Frédéric Maupomé : scénariste multiple

Comixtrip est allé à la rencontre de Frédéric Maupomé, scénarise de bandes dessinées. Avec lui, nous avons parlé de ses trois séries publiées par La Gouttière : Anuki mise en image par Stéphane Sénégas, Supers dessinée par Dawid et Sixtine signée Aude Soleilhac. Plongée dans l’univers foisonnant de cet auteur jeunesse qui aime travailler avec sa dessinatrice et ses deux dessinateurs.

  • Anuki (7 volumes avec Stéphane Sénégas)

Frédéric Maupomé, comment avez-vous rencontré Stéphane Sénégas ?

Ça fait quinze ans, je crois, que l’on s’est rencontrés. A l’époque, je n’avais fait aucun livre et Stéphane avait du en faire deux dont Pourquoi les libellules ont le corps si long ? chez Kaléidoscope. Il cherchait quelqu’un pour lui écrire des textes, il a demandé à son libraire si par hasard il ne connaissait pas un scénariste. Or son libraire est mon libraire aussi et il lui a parlé de moi puisqu’il savait que j’écrivais depuis quelques années, alors que j’étais professeur de mathématiques.

Nous nous sommes ensuite rencontrés dans un bar à Toulouse. Au début, ce ne fut pas très simple, puisqu’il a fallu trouver quelle était notre part d’imaginaire commun, qu’est-ce qui l’intéressait et qu’est-ce qui m’intéressait moi.

Nous avons alors monté un premier projet:  l’histoire d’une chenille et d’un escargot. Or un jour, parce que Stéphane est assez pénible, et après avoir travaillé longtemps sur ce récit, il m’a dit qu’il voulait dessiner une histoire de pirates et d’enfants, juste au moment où j’aillais partir après notre séance de travail.

Ensuite dans ma voiture, j’ai commencé à y réfléchir et notre premier livre est sorti en 2004 : Pirateries chez Kaléidoscope.

« Dès que nous nous sommes rencontrés, nous avions eu envie de faire de la bande dessinée alors qu’aucun de nous n’en avait fait »

Après vous avez créé ensemble Jungleries, mais comment lui avez-vous proposé Anuki ?

Dès que nous nous sommes rencontrés, nous avions eu envie de faire de la bande dessinée alors qu’aucun de nous n’en avait fait. Nous avons longtemps hésité, notamment parce que Stéphane ne se sentait pas légitime dans son dessin pour le tenter.

Au départ, Anuki ce n’était pas une bande dessinée mais un livre Jeunesse, sans texte. Nous l’avions proposé à une maison d’édition de livres Jeunesse qui nous a répondu que c’était très bien mais qu’il fallait tout changer. Nous avons tout refait et on nous a dit que c’était super mais que le dessin faisait trop bande dessinée. Cette réponse a beaucoup énervé Stéphane. Il a décidé d’envoyer le projet à des éditeurs de bandes dessinées et a eu des retours positifs.

« Nous avions pourtant d’autres propositions, mais Stéphane a insisté et je lui ai fait confiance. Il n’a pas souvent raison, mais là il a eu le nez creux »

Pourquoi ce titre s’est retrouvé au catalogue de La Gouttière ?

Au départ, Anuki était conçu pour la collection Punaise et Puceron chez Dupuis, mais elle a disparu. Nous n’étions alors pas bien. Stéphane avait beaucoup aimé La carotte aux étoiles (Régis Lejonc, Thierry Murat et Riff Reb’s), il a alors envoyé le projet à La Gouttière et Pascal Mériaux – l’éditeur – a tout de suite été séduit. Il a téléphoné à Stéphane – en lui faisant sa voix de crooner – lui a expliqué tout le projet éditorial de la maison et ça lui a plu. Tandis que moi, je ne voulais pas le faire chez eux parce que je me disais que personne ne connaissait cette maison d’édition. Nous avions pourtant d’autres propositions, mais Stéphane a insisté et je lui ai fait confiance. Il n’a pas souvent raison, mais là il a eu le nez creux (rires).

Pourquoi avoir situé l’histoire dans l’univers des indiens ?

Avant Anuki, nous avions réalisé deux albums sans texte, avec des sujets super sombres : un sur la mort et le deuil, tandis que l’autre était sur la recherche de l’amour d’un garçon pour son père. Nous étions en train de travailler depuis deux jours sur ces thèmes, je prends mes clefs de voiture pour rentrer chez moi, Stéphane m’arrête, me dit de regarder un dessin animé – Hugh une légende indienne – et me dit qu’il aimerait faire une histoire avec des indiens et un totem.

