Les arcanes d’Akira, par Katsuhiro Otomo

Le mangaka de 61 ans était présent au 43e Festival International de la BD d’Angoulême, pour un show unique. Retour sur cette masterclass, dans l’intimité du créateur d’Akira.

FAÇON  HOLLYWOOD

La salle est noire. Noire de monde. Le brouhaha se dissipe peu à peu. Soudain, les néons scintillent, en harmonie avec de lourds riffs de guitare électrique. Les cordes sont grattées frénétiquement au milieu de la scène, faisant rugir les amplis et accélérer le pouls des spectateurs. On l’entend qui gronde. Elle hurle. Voilà la moto de Kaneda.

On y aurait presque cru ! Yan Péchin démontre l’étendue de son talent pour cette introduction, imitant le rugissement du fabuleux bolide, emblème de la licence Akira. La musique se calme, et voilà qu’une silhouette apparaît de derrière le décor. Accueilli par une ovation à la hauteur de sa réputation, Katsuhiro Otomo remercie la foule en levant les bras, et en s’inclinant pour lui témoigner sa gratitude. C’est sur un canapé rouge, sur la gauche de la scène, que l’artiste et sa traductrice s’installent, avant d’entamer une discussion de deux heures avec public, sur le passé, le présent, et le futur du japonais.

L’INFLUENCE DU CINÉMA

La vie professionnelle d’Otomo se précise après les années lycée. Fraichement débarqué à Tokyo, le natif de Miyagi souhaite vivre de ses illustrations. Il le confie lui-même, ses mangas ont subis une forte influence du 7e art. C’est ainsi qu’à l’aune de l’écriture d’Akira en 1982, l’artiste garde en tête la façon dont Stanley Kubrick stylisait ses voyous dans Orange Mécanique. La définition de mégalopole proposée dans Métropolis de Fritz Lang a également frappé Otomo, lequel s’en appropriera des éléments pour fonder son néo-Tokyo. Pour la version animée de 1988, c’est Blade Runner de Ridley Scott qui façonna sa vision. Un film dans lequel les motards se baladaient en toute liberté. « Je n’ai ni le permis auto, ni le permis moto », s’amuse le japonais, dont l’anecdote suscite rires et applaudissements dans la salle.

Globalement, le cinéma a surtout influencé Katsuhiro Otomo dans sa mise en scène, ses plans, la lumière, ou le découpage des cases. Réglée au millimètre, la vitesse de lecture du lecteur a été un cheval de bataille primordial pour le japonais, qui souhaitait absolument la contrôler, en dirigeant le regard du lecteur vers des cases et des dialogues précis. Si les américains privilégient les grandes cases pour exagérer l’action, c’est l’exact opposé dans l’œuvre du mangaka.

AKIRA : A PEINE ESQUISSÉ, DEJA TERMINÉ

« Ma plus grande réflexion se centrait sur le déroulement de l’histoire, sa construction du début à la fin. Il faut bien choisir les moments où l’on place un climax », lance Otomo, s’appuyant sur des photos de ses mémos. Une idée très précise avait germé dans son esprit avant même de débuter le dessin. Les personnages se devaient de vivre en totale liberté dans un néo-Tokyo, destiné à être ravagée par les loubards afin d’en faire une ruine. Une destruction qui intervient dès le volume trois, en plein milieu de l’histoire. « Ne me reposant jamais sur mes lauriers, j’ai procédé à un certain nombre de modifications au cœur de l’histoire, alors même que l’intrigue était bien avancée », annonce le créateur, toujours en quête de perfection.

INSPIRATIONS DIVERSES ET VARIÉES

« J’ai été très inspiré par les shōnen de mon enfance. En me documentant, je suis arrivé à la conclusion que mes mangas ressemblaient au travail de Shotarô Ishinomori, mangaka originaire de la même préfecture que moi », déclare-t-il d’un air amusé.  L’œuvre à laquelle fait référence le créateur est un manga où quatre histoires se déroulent en même temps. Si le titre original japonais est incompréhensible pour un non japanophone, on peut le traduire comme Il n’y a plus personne en français. Une intrigue politique sur fond de guerre atomique, débouchant sur l’extinction de l’homme. « Ce manga m’a beaucoup marqué quand j’étais au collège. Je suis un peu effrayé par la puissance de la mémoire dans cet ouvrage », confie l’auteur, avant d’illustrer son propos par un collage des souvenirs de Tetsuo dans le dernier tome d’Akira (tome 6). « Comme on peut le voir à l’écran, j’avais la flemme de préparer tout ça », lance le japonais, afin de détendre l’atmosphère.

Concernant son protagoniste, Katsuhiro Otomo révèle que le chanteur Sting (The Police) a profondément marqué le design de Tetsuo. En revanche, pour celui de la moto de KanedaDennis Hopper et son film Easy Rider furent sa source d’inspiration première. « J’aime les motos style chopper, et j’ai voulu y ajouter un pare-brise, couplé aux lignes des motos du film Tron de Steven Lisberger » explique l’artiste, en détaillant sa technique à l’aide de dessins retransmis sur écrans géant.

