa vie. Même si elle et son père étaient issus de ce milieu, ils avaient enterré cette époque. Jusqu’à ce qu’elle les rattrape. Alors qui est la vraie Cristal ? Cette femme recluse dans sa station service paumée ? Ou bien celle qui veut marcher sur les traces de son père ?

Illustration de 'Fane pour entretien avec Comixtrip le site BD de référence

Dessin de Cristal par ‘Fane

C’est avant tout la petite Cristal protectrice qui essaie de maintenir son père en vie dans cette petite station. Lui qui est cassé de partout, elle prend soin de lui en l’isolant. Il ne reviendra pas à la course, parce que sa vie maintenant c’est une bouteille et rien d’autre. Alors quand débarque de nouveau toute cette bande, comme tu le dis, le passé de son père les rattrape. Cristal ira au charbon pour les mêmes raisons. Pour protéger leur univers et maintenir cette petite vie paisible qu’ils se sont trouvée.

Et à l’issue de tout ça, on voit dans l’épilogue, quel était son destin. Elle reprend les choses en main et elle y est obligée si elle veut garder ses terres et l’autorité. Elle doit devenir elle-même le leader. Peut-être qu’elle y prend goût, ça je me suis pas attardé là-dessus. Peut-être que finalement ça lui va très bien. C’est vrai que cette histoire a changé son caractère. Elle n’était pas du tout du genre à se mettre aux avant-postes et on la retrouve à la fin comme la chef. C’est elle qui dit ce que doivent faire les mecs, c’est elle qui fait la loi chez elle. C’est elle qui impose à la fédération les réglementations de la course. En se servant des traumatismes subies, et de la perte de son père, elle est devenue une femme très, très forte.

« J’ai une grande admiration pour les femmes. »

Dans tous les cas, dès le début on sent que tu lui voues une affection particulière en la protégeant jusqu’au bout. Au point même de lui faire disparaître rapidement le coquard reçu par Calamity et sa bande à la fin du premier tome*. Au bout du compte, est-ce ton personnage favori ?

J’ai une grande admiration pour les femmes. Pour cette force de caractère qu’elles sont capables d’avoir. On les prend trop facilement pour des êtres fragiles et on se rend compte qu’en fait, face à l’adversité et aux difficultés, elles montrent une lucidité, une combativité qui nous sont largement supérieures je trouve. Et puis elles le font, je te le dis encore une fois, avec tant d’élégance… Alors oui, en effet,  on peut considérer Cristal comme un hymne à cette force qu’elles ont en elles qui me fascine, qui me trouble.

Illustration de 'Fane pour entretien avec Comixtrip le site BD de référence

                                Illu de ‘Fane

Maquette de VanGogo pour entretien 'Fane avec Comixtrip le site BD de référence

Sue & Calamity – Maquette        VanGogo (T2, P. 137)

Et c’est une qualité commune chez mes autres personnages féminins.  C’est pour ça que j’ai tout autant d’affection pour Sue, qui dans son genre, est la plus représentative des voyous. Sans oublier Calamity, la grande gueule, la star qui aime bien se montrer devant les appareils photos. Elle aussi dans son genre est hyper touchante.

Pour en revenir au coquard de Cristal, oui c’est vrai qu’au début du deuxième tome il dégonfle alors qu’il devrait être pire quelques heures après. Tout le monde me l’a fait remarquer pendant que je faisais l’album et j’étais tout à fait conscient que je faisais une erreur mais j’étais un peu obligé. J’avais peur de ne pas pouvoir gérer ses expressions avec son œil fermé.

Techniquement, au niveau narratif, ça allait très vite m’embêter parce que j’ai bien vu pendant le storyboard, qu’elle avait ce coquard pendant la course et il était plus difficile de la rendre expressive. Elle s’était vraiment faite esquinter mais j’avais vraiment besoin de ses deux yeux pour traduire sa peur, notamment quand Billy Joe et sa voiture remontent sur elle. Tout comme l’enjeu et la grosse pression qu’elle a dans le canyon quand elle est en tête à tête avec Calamity. Avec un œil en moins ça changeait complètement cette intensité. J’ai essayé mais je voyais bien qu’en crayonné c’était la galère. Du coup, j’ai triché et lui ai rouvert son œil pendant la course.

Et puis, tu veux une confidence ? Je voulais pas l’abîmer plus je crois… Je pense que c’est une faiblesse de ma part. J’aurais dû jouer le jeu jusqu’au bout mais vraiment je n’ai pas pu m’y résoudre. (rires) Même si je savais que je mettais en évidence quelque chose d’illogique.

