Julie Rocheleau, entretien avec la dessinatrice de Betty Boob

Julie Rocheleau nous a accordé quelques minutes de son temps pour nous parler de Betty Boob imaginé avec Véronique Cazot, l’un de nos coups de cœur 2017. Nous avons aussi évoqué La colère de Fantômas, La petite patrie, son parcours dans le graphisme et ses projets. Plongée dans l’univers coloré et chaleureux de cette talentueuse autrice québécoise.

Julie Rocheleau, plus jeune étiez-vous baignée dans l’univers de la bande dessinée ?

Je lisais beaucoup en général. Il y avait des bandes dessinées chez moi, des classiques comme Astérix et Tintin. Quand j’avais l’occasion d’aller à la bibliothèque, je prenais des albums franco-belges : Yoko Tsuno, Les Tuniques Bleues ou Achille Talon.

Je suis restée dans ces grands classiques pendant une très très longue période de ma vie. J’approchais de l’âge adulte lorsque j’ai découvert le fanzine et les albums un peu plus underground. C’est dans le vingtaine que j’ai découvert d’autres auteurs et des dessinateurs, un univers très vaste. Je le savais avant mais ça me faisait un peu peur justement parce que c’était très vaste et que l’on a tendance à rester dans ce que l’on connaît.

Il y avait aussi Croc, la revue de bandes dessinées québécoise destinée aux adultes. Je ne comprenais pas tout mais ça me fascinait de voir que l’on pouvait faire autre chose que Tintin ou Yoko Tsuno. Il y avait aussi un petit côté interdit. C’est l’une des seules choses qui m’ouvrait un nouvel horizon.

Est-ce que vous dessiniez plus petite ?

Tous les enfants dessinent, certains plus que d’autres, certains abandonnent. Je dessinais dans les marges de mon cahier tout le temps. Je faisais aussi des bandes dessinées avec mes copines et ça nous amusait vraiment.

Avez-vous effectué des études dans le graphisme ?

J’ai fait des études. Nous appelons cela une Technique – une école de métiers – en dessin animé traditionnel. J’y ai appris à faire des rotations de personnages, des perspectives, à écrire des données dans une feuille de temps ou à écrire des coordonnées de caméra, tout cela dans le but d’aller travailler dans des studios d’animation. Je fus pigiste pendant 8-9 ans où je faisais principalement du story-board, du dessin de personnages et de temps en temps de l’animation même.

  • La colère de Fantomas (3 volumes avec Olivier Bocquet, Dargaud)

Comment avez-vous rencontré Olivier Bocquet, le scénariste de la série La colère de Fantômas ?

C’est l’éditrice Christine Cam qui nous a mis en contact. Elle connaissait mon travail parce que je lui avais déjà envoyé un autre projet. Avant de faire Fantômas, j’avais réalisé une première bande dessinée qui était une commande : La fille invisible chez Glénat Québec avec Emilie Villeneuve. C’était un peu tombé du ciel. Une éditrice avait qui j’avais déjà travaillé sur du roman Jeunesse connaissait mon goût pour la BD, devenue éditrice pour Glénat Québec m’a demandé de dessiner cet album. Cela me permettait d’avoir une carte de visite pour en faire d’autres.

« Cela m’a énormément apporté dans le sens où j’ai fait mes classes. J’ai beaucoup appris »

Que vous a apporté de travailler sur une série longue  de 3 volumes ?

Cela m’a énormément apporté dans le sens où j’ai fait mes classes. J’ai beaucoup appris. Sur Fantômas nous étions un peu mieux encadré que sur La fille invisible. C’était impressionnant parce que c’était Dargaud ! Au Québec, le personnage est moins connu qu’en France et je ne connaissais que son nom mais sans plus. Quand j’ai commencé le projet, je me suis renseigné et j’ai découvert que c’était une immense icône de la littérature française. Il y avait eu de nombreuses versions, à toutes les sauces, au théâtre ou au cinéma. Pour m’en détacher, je n’ai pas trop regardé ce qui c’était fait avant.