Impossible de ne pas remarquer l’omniprésence du style mecha, si caractéristique de la science-fiction. Le Satellite Orbital Laser (SOL), arme construite par les japonais pendant la troisième guerre mondiale dans Akira en a tous les caractéristiques. Son origine est pourtant bien plus simple. « Je me suis inspiré de mon propre rasoir pour dessiner la partie avant du SOL », annonce le mangaka, provoquant hilarité et applaudissements dans l’assistance. « On peut également y lire un jeu de mot, car en japonais, SOL désigne l’action de se raser ».

LE STYLO INESTIMABLE DE KATSUHIRO OTOMO

Autre que les lames, Katsuhiro Otomo tient à s’attarder sur ses crayons, dont son favori lui a été remis par Jean Giraud Moebius, légende de la bande dessinée franco-belges. « Un jour, j’ai été invité chez lui. Dans son atelier, j’ai repéré un stylo de forme étrange, et il m’a expliqué qu’il l’avait créé lui-même », déclare le japonais sous les applaudissements d’un public très réceptif aux paroles de l’auteur. « C’est mon trésor et ça peut se vendre très cher » proclame-t-il, provoquant à nouveau une vague de rire dans la salle. Conscient de détenir un objet unique, l’artiste promet avec compassion de ne jamais le vendre.

« J’utilisais aussi d’autres stylos. Mes assistants se chargeaient des contours, des lignes, des tracés, et une fois que la mine devenait trop grosse, ils me la donnaient pour que je dessine les personnages » renchérie-t-il en précisant qu’il y a tout de même certaines conditions idéales pour réaliser des lignes de personnage parfaites avec des embouts bien précis. Un tracé dont Otomo a su tirer profit pour réaliser de somptueuses trames, inspirés par les illustrations de Gustave Doré représentant Don Quichotte. « Pour moi, Gustave est un excellent assistant » déclare le japonais en provoquant l’euphorie pour la troisième fois.

A ces mots, l’artiste se lève et s’accorde une petite pause, proposant au public de découvrir en avant-première, le pilote de l’adaptation en live-action, avec des acteurs, de son manga Dômu. Un essaie sombre et fidèle au récit original.

DES PHOTOGRAPHIES POUR UNE CARRIÈRE ABOUTIE

C’est une dizaine de minute plus tard qu’Otomo revient sur scène, une bouteille de vin rouge à la main. L’auteur souhaite maintenant partager avec les spectateurs une série de photographie montrant une ile du sud du japon. Bâtiments en ruines, béton éclaté, métal éparpillé, voilà le décor ayant donné le ton pour Akira. « Ça c’est moi, à l’époque où j’avais encore les cheveux noirs », lance l’auteur en s’attardant sur une photo pour faire diversion et cacher la bouteille de vin en dessous de la table basse. Parmi tous les clichés, le chat qu’il hébergeait dans son atelier, et qui déplaisait à ses assistants, des outils éparpillés un peu partout, mais surtout, le témoignage d’une carrière réussit. Une ultime photo daté du 20 février 1985 vient mettre un terme à deux heures de pure plaisir, ou Katsuhiro Otomo s’est livré sans détour sur sa vie, son passé et ses secrets.

On le pensait frileux à l’encontre du public, mais il n’en est rien. Avant aujourd’hui, peu étaient nombreux à parier que l’auteur pouvait faire preuve d’autant d’humour. Une discrétion apparente, dissimulant une personnalité chaleureuse et attachante. C’est sous une ovation encore plus forte que la première, que se retire un mangaka de renom, premier à avoir démocratisé la bande dessinée japonaise sur le sol français.

Article posté le lundi 01 février 2016 par Hugo Noirtault

À propos de l'auteur de cet article

Hugo Noirtault

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Intro: "C'est pas moi qu'explique mal, c'est les autres qui sont cons !" - Perceval de GallesRien ne me prédestinait à tomber amoureux du 9e art... C'était sans compter sur le génie d'Hiromu Arakawa. Les aventures des frères Elric dans Full Metal Alchemist m'ont tenu en haleine dix ans durant, avant de laisser place aux comics américains. Une passion inaliénable malgré les années, et qui m'a poussé à imaginer un avenir en tant que journaliste. Etudiant à l'Ecole Publique de Journalisme de Tours (EPJT), je me suis lancé comme défi de rendre cet art accessible à tous, n'en déplaise aux fanatiques. Ecrit, radio, web, tv/vidéo... j'aspire à devenir polyvalent afin de réaliser les plus beaux sujets possible pour Comixtrip !Conclusion: "La canne (à pêche) ? ça sert à rien… Du coup ça nous renvoie à notre propre utilité : l’Homme face à l’Absurde !" - Perceval de Galles

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