*Voir p. 150, Tome 1

Ce que tu considères comme une erreur, se révèle particulièrement touchant…

T’es tolérant, t’es gentil ! (rires)

Seulement quelques mois séparent la sortie de ces deux tomes. On en déduit que ton histoire était entièrement prête. As-tu voulu permettre au lecteur de reprendre son souffle en t’arrêtant juste avant le run ? Ou ne penses-tu pas que Streamliner devait se lire d’une traite ?  

C’est un pur hasard technique mais, effectivement, je le voyais en one shot. C’est une histoire complète. En fait, il a fallu la scinder en deux pour des raisons économiques car cela aurait fait un bouquin beaucoup trop gros et cher. Les éditions Rue de Sèvres m’ont demandé ce diptyque et la coupe s’est faite naturellement juste avant le départ de la course. C’était le meilleur moment. Mais ce n’était pas mon idée de départ. On devait tout donner d’un coup. Cette reprise de respiration dont tu parles devait se faire avec les pubs et les flashes-back sous forme de reportage. Mais sinon c’était tout le temps à fond. On reprenait une dernière fois notre souffle lors de l’épilogue. Tout était pensé comme ça.

Je t’avoue que j’ai trouvé ça salaud. Je m’y suis résigné parce qu’en sachant que mon bouquin était fini, je savais que le tome 2 sortirait vite. Sinon, cela aurait été insupportable pour moi d’infliger ça au lecteur parce qu’on m’aurait prêté une intention que je n’avais pas voulue. Mais il y en a quelques uns qui m’ont dit : « Hey ! Tu es taquin ‘Fane ! On arrive à la dernière page, et c’est pile le moment où on veut continuer à les tourner ! Qu’est ce qui va se passer bon sang ? On arrivait enfin au départ ! » Parce que c’est long dans le premier tome ! Ces préparatifs, toute cette mise en place. Je fais durer le plaisir. Donc ça peut être super frustrant !

« Ce n’est pas que de la bagnole et du vacarme ! »

Tu dis faire durer le plaisir, mais cette première partie est très importante pour s’approprier les personnages.

Oui et c’est exactement que je voulais. À la limite, la course est un prétexte. Je rentrais dans un autre délire, pour cette deuxième partie de Streamliner.  C’était vraiment pour m’adonner à une espèce de frénésie de mouvement. La grosse dynamique, mon Mad Max Fury Road !

Mais dans tout cet ensemble, ce qui m’a le plus intéressé aura été la rencontre avec les personnages et prendre le temps de m’attarder sur eux. Là, je me suis régalé. L’aspect humain est vachement crucial. C’est pas que de la bagnole et du vacarme ! Bien que ce soit des éléments très importants pour qu’on soit encore plus en empathie avec mes persos. Qu’on arrive à tous les apprécier, même ceux qui ont un caractère de chien. Comme dans le premier tome où Nikky fait un peu peur mais on s’attache à lui et on s’dit pourvu qu’il ne meurt pas pendant la course !

On sait que ça va être un carnage, mais on se surprend à espérer qu’il nous en reste quelques uns quand même ! Comme j’ai storyboardé et écrit en même temps, je t’avoue franchement que je ne savais pas qui j’allais laisser en vie. Est-ce que Billy Joe allait y passer ? J’étais dans l’incertitude. C’est venu après, au fil de l’écriture et du dessin simultanés.

Illustration de 'Fane pour entretien avec Comixtrip le site BD de référence

      Illu de Billy Joe par ‘Fane

Les personnages ont pris tellement d’épaisseur qu’au bout d’un moment ils ont contrôlé leur propre histoire. Ce n’est plus moi qui écrivais le scénario mais bien eux. je me pliais aux aléas de leurs conflits. Pour moi c’était génial à écrire mais c’était aussi casse-gueule. Car même en essayant d’avoir ce recul permanent, je voulais quand même leur laisser, quelque part, la latitude de leur destin. C’est super excitant mais t’as toujours l’inquiétude de faire un gros n’importe quoi.

Les membres de Comix Buro auront été d’un grand soutien pour m’aider à gérer cet équilibre, en étant mes premiers lecteurs. Au fil du storyboard, tous les soirs, ils venaient lire et le lendemain me disaient : « Ouais, ouais c’est bon, vas y continue, ça tient la route ! » Ils avaient un p’tit peu ce côté bienveillant sur le truc pour voir si je partais pas trop dans mon délire.