Je suis sûrement un peu tombé sur le cliché que nous autres nord-américains nous nous faisons de Paris. Ça doit faire un peu carte postale mais ce n’était pas du tout mon intention et ce n’est pas nécessairement fâcheux.

Vous avez ensuite adapté La Petite Patrie, le roman de Claude Jasmin très connu au Québec. Pourquoi avoir voulu tenter cette aventure ?

C’est un effet un phénomène populaire. Claude Jasmin a beaucoup écrit sur son enfance et notamment La Petite Patrie. Ce titre avait été donné à une série télévisée très regardée dans les années 70 sur Radio Canada, même s’il n’y avait pas trop de liens directs avec le roman à part le nom des personnages.

Cela est devenu tellement populaire, que le quartier où se déroule l’histoire du roman s’appelle officiellement aujourd’hui La Petite Patrie. J’aimais ce roman parce qu’il était drôle et touchant. C’étaient les anecdotes d’un petit gars de 8 ans dans les années 40. Même si cela se déroule à cette époque, beaucoup de personnes peuvent se reconnaître à travers lui aujourd’hui.

L’album se déroulant dans les années 40, il y a aussi une résonance particulière quant à la guerre, même si l’on est loin du théâtre du conflit mais impliqué.

On est loin physiquement et en plus les enfants sont loin de cela aussi. Ils vivent cela à travers les bribes de conversations des adultes et c’est donc très abstrait. Cela reste un jeu ! Après Fantômas, cela me faisait du bien de tomber dans quelque chose de plus doux, à la limite fleur bleue, parce que Claude est un amoureux précoce dans le roman. Il y avait aussi des questionnements sur la violence, la guerre, les étrangers dans un Québec très refermé et très religieux. En plus, je faisais mes planches en plus petit format et au crayon, c’était un respiration après Fantômas.

« J’étais hyper contente qu’elle me demande de le dessiner »

Deux ans après La Petite Patrie paraît Betty Boob. Comment avez-vous rencontré Véronique Cazot ?

Le compagnon de Véronique est Olivier Bocquet, donc nous nous connaissions un peu avant. Elle m’a proposé ce projet et ça m’a tout de suite enchanté. J’étais hyper contente qu’elle me demande de le dessiner.

« Pour moi, c’était comme un petit bonbon »

Lors de votre travail sur l’album, y-a-t-il eu des interactions entre vous ?

Il y en a eu parce que je tiens beaucoup à cela et Véronique aussi. Elle m’a proposé un scénario qui était complet avec un pré-découpage, bien détaillé. Il y a eu des ajustements mais cela restait surtout esthétique. Toute la chaire était déjà là. Rendre le récit muet, c’est Véronique qui en avait eu l’idée. Le ton très joyeux pour quelque chose qui ne l’est pas, cela était aussi son idée. Pour moi, c’était comme un petit bonbon. Quand j’ai compris que cet album devait donner la pêche alors j’ai changé et je l’ai rendu moins sombre.

« Betty est une jeune femme pleine de ressources et qui n’a pas peur de se relever »

Est-ce que vous pouvez nous présenter en quelques mots Betty ?

Betty est une jeune femme pleine de ressources et qui n’a pas peur de se relever. Elle est maladroite, elle va se mettre les pieds dans les plats, mais le ridicule ne tue pas et elle essaie de ne pas se laisser abattre. Elle perd son sein et son copain hyper sensible n’est pas capable de la voir comme cela avec son corps mutilé. Il voudrait être à la hauteur mais il n’en est pas capable.

Elle travaille dans un environnement très superficiel, elle est caissière dans un grand magasin de luxe. Elle ne veut pas de prothèse, sa poitrine asymétrique ne fonctionne pas dans ce milieu là et elle se fait renvoyer. La vie est dure avec elle mais pourtant elle va au devant de son destin et ne reste pas là à se tourner les pouces. Il y a un coup de vent, sa perruque s’envole, elle court après, va rencontrer une troupe burlesque et va refaire sa vie dans ce nouveau milieu. Elle va s’accomplir grâce à cela. Son sein en moins n’est pas quelque chose qui lui manque, c’est même son petit quelque chose en plus. Elle va se mettre une prothèse pour entrer dans son personnage de Betty Boob, la danseuse burlesque qui n’a qu’un sein.