J’ai alors commencé à réfléchir à des récits d’indiens. Le premier ne lui a pas plu, le deuxième non plus. J’ai alors mélangé les Indiens et les histoires muettes sur lesquelles nous avions travaillé. Je m’étais couché, je me suis réveillé en pleine nuit – ça a énervé ma femme – je suis allé à mon ordinateur, tapé douze lignes de texte, je l’ai envoyé à Stéphane et le lendemain, enthousiaste, a accepté.

Stéphane était donc le dessinateur idéal pour une histoire muette ? Son dessin étant très lisible et très cinématographique.

Le dessin est très animé mais il l’a été tout de suite, notamment dans le mouvement des personnages. Il a fait un peu d’animation quand il était à l’Ecole Emile Cohl.

« Nous voulions donc que les lecteurs se réfèrent à nos héros qui ne sont pas des parangons de vertu »

Anuki souligne de nombreuses thématiques universelles et contemporaines. Quels messages, quelles valeurs voulez-vous transmettre dans les albums ?

Nous avons voulu nous adresser à des enfants par des enfants. Dans Anuki, les adultes sont soit du décor, soit ils vont être à l’origine d’un souci, mais ils ne sont jamais à la résolution du problème posé.

Ensuite, nous ne voulions pas asséner une morale à la fin des récits, juste des histoires avec de l’aventure, des choses qui se passent, qui changent et que nos personnages comprennent des choses. Ce que je n’aime pas dans la littérature Jeunesse, c’est que les héros sont parfaits et n’ont que très peu de défauts. Anuki c’est en contre-pied de cela, il a un caractère de teigne, il n’a que des problèmes avec les animaux, il se met tout seul dans des situations délicates et c’est de sa faute entièrement. Nous voulions donc que les lecteurs se réfèrent à nos héros qui ne sont pas des parangons de vertu.

« Anuki n’est pas vraiment une histoire d’indiens. En fait, c’est autant une histoire d’indiens que celle d’enfants qui jouent aux indiens dans la cour de récréation »

Dans Anuki, les animaux n’aiment pas être dérangés, se rebellent s’ils le sont mais finissent toujours par être en harmonie avec les Indiens. Pourquoi cette volonté ?

Cela apporte de l’humour. Anuki n’est pas vraiment une histoire d’indiens. En fait, c’est autant une histoire d’indiens que celle d’enfants qui jouent aux indiens dans la cour de récréation. J’ai fait de nombreuses recherches sur eux, mais je ne m’en sers jamais. N’importe quelle personne qui s’y intéresse aura les poils qui se hérissent parce c’est un village nomade qui ne bouge jamais et il y a un totem en son centre mais il n’a rien à faire là.

Il y a aussi beaucoup de gags visuels qui apportent de l’humour. Pourquoi était-ce important qu’il y en ait ?

Anuki c’est très influencé par les dessins animés que nous regardions gamins comme Tom & Jerry ou Red runner (Bip Bip et Coyote). Paradoxalement, nous avons un lectorat qui est très large. Nous le voyons sur les salons, nous pouvons avoir des gamins de CM1-CM2 voire du collège parce que ce côté film d’animation et gags cela fonctionne bien même lorsque l’on est plus grand.

« Nous nous sommes tout de suite très bien entendus, c’est un véritable bonheur et une grande chance de travailler avec lui »

Dawid nous avait confié que Supers lui était tombé entre les mains après le refus ou l’abandon de dessinateurs. Pourquoi l’avez-vous choisi, lui qui avait dessiné Passe-Passe mais jamais une longue série ?

J’avais lu Passe-Passe que j’avais adoré. J’avais travaillé avec Simon Léturgie au départ mais cela n’a pas fonctionné. J’étais alors dans une position assez compliquée : c’était super de travailler avec Simon – il a un talent extraordinaire – mais je demandais alors à un autre dessinateur de me séduire à nouveau alors que Simon m’avait déjà emballé par son dessin.

Il y avait eu une incompréhension avec Pascal l’éditeur parce que j’avais cru que Dawid n’avait pas de temps puisqu’il était over-booké. Je ne lui avais donc pas proposé. Puis un jour, j’ai tenté alors que je ne l’avais jamais rencontré. Je lui ai envoyé le projet et il a tout de suite été enthousiaste. Nous nous sommes tout de suite très bien entendus, c’est un véritable bonheur et une grande chance de travailler avec lui. Surtout nous avons une grande complicité dans le travail.