Voilà dix ans qu’est sortie cette jolie chronique sociale appelée Petites Éclipses écrite à quatre mains avec Jim. Elle dépeint l’existence de six personnages, dont vous vous étiez partagés leurs créations. As-tu retrouvé ce même procédé de recherches avec Streamliner en ayant déjà en tête les caractéristiques qui définiraient chaque protagoniste ?

Complètement, c’est ça ! Et qu’est ce que c’est bien ! Qu’est ce que c’est agréable ! C’était la même technique mais cette fois j’étais tout seul avec mes persos. Avec cette même façon un peu folle d’écrire une histoire et de la laisser avancer. Donc oui, dans ma tête, j’avais quelques caractéristiques sur mes protagonistes. Ils sont arrivés un par un et d’autres on été improvisés sur le moment. Mais grosso modo j’avais les personnages principaux. Je ne savais pas comment cela allait se passer entre eux, mais j’avais déjà mes fortes personnalités. Après ils ont continué à progresser et à mûrir.

Prenons comme exemple la rivalité entre le gang des filles et celui des mecs. On constate malgré tout le rapport respectueux qu’il y a entre la chef des Black Panties et Billy Joe. C’est quelque chose de palpable. Ils ne peuvent pas se saquer, ils sont rivaux, mais dès qu’ils se retrouvent face à face, il y a cette estime mutuelle. Quand Billy la voit et lui dit : « je te connais », il faut le traduire par « je reconnais ton existence et je la respecte ». Tu te souviens de cette colère noire qu’éprouve Calamity envers Billy ? Tu sais que c’est parce qu’il l’a plaquée, mais tu n’as pas d’autres infos. En revanche, tu sens qu’elle a encore le béguin pour lui et vice versa.

Toutes ces grandes lignes, ces traits de caractère et leur positionnement les uns par rapport aux autres. J’avais déjà tout ça en tête.

En fait, on n’a pas besoin de connaître leur passé même s’il peut s’avérer lourd…

On pourrait effectivement en savoir plus sur l’histoire entre Calamity et Joe mais ça peut aussi très bien rester ainsi. De sorte que l’imaginaire reste avec nous et fasse le reste. On sait qu’il y a un passif et du moment qu’il est évident, il n’est pas toujours nécessaire d’aller plus loin. C’était le même principe avec tous ces potes dans Petites Éclipses...

C’est le véritable point commun entre Petites Éclipses et Streamliner. Arriver à retranscrire cette émotion palpable ne doit pas être un exercice évident mais paraît tellement naturelle à la lecture !

C’est cool, ça me fait vachement plaisir ce que tu dis… Je crois que Jim comme moi, on est vachement inspirés par des trucs au cinéma et on adore les retranscrire dans nos BD. On aime la nature humaine, faire jouer les gens. Et si le lecteur le ressent comme ça, c’est génial !

« Streamliner en noir et blanc est tellement différent que j’aimerais le faire partager aux lecteurs. »

Même si pour Streamliner la colorisation d’Isabelle Rabarot est très réussie, sans oublier les affiches publicitaires de VanGogo, souhaiterais-tu voir éditer, sous la forme d’une intégrale par exemple, une version en noir et blanc ?

Tu as raison de souligner le super taf d’Isa et VanGogo. Mais Streamliner en noir et blanc, c’est mon rêve. Au départ, dans mon esprit, mon album de rêve c’était un one shot noir et blanc. Genre comics américain à la Sean Murphy, oui c’était ce que je voulais. Mais c’est une culture qui n’existe pas ici. On en aurait vendu 500, c’est terrible !

Donc, j’ai fait une grosse concession en acceptant la colorisation. Mais quand j’ai commencé à voir les premières pages, ça n’allait pas, j’étais traumatisé. J’avais vécu trois ans avec mon noir et blanc et n’avais jamais imaginé mes planches autrement.

Et puis, au fil du temps, j’ai vu le travail d’Isa défiler sous mes yeux. On a beaucoup échangé ensemble puisqu’elle connaissait ma réticence. Elle possède une méthode qui rend les couleurs très sophistiquées, avec des dégradés, des effets, etc. Ce que je ne voulais surtout pas ! Je voyais quelque chose de très sobre, minimaliste. Très vintage avec un maximum d’aplats. Isa a entendu tout ça. Elle s’y est pliée et a donné une nouvelle tonalité. Elle s’est régalée à trouver ces teintes un peu désertiques et chaleureuses ou à passer ces séquences où le ciel devient rouge quand ça devient très violent. Quand elle se sert de ce quasi sépia pour les flashes-back, elle rend la lecture beaucoup plus fluide. Elle s’est éclatée et elle m’a convaincu.

