Faut tenir le terrain : Gilles Rochier à Angoulême

Depuis 1996, Gilles Rochier raconte la banlieue parisienne; celle des petites gens, de la survie, des rires et des pleurs. Le Festival d’Angoulême lui donne carte blanche pour faire découvrir son œuvre très réaliste et singulière à travers une exposition à l’Espace Franquin : Faut tenir le terrain ! De la bienveillance et de l’humour !

Gilles Rochier tient vraiment le terrain

Prix Révélation du Festival d’Angoulême en 2012 pour son album TLMP – Ta mère la pute (6 pieds sous terre), Gilles Rochier se raconte et raconte son quotidien dans ses albums depuis 1996.

Au début des années 90, le futur auteur travaille dans un magasin de reprographie. C’est dans ce lieu que Laurent Lolmède (La vie Auchan, Auto-Psy) vient photocopier ses fanzines. Pour Rochier, c’est un nouvel horizon qui s’ouvre à lui : il va pouvoir raconter des histoires ! Pour se faire sa propre idée, il lui achète tous ses numéros. Il découvre aussi ceux de Nylso (Gros ours et petit lapin) ou de Blanquet.

LA BANLIEUE : ATTIRANCE ET REPULSION

Gilles Rochier débute ainsi la création de Envrac, série de fanzines auto-édités et qui seront par la suite compilés en recueil en 2002 (6 pieds sous terre). Après des travaux avec d’autres auteurs comme Jonathan Larabie, il publie Temps mort, Les frères Cracra (Jarjille), TLMP, La cicatrice ou La petite couronne.

A chaque fois, Gilles Rochier puise dans ses souvenirs de gamin, d’adolescent ou d’adulte pour réaliser ses albums. Tous ont la particularité de se dérouler en banlieue parisienne. Comme dans Ta mère la pute qui se passe à Montmorency, l’auteur y raconte les joies et les peines, le chômage et la précarité, mais toujours d’une façon bienveillante. Parce que oui, la vie est dure dans ces lieux mais elle y apporte aussi son lot d’amitié et d’amour. Sans jamais donner de leçons, sans jamais se moquer ni juger, Gilles Rochier parle d’aventures humaines qui nous touchent. Oui, la banlieue nous touche comme elle nous révulse. Cette attirance-répulsion, l’auteur lui-même la ressent souvent. Cela donne des moments cash, de folie mais aussi de grâce.

Sa banlieue est un acteur principal de son œuvre : les tours, les caves, les parcs, les écoles, les parvis ou les magasins, tout est là devant nous, comme mis à nu. Plus fort qu’une thèse de sociologie, ses albums nous rappellent aussi notre propre enfance, nos échecs et nos réussites. Oui, Rochier est un auteur de grand talent et il le prouve par une exposition qui lui ressemble : belle et bienveillante, comme dans les albums de Max de Radiguès où l’adolescence est simple, sans jugement et bienveillante.

Il faut le voir déambuler à la rencontre d’un groupe d’ados pour leur parler de ces lieux ou de leur envie de bande dessiner. Il aime ça discuter et transmettre. Il préfère largement cela à aller se fader 2h de dédicace sous une bulle surchauffée. Les rencontres jalonnent sa vie comme son oeuvre et il continuera d’aller parler à tout le monde.

LA FICTION ET LA CREW

Des immeubles poussent dans la salle de l’Espace Franquin. Les planches sont accrochées mais pour une fois le festivalier peut lire presque toutes les histoires complètes. Gilles Rochier publie de courts récits – cela vient de sa culture du fanzinat – qui forment souvent un récit entier.

Si TMLP peut faire sourire, la suite de l’histoire l’est beaucoup moins. Parce qu’il faut le souligner, les histoires de Rochier sont joyeuses et font rire ! Avec sa petite silhouette et sa barbe, l’homme déjà nous attire de la sympathie et son œil malicieux nous enchante. Oui, on rit avec ses personnages, mais pas de leurs situations que l’on n’aimerait jamais connaître. On rit des situations mais jamais des femmes et des hommes rocheriens.