Y-a-t-il des interactions avec Dawid sur l’histoire ?

Je lui donne le scénario fini. Il me fait alors une première proposition de mise en scène que nous retravaillons ensuite, notamment le story board, et nous faisons très attention au rythme. Puis je reprends tout cela, je change mes dialogues, j’en enlève ou j’en rajoute. Je rebondis aussi sur ses éléments graphiques. Je réécris donc quelques scènes après le travail en commun.

Comme j’ai beaucoup travaillé avec Stéphane – nous passons des heures ensemble au téléphone – c’est cet échange à deux qui m’intéresse dans la bande dessinée. Cela renforce énormément les albums d’avoir cette interaction.

« Fondamentalement, Supers c’est une histoire sur l’absence des parents »

Pourquoi avoir choisi trois enfants comme héros et non des adultes ?

Fondamentalement, Supers c’est une histoire sur l’absence des parents. Je me suis rendu compte que j’écrivais beaucoup sur ce thème dans mes albums : ce rapport entre les adultes et les enfants. D’ailleurs depuis que j’en ai, mon écriture a aussi changé. Tout cela vient de ma propre histoire. Ces thèmes sont apparus quand je me suis posé moi-même ces questions avec mes enfants : Qu’est-ce que l’on a envie de transmettre ?

Sans divulguer l’intrigue du tome 3, l’on peut dire que vous n’avez pas épargné Lili, Matt et Benji. Pourquoi ce virage ?

Lorsque j’ai écrit le premier tome de Supers, j’ai aussi écrit la fin. Elle est donc fixée et je sais où je vais. Dans cette histoire, c’est logique que cela se passe mal. Ce sont des gamins qui essaient de s’en sortir tout seuls et ils ne peuvent pas y arriver. Je ne les épargne pas mais je sais où je vais les amener.

Est-ce que l’on peut dire que Supers c’est votre comics, votre Spiderman ?

Dès le début, l’idée c’était de faire un comics franco-belge qui ne soit pas du tout dans les codes du comics. Il n’y a pas d’actions véritables, l’essentiel c’est la fratrie. Il y a l’absence des parents mais aussi le poids de l’hérédité que porte Matt, seul. Il n’y a que lui qui se souvient de ses parents et il cache ce dont il se souvient à son frère et à sa sœur. Cela lui pèse de plus en plus et cela se voit d’ailleurs au fil des tomes.

Avez-vous une culture Comics ?

Pas tellement. J’en ai dans ma bibliothèque : des Alan Moore, des Batman. Ce sont toujours des comics qui s’intéressent à la psychologie des personnages. J’adore ceux sur la jeunesse de Spider-man, notamment le Spider-man Homecoming, parce qu’il est adolescent et fait des erreurs.

« Nous avons été très heureux. J’avais la conviction que nous avions fait du très bon travail avec Supers. Je suis extrêmement fan du travail de Dawid »

La série fonctionne très bien (20 000 exemplaires des deux premiers tomes), appréciée du public et de la critique (Prix Jeunesse de l’ACBD). Comment avez-vous reçu tout cela ?

Anuki aussi a un grand succès, il ne faut pas l’oublier. Pirateries avait même été sélectionné par l’Education Nationale. Toucher le public, c’est autre chose, c’est beaucoup plus compliqué. J’ai souvent plus du succès critique que public (rires).

Nous avons été très heureux. J’avais la conviction que nous avions fait du très bon travail avec Supers. Je suis extrêmement fan du travail de Dawid. C’est un super prix mais ce n’est pas un prix qui change la vie. C’est néanmoins important pour moi, parce que c’est une validation par les professionnels, des gens qui ont l’habitude de lire des albums.

Les prix BD et albums Jeunesse sont à 90-95 %, des prix de lecteurs. Je trouve que c’est la preuve d’un certain mépris pour le travail que l’on fait à destination des plus jeunes lecteurs. Quand on regarde la littérature ou la bande dessinée adultes, il y a des prix lecteurs ET des prix de professionnels. Si on leur met dans les mains des BD grand public, qui ont beaucoup d’audience, ils voteront pour. Ils ont aussi tendance à aller vers ce qu’ils connaissent déjà.

  • Sixtine (un volume avec Aude Soleilhac)

« Toutes ses étapes de travail sont superbes. Les encrages sont sublimes, avec le lavis c’est à tomber par terre »

Frédéric Maupomé, comment êtes-vous entré en contact avec Aude Soleilhac ?