Mais en noir et blanc, l’album est tellement différent que oui, j’aimerais faire partager une intégrale aux lecteurs. Un jour peut-être.

Illustration de 'Fane pour entretien avec Comixtrip le site BD de référence

Planche de ‘Fane en n&b (T2, page 2/chapitre 13)

Au début de cet entretien, tu m’as devancé en citant Tarantino. Car une fois qu’on s’est imprégnés de Streamliner, on ne peut s’empêcher de penser aux ambiances cinématographiques du cinéaste. Tout comme les profils de tes personnages féminins qui offrent des similitudes. Son univers te correspond-il ?

À fond oui ! Il était dans un coin de ma tête. C’est vrai que ses personnages féminins ont toujours un sacré caractère, elles aussi ! Tu as remarqué à quel point, dans ses films, il attache de l’importance à chacun d’entre eux, même le plus secondaire ? On sent qu’il se fait plaisir. Et son système de narration est un vrai régal.

D’ailleurs, à la fin de ton diptyque, instantanément m’est venue la chanson du générique de fin du film Boulevard de la MortChick Habit reprise d’April March de Laisse tomber les filles. Fais-tu partie de ces auteurs qui écoutent de la musique en dessinant ?

Comme je te le disais tout à l’heure, il n’y a que comme ça que j’arrive à entrer en immersion avec ce que je produis. Et au bout d’un moment je ne sais même plus si je dessine parce que j’écoute de la musique ou si c’est la musique qui fait que je continue à dessiner parce que je suis en train de l’écouter. C’est la raison pour laquelle j’arrive à avoir des cadences de boulot assez balaises. C’est la musique qui me maintient dans ce dynamisme. Je mets la bande son appropriée et c’est parti. Cristal a sa musique, Billy Joe à sa musique. Mais je crois qu’on est pas mal d’auteurs à faire ça. On se passe la BO de notre propre film. C’est une vraie nécessité pour être bien dans le ton.

« Il se peut qu’un jour, j’ai l’envie de prolonger tout ça… »

Bien que la dernière page de Streamliner clôt parfaitement l’aventure, tu nous gratifies d’un épilogue et d’ excellents bonus qui donnent l’impression que tu n’avais pas envie de quitter Billy Joe et consorts. Est-ce qu’on peut s’attendre un jour à une suite ou un prologue, voire un spin off de la série ?

Tu m’étonnes que j’ai eu du mal à les quitter ! (rires) C’est vrai que c’est tentant. Tu l’as décelé, j’étais carrément amoureux de Cristal à la fin. Je n’arrivais plus à la lâcher tout comme d’autres persos d’ailleurs. Et puis ce petit couple qu’elle forme avec Billy, je l’adore.

Après, l’idée d’une suite, je me suis vite dit non, ça va être foireux. Mais je voulais les remettre ensemble. Parce qu’avec cette course, ils n’ont jamais pu vraiment se retrouver tous les deux. C’est pour ça que j’ai fait cet épilogue. Sans oublier des raisons techniques. Quand on a coupé l’histoire en deux, on s’est retrouvés avec un déséquilibre de pagination et le deuxième tome n’était pas aussi gros que le premier. J’ai pu ainsi jouer les prolongations avec eux. Mais sincèrement, je me suis retenu. J’avais envie de les dessiner en train de faire l’amour, de leur faire vivre des moments intimes, de leur donner un temps paisible…

Maintenant, ce qui me ferait envie serait plutôt de faire des petits spin-off en creusant l’historique des personnages les plus importants. Dans le but de les retrouver et repasser du temps avec eux. Ou alors consacrer une petite nouvelle à cette montée en puissance et au succès de la Black Widow à l’époque du père de Cristal. Cela pourrait être sympa de la voir évoluer petite fille. Elle qui adorait et suivait partout son père, cela me plairait d’aller sur ce terrain là.

Ce petit goût de « pas assez » pour certaines choses laisse des portes entrouvertes. Donc oui, il se peut qu’un jour j’ai l’envie de prolonger tout ça en faisant un recueil de nouvelles.