« Dans le muet, c’est l’image le dialogue, cela laisse toute la place au dessin »

Comme Betty Boob est un album muet, votre travail prend encore plus d’ampleur, de dimension pour la compréhension de l’histoire. Comment avez-vous appréhendé la réalisation de vos planches ?

J’ai toujours eu de l’attirance pour les choses muettes. C’est la première bande dessinée muette que je réalise mais cela ne me faisait pas si peur que cela. Je savais que cela allait être différent mais pas nécessairement plus difficile. Ça effectivement été plus long, cela a demandé plus de sueur et de sang mais je pense que je m’exprime mieux avec du muet, même lorsque que les dialogues sont savoureux.

Dans le muet, c’est l’image le dialogue, cela laisse toute la place au dessin. Je pense être allée au plus loin que je pouvais dans l’inventivité. Les mouvements et expressions des personnages doivent donc être plus exagérés. J’aime cela aller un peu trop loin ! C’est de la pantomime et cela m’a énormément plu.

« Je suis hyper contente d’avoir participé à ce livre très positif »

Même s’il est muet, Betty Boob est un album bavard, il dit plein de choses. Comment pourriez-vous le qualifier ?

Il est avant tout positif ! Il donne de la bonne humeur. j’ai peur de tomber dans des banalités lorsque l’on me pose cette question. Betty est féministe, elle peut disposer de son corps comme elle le veut. Elle ne veut pas se laisser abattre par des personnes qui ne se donnent pas cette liberté, ça les frustrent et ils en veulent aux autres. D’être soi-même, être bien, se trouver beau tel que l’on est. Nos défauts ne sont pas nécessairement des défauts mais nous caractérisent.

Je suis hyper contente d’avoir participé à ce livre très positif dans ce sens. Cela manque beaucoup dans la bande dessinée, ce genre de livres.

Que représente Betty Boob dans votre parcours professionnel ?

Je suis sûre qu’il représente beaucoup. Honnêtement, il faut prendre un peu de recul pour répondre à votre question convenablement.

Quelles techniques graphiques avez-vous utilisé sur l’album ?

Des planches sont au crayon, d’autres à l’encre cela dépendait de l’intensité, du drame que je voulais donner. Les couleurs ont été réalisées sous Photoshop.

Regardons ensemble quelques planches de l’album et commentons-les. Tout d’abord, la page 7 lors de son réveil.

Betty Boob de Véro Cazot et Julie Rocheleau (Casterman) décrypté par Comixtrip le site BD de référence

 

C’est le bout assez onirique. Juste avant, on voit Betty et son amoureux dormirent dans un lit et des crabes qui vont à l’assaut de son sein. Ça a l’air d’un cauchemar mais elle se réveille à l’hôpital et donc c’est vrai.

Elle savait déjà qu’elle devait se faire opérer mais là de le réaliser, de voir qu’il manque un morceau de soit : c’est la réalité qui la rattrape ! Le cri à cause du choc déforme même la dernière case !

Page 25, l’éloignement de son compagnon.

Betty Boob de Véro Cazot et Julie Rocheleau (Casterman) décrypté par Comixtrip le site BD de référence

Il n’est plus capable de la toucher. Le lit d’ailleurs prend des dimensions énormes pour amplifier cet éloignement. Cela représente le rejet mais aussi la solitude, elle est seule avec son malheur et aimerait qu’il l’épaule.

Elle est forte Betty, elle est capable de s’en sortir toute seule mais ça lui brise le cœur de voir que son compagnon de vie ne puisse pas la suivre. Il ne veut pas être méchant, c’est juste un être humain. Il aussi trop maladroit pour en parler. Il lui donne un bisou sur le front alors qu’elle attendait plus, enfin une nuit avec son homme.

Page 33, la patronne qui fait peur !