A Angoulême, j’avais à peine croisé Aude. Le soir même Dawid me dit qu’il fallait que je fasse un livre avec elle, mais je n’avais rien à lui proposer et je n’avais pas lu les albums qu’elle avait réalisé. Dawid a beaucoup insisté.

Quand j’ai imaginé Sixtine, j’avais dans un premier temps pensé à ce que m’avait dit Dawid concernant Aude. Pascal Mériaux, l’éditeur, avait aussi pensé à Aude après avoir vu son projet non finalisé, parce que graphiquement cela lui plaisait. Je l’ai alors appelé, c’était un mercredi soir, je lui ai envoyé le projet par mail et le lendemain matin, elle acceptait.

Je suis très content de travailler avec Aude, nous avons une super relation professionnelle. Avec Sixtine, elle a fait un bond en avant sur le dessin et je suis heureux qu’elle l’ait fait avec cet album. Elle s’est lâchée, cela donne une formidable bande dessinée. Toutes ses étapes de travail sont superbes. Les encrages sont sublimes, avec le lavis c’est à tomber par terre.

« Je trouve que ce qu’a apporté Aude à Sixtine, c’est très beau »

Pouvez-vous me présenter Sixtine ? Qui est-elle ?

Au départ, lorsque j’ai imaginé Sixtine, je voulais une adolescente dynamique et maline, proche de Sophie dans Inspecteur Gadget ; même un mélange entre Sophie et Fino le chien. Au moment où j’ai voulu tout mettre par écrit, j’étais dans un avion. A l’atterrissage, j’avais complètement autre chose : elle n’avait plus son père, sa mère était dépressive et il y avait un jeu autour de sa quête d’identité par rapport à sa famille. Je n’avais pas réfléchi, c’était un truc que j’avais en moi. On était très loin de Sophie de l’Inspecteur Gadget ! (rires). Elle est sortie de son côté super-héroïne pour être ancrée dans un quotidien, plutôt très réaliste.

Je trouve que ce qu’a apporté Aude à Sixtine, c’est très beau. Elle n’est pas super jolie et plutôt androgyne. Elle l’a fait évoluer dans le bon sens. Elle avait complètement raison quand elle m’a fait voir ses recherches.

  • Les relations avec la maison d’édition La Gouttière

« J’aime le travail qu’ils font sur les livres. Il y a une vraie passion, une vraie volonté de travailler sur la bande dessinée jeunesse »

Quels sont vos liens avec La Gouttière ?

J’aime La Gouttière parce qu’il y a un côté très famille. J’ai déjà réalisé onze livres chez eux;  il y a donc une relation de confiance qui s’est installée. Ce n’est pas évident non plus parce que c’est une structure qui a beaucoup grossi depuis que j’ai commencé à travailler pour eux.

J’aime le travail qu’ils font sur les livres. Il y a une vraie passion, une vraie volonté de travailler sur la bande dessinée jeunesse. Il y a un côté très militant que l’on ne trouve pas dans une grosse structure. Anuki n’en serait pas là où il en est, s’il était sorti chez un gros éditeur. Le travail de terrain a été long et difficile pour l’imposer petit à petit. Il n’y a qu’une petite structure qui pouvait se le permettre.

Vous, l’ancien professeur de mathématiques, aviez-vous aussi été séduit par ce qu’il y avait autour des albums (les fiches pédagogiques, les expositions…) ?

Sincèrement lorsqu’au tout début Pascal Mériaux nous a présenté ce qu’il faisait autour des livres, avec Stéphane nous n’avions pas tellement compris (rires). C’est tellement différent de ce qui ce fait ailleurs que l’on n’avait pas tout saisi ni mesuré leur volonté et les moyens qu’ils mettaient pour cela.

Le jour où nous sommes allés avec Stéphane à Amiens pour voir l’exposition interactive sur Anuki, là nous avons pu mesurer leur capacité à explorer toutes les facettes des livres. Notre série est celle qui a le plus d’outils de médiation : une exposition interactive, un tapis narratif que j’ai écrit, un théâtre d’ombres, un kamishibai, une application interactive faite avec Stéphane qui a reçu le Prix de l’innovation numérique, un spectacle autour du tome 6 (une lecture dessinée avec de la musique) et enfin une exposition sur notre travail. Plus les fiches pédagogiques ou les coloriages, c’est énorme en fait ! C’est unique !

Entretien réalisé le vendredi 27 octobre 2017 à Saint-Malo
Article posté le mercredi 22 novembre 2017 par Damien Canteau

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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