Dans Petites Éclipses, il y a cette scène hilarante rendue par une itération iconique partielle (répétition des mêmes cases avec une modification limitée). Technique que tu utilises aussi dans Streamliner. Est-ce un moment récréatif pour toi que d’instaurer ce type de scène ?

All-in day, fin du diptyque Streamliner de Fane (Ed. Rue de Sèvres), décrypté par Comixtrip le site BD de référence

      Streamliner, tome 2 -Fane-

J’adore faire ça ! Et même si je pense que tu peux retrouver cette technique au cinéma, c’est vraiment typique du support BD. Où tu peux restituer une telle sensation. C’est comme une photo. On pose la caméra, comme un plan séquence fixe. Souvent un tête à tête avec en effet, juste un élément qui part. C’est super intense. Tu peux le faire dans quelque chose de très dramatique ou au contraire, très comique. Dans Streamliner, j’utilise ces deux aspects. L’un qui est rigolo quand Cristal balance son verre à la tronche de Billy. Et l’autre où c’est hyper intense lorsqu’elle lui met une claque qui signifie : « cassez-vous tous ! Tu as tué mon père, cassez-vous tous ! »

Cela me vient spontanément et il faut l’utiliser avec parcimonie. Mais quand c’est bien à propos, il ne faut pas s’en priver. Surtout quand tu as de la place. Dans les bandes dessinées d’humour, tu ne peux pas le faire parce que ça bouffe de la case. Et on court toujours après le temps et l’espace pour ce genre là. Mais quand tu as une histoire comme ça, au long cours, tu as le temps de placer ce type de séquence.

Et puis, en repensant aux scènes dont je viens de te parler, comment les tourner, les filmer autrement ? Il faut qu’elles soit muettes pour être efficaces. Tu lâches ta caméra, tu laisses faire les acteurs et tu leur dis : « prenez votre temps, faîtes ce que vous ressentez quand vous êtes prêts ».

« J’aimerais bien que l’ultime tome de Gemma voir le jour. »

Une question portant sur une autre de tes créations avec cette héroïne attachante qu’est Gemma pour laquelle tu as réalisé deux tomes avec Nadje, ton épouse, au scénario. Penses-tu un jour pouvoir reprendre et terminer cette série ?

Illustration de 'Fane pour entretien avec Comixtrip le site BD de référence

Illu de Gemma par ‘Fane (Tome 3, planche 52)

Gemma, encore une femme forte… Une série réalisée à l’ancienne. C’était complètement absurde de faire ça de nos jours mais j’en avais tellement envie. Tu sais que le tome 3 est fait ? Il n’est jamais sorti parce que la maison d’édition 12 bis s’est cassée la gueule. À cette époque, ils étaient tellement en difficulté qu’ils m’avaient dit : « écoute, on peut imprimer et sortir le 3 mais on n’ aura pas la capacité de le défendre et le diffuser correctement ». Ils m’ont donc rendu les droits sur la série et depuis je n’ai jamais réussi à trouver de repreneur. Même si Gemma a été très mal mise en place et a rencontré peu de lecteurs, elle a été appréciée. Parfois, des concours de circonstances font que l’on classe certaines créations dans la colonne des BD dites « maudites ».

Donc, j’ai tout gardé et on est en train de réfléchir avec Comix Buro pour lui redonner vie en remaniant les couvertures. C’est tellement frustrant d’avoir cette petite héroïne avec une aventure inédite qui dort dans un tiroir. Mais si on le fait, on s’arrêtera à ce troisième tome. On ne résoudra pas l’énigme de la disparition de sa mère. De toutes façons, c’était un mystère que je voulais faire perdurer. C’était un peu sa croix, sa petite souffrance. Juste pour que l’on sente cette fragilité en elle, son talon d’Achille qu’est sa mère.

J’aimerais au moins que cet ultime tome voit le jour.

Avant de se quitter, as-tu un nouveau projet dont tu voudrais nous parler ?

Oui j’en ai un. Je vais essayer de sortir un petit peu de la mécanique. Même si j’adore ça. Mais là, je vais me mettre en danger, dans une situation qui ne m’est pas familière. Je pars sur un huis-clos. Quelque chose de beaucoup plus posé, où je vais me concentrer encore plus sur les persos. En revanche, je m’enlève un petit peu une corde à mon arc, en éludant tout le côté action. Même dans Petites Éclipsesla dynamique dans le jeu de mes protagonistes donnait un rythme échevelé. Mais dans ce projet, je vais axer mon intérêt sur l’aspect psychologique. J’ai envie de sortir un peu de ce qui deviendrait ma zone de confort. Si je continue à faire des BD mécaniques, je deviendrais un auteur mécanique ! J’ai envie de quitter cet univers moteur et tester un petit peu autre chose.