La fiction aussi, il connait. Mais jusqu’où va-t-elle ? La part de l’intime, du vrai et du faux est tenue et c’est ce que l’on aime aussi chez lui, comme dans La cicatrice ou Tu sais ce qu’on raconte (avec Daniel Casanave). 

Un panneau à l’entrée rassemble toute sa team, sa crew comme un papillon qui déploie ses deux ailes pour s’envoler. Une base solide avec qui on irait bien boire un verre !

Avec Urasawa et Tezuka, Gilles Rochier tient le terrain est l’une des expositions qui nous a grandement attiré. Et il fallait les voir les adolescents et leurs profs venus par dizaines se coller aux cadres. Ils ont aimé parce qu’ils se sont reconnus, nous aussi et on repassera !

Article posté le dimanche 28 janvier 2018 par Damien Canteau

L'exposition

Communiqué du Festival :

Gilles Rochier dessine ce que d’autres s’échinent à rapper : une vie passée en périphérie de la capitale, des attentes parfois frustrées, des trajectoires qui dévient ou qui se forgent dans la volonté. En 1998, NTM scandait : « Faut tenir le terrain pour le lendemain / S’assurer que les siens aillent bien / Éviter les coups de surin / Afin de garder son bien intact » (Laisse pas traîner ton fils). Les récits de Rochier expriment le sentiment d’urgence.

La réalité du quotidien n’épargne aucun de ses personnages, et les drames qui jalonnent ses récits sont nombreux. Au fil de son œuvre, l’auteur fait preuve d’une cohérence impressionnante et livre un témoignage sincère et pudique de la vie qu’il mène de Montmorency à Colombes. Son parcours est celui d’un autodidacte : il a commencé à dessiner avant même de savoir écrire, a découvert sa passion pour le neuvième art avec Métal Hurlant, puis, mettant de côté la peinture, il réoriente sa vie pour se consacrer à sa passion après une période de chômage, d’errance et de dépression qu’il raconte en 2008 dans Temps Mort (6 Pieds sous Terre).

Gilles Rochier se lance dès 1996 dans l’aventure de la microédition avec le fanzine Envrac, mais l’ambition de départ est seulement de divertir ses proches. Déjà, il aborde des thématiques qui deviendront récurrentes dans son œuvre : la représentation et l’appréhension de soi, la vie urbaine comme terrain de jeu. Le quotidien du quartier de l’auteur est raconté sous forme de saynètes où le sentiment d’abandon et la grisaille nourrissent la frustration et le malaise des habitants, mais où de vraies complicités, de vraies belles relations existent toujours.

Gilles Rochier ne revendique aucune influence graphique. Hormis dans Dunk, Chicken and Blood, l’histoire d’un jeune lascar qui cherche à se procurer la paire de baskets de ses rêves, où il use d’un trait rond inhabituel, son style se démarque par son aspect brut et efficace. L’auteur a reçu le Prix Révélation au Festival d’Angoulême en 2012 pour TMLP-Ta Mère La Pute (6 Pieds sous Terre), où il raconte sa jeunesse et la prostitution de certaines mères de famille du quartier pour boucler les fins de mois.

À l’occasion de la sortie en 2017 de La Petite Couronne (6 Pieds sous Terre) et de Tu sais ce qu’on raconte… (Warum), cette exposition mettra en lumière les figures qui habitent l’œuvre de l’auteur, à travers la présentation de planches originales.

Renseignements complémentaires

Gilles Rochier : Faut tenir le terrain

  • Espace Franquin du 25 au 28 janvier 2018
  • 1 Boulevard Berthelot, 16000 Angoulême
  • Production : 9e Art+ / FIBD
  • Commissariat et scénographie : Marie Fabbri et Juliette Salique

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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