Betty Boob de Véro Cazot et Julie Rocheleau (Casterman) décrypté par Comixtrip le site BD de référence

Je pensais à Alexis dans Dynasty en la faisant mais c’est aussi Cruella. Elle renvoie Betty parce qu’elle ne correspond plus aux normes physiques. C’est business is business ! Si tu ne peux pas fournir ce qu’on te demande, tu es viré !

Page 74 et suivantes. C’est une séquence de 16 planches, très burlesque avec sa perruque.

Betty Boob de Véro Cazot et Julie Rocheleau (Casterman) décrypté par Comixtrip le site BD de référence

C’est à partir de là que ça commence à déconner ! Cette séquence, il me semble, que c’est celle qui a le plus changé dans la pagination. Avec Véronique, on l’allongeait ou on la raccourcissait. Et à la toute fin, j’ai même rajouté une page-double. Ce moment fait aussi référence aux films avec Harold Lloyd.

Après tous ses malheurs, ses embûches les plus ridicules les unes que les autres, elle va enfin être elle . C’est pour symboliser que c’est difficile de se reconstruire mais qu’elle ne perd pas son objectif de vue. C’est pas sa perruque qu’elle veut rattraper mais c’est découvrir la troupe burlesque.

Page 116 : Betty se maquille le sein et elle est heureuse !

Betty Boob de Véro Cazot et Julie Rocheleau (Casterman) décrypté par Comixtrip le site BD de référence

Betty voit les femmes faire leur spectacle. Les membres de la troupe ont toute un physique différent et à leur façon le célèbrent, s’amusent et sont belles ! Ça l’inspire, elle va dans la salle de bain, elle a volé un rouge à lèvres et se dessine un papillon sur sa cicatrice. Elle se dit que ce serait joli. Elle utilise cette cicatrice parce que cela fait partie d’elle. Elle se construit son personnage et semble à l’aise dans ce monde là.

Est-ce que l’univers du music-hall et du burlesque est un milieu que vous connaissiez avant l’album ?

Je connaissais un peu parce que j’aime beaucoup l’esthétique depuis longtemps et j’avais fait aussi un peu de bénévolat pour une troupe burlesque. J’ai aussi cumulé un grand nombre de photos de ce style pour l’album.

« Betty Boob parle à tout le monde. On a autant de lecteur hommes que femmes, des jeunes ou des adolescents »

Betty Boob est un succès. Le public (Prix de la FNAC) et la critique ont été positifs. Comment avez-vous reçu tout cela ?

Enormément de joie mais aussi un grand soulagement parce que l’on ne sait jamais si l’on mise juste. Cela faisait deux ans que l’on travaillait dessus et l’on ne savait pas comment notre album allait être reçu.

Le Prix du public FNAC, c’était inespéré, on ne s’attendait pas à cela. Etre dans la sélection, on s’en serait contentées. On est chanceuses parce que cela nous permet encore de la visibilité et ça va permettre de mettre l’album dans plus de mains. C’est important aussi pour les gens : les jeunes en recherche d’identité qui ne savant pas qui ils sont, des femmes ou des amoureux dont la compagne à subit une ablation du sein ou quelqu’un qui a juste besoin d’un petit coup de pouce pour légitimer le fait d’être belle ou beau, être à l’aise tels qu’ils sont sans entrer dans un moule et faire plaisir aux autres.

Betty Boob parle à tout le monde. On a autant de lecteur hommes que femmes, des jeunes ou des adolescents.

Quels sont vos projets ?

Cela va être différent et je retourne chez La Pastèque avec une écrivaine-poétesse québécoise Sophie Bienvenue. Ce sera un huis-clos entre deux hommes : un papa dans la quarantaine qui fait sa crise de demie-vie et son fiston qui fait sa crise d’adolescence, mais ils ne s’entendent pas. Les dialogues sont savoureux et il y a aussi beaucoup de non-dits et de silences.

Entretien réalisé le samedi 27 janvier 2018.
Article posté le samedi 10 février 2018 par Damien Canteau

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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