Je pense que la formule diptyque est pas mal parce qu’elle te permet de bien développer. Maintenant que j’ai goûté à la liberté de passer du temps avec mes persos, j’aime bien ça. Même si tu as compris qu’idéalement je préfère une histoire complète. Cela devrait donc être deux tomes avec, là encore, des sorties rapprochées.

Le découpage sera aussi plus classique comparé à Streamliner qui était basé sur du comics américain. C’est la narration qui sera plus compliquée. Je serai obligé de calmer le jeu au niveau, notamment, des flashes-back. Je vais, au contraire, faire quelque chose de très chronologique car il va falloir que le lecteur garde l’esprit clair.

 

Entretien réalisé le dimanche 29 octobre 2017 à Saint-Malo

 

Article posté le vendredi 17 novembre 2017 par Mikey Martin

Bye-bye Lisa Dora, premier tome de Streamliner de Fane (Ed. Rue de Sèvres), décrypté par Comixtrip le site BD de référence
  • Streamliner, tome 1 : Bye-bye Lisa Dora
  • Scénariste : ‘Fane
  • Dessinateur : ‘Fane
  • Coloriste : Isabelle Rabarot
  • Éditeur : Rue de Sèvres
  • Prix : 22,50 €
  • Parution : 19 avril 2017
  • ISBN : 978-2-369-81555-6

Résumé de l’éditeur : Une route désaffectée en plein désert, une vieille station service, et de la poussière au loin… Lorsque Billy Joe poussera la porte de chez les O Neil, plus rien ne sera comme avant. Cuir, santiags, carabine et Ford V8, le chef des Red Noses attend du monde. Ce qui va devenir la plus grande course sauvage de tous les temps aura lieu ici. Une course, jusqu’à la mort… À l’appel du plus éminent gang du pays, des dizaines de « voyous » du volant et autres fous de vitesse se retrouvent en plein désert pour une gigantesque course clandestine dont le vainqueur se verra traditionnellement élu « chef de meute » pour un an. Billy Joe, ténébreux leader des Red Noses, a jeté son dévolu sur une petite station-service en léthargie pour remettre son titre en jeu. Ses cuves pleines de carburant, ses quelques aménagements de « confort », les hectares de pistes arides qui l’entourent, propriété du vieux O Neil et de sa fille, en font l’endroit idéal… Malheureusement, ce site perdu, jusque-là négligé de tous, sera bientôt dans le collimateur des autorités et des médias……et la Station « LISA DORA » deviendra le théâtre des pires dérapages…

All-in day, fin du diptyque Streamliner de Fane (Ed. Rue de Sèvres), décrypté par Comixtrip le site BD de référence
  • Streamliner, tome 2 : All-in day
  • Scénariste : ‘Fane
  • Dessinateur : ‘Fane
  • Coloriste : Isabelle Rabarot
  • Éditeur : Rue de Sèvres
  • Prix : 22,50 €
  • Parution : 13 septembre 2017
  • ISBN : 978-2369815679

Résumé de l’éditeur : Parmi les quarante enragés alignés au départ : Billy Joe, le chef du gang des Red Noses ; Nikky The Head le miraculé ; Calamity, l’extravagante star du rock ; les mystérieux frères Jarret ; William Boney dit le Kid ; la sulfureuse Sue, du gang des Black Panties ; et enfin, au volant de la mythique Black Widow, la jeune Cristal… Tous sont prêts à en découdre…Les médias se sont emparés de l’événement, les autorités, dépassées, n’ont pu contenir le flux de centaines de curieux venus assister au run du siècle. Tout le monde est là, les yeux rivés sur les drapeaux. Les moteurs chauffent, la tension monte… Le vieil O Neil a parié : la station Lisa Dora est en jeu…BD Ado Adultes.

À propos de l'auteur de cet article

Mikey Martin

Mikey Martin

Originaire de Charente-Maritime, il débarque sur Poitiers il y a 17 ans et s’installe avec sa compagne juste en face d’une librairie spécialisée en bande dessinée. Une aubaine pour s’y remettre. Sa passion sans cesse grandissante pour le Neuvième Art se doit d’être partagée par de petites chroniques.

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