Entretien avec Lou Bonelli et Benjamin Mialet, dessinateurs de L’Ecureuil

Pour la sortie du deuxième volume de L’Ecureuil, Lou Bonelli et Benjamin Mialet – les dessinateurs de la série – nous ont accordé quelques minutes pour nous en parler. Scénarisée par Fabien Grolleau, le récit met en scène Irène, jeune justicière qui vole de toits en toits à Paris pendant la Guerre entre la France et la Prusse. Plongée dans l’univers  de ces deux jeunes auteurs très chaleureux dont c’est la première bande dessinée.

Quels ont été vos parcours respectifs dans le domaine du graphisme ?

Lou Bonneli : J’ai passé mon bac Arts Plastiques à Marseille, puis deux années dans une école privée pour une formation sur la 3D mais cela ne m’a pas plu et j’ai entendu parler de l’école L’Atelier qui était plus spécialisée en animation, dessin animé 2D, plus traditionnel. Je fus admise là-bas et j’ai fait deux ans de formation qui s’est achevée en 2012. J’ai alors enchainé tout de suite dans un studio sur Angoulême – Normaal– où j’ai rencontré Benjamin. J’y ai travaillé pendant trois-quatre ans avant de commencer L’écureuil.

Normaal a notamment fait les adaptations de Mandarine and Cow, Snoopy ou Gaston Lagaffe.

Benjamin Mialet : J’ai fait des études dans une école privée à Montpellier. Le professeur qui a créé l’école angoumoisine L’Atelier était professeur dans mon école. Là-bas, cela ne se passait pas très bien et j’ai décidé de le suivre à Aniane (où se trouvait l’Atelier à l’époque). J’ai fait partie de la première promotion de l’école en 2007, où nous étions formés aux métiers de l’animation.

Par la suite, j’ai trouvé mon premier travail à Angoulême chez Normaal sur Mandarine and Cow. Puis les productions se sont enchaînées et j’ai continué de travailler pour eux.

Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Benjamin : Lou est arrivée en 2012 dans le Studio. Nous nous sommes rencontrés à ce moment-là même si nous avions tous les deux étudiés à l’Atelier Aniane ; nous ne nous connaissions pas.

« Nous l’avons diffusé sur les réseaux sociaux en mettant en plus un petit mot rigolo : deux dessinateurs à la recherche d’un scénariste »

Comment avez-vous fait la connaissance de Fabien Grolleau ?

Benjamin : Nous avons commencé à monter un projet Bande Dessinée ensemble. Nous avons commencé à dessiner ensemble. Nous nous sommes aperçus que cela fonctionnait bien et nous avons monté un book où nous dessinions à deux et nous nous vendions comme ça, comme deux dessinateurs. Puis nous l’avons diffusé sur les réseaux sociaux en mettant en plus un petit mot rigolo : deux dessinateurs à la recherche d’un scénariste.

Robin Raffali – dessinateur de Chevalier des sables, chez Sarbacane sur un scénario de Fabien Grolleau – qui est un ami de ma promotion, nous a mis en relation avec Fabien.

Est-ce lui qui vous a proposé le projet L’écureuil ?

Benjamin : Ils nous a demandé si nous voulions faire de la bande dessinée et nous lui avons répondu que oui. Au départ, nous n’étions pas axé que sur la BD mais aussi sur l’illustration jeunesse. Nous étions prêts à faire de nombreuses choses. Il nous a proposé cette histoire en novembre 2013.

Lou : Cela nous a pris un peu de temps de réaliser le dossier de L’écureuil parce que nous discutions par internet et nous ne l’avions pas encore rencontré. La première fois fut seulement à Angoulême l’année suivante.

Aviez-vous déjà dessiné d’autres projets avant ? Dans l’illustration, dans le secteur jeunesse ?

Lou : Non, pas du tout.

Benjamin : J’avais juste dessiné quelques pages pour la revue Jade de Six pieds sous terre. C’était ma seule vraie expérience en bande dessinée.

Lou : J’avais aidé Lucile Gomez sur la colorisation de son album Tout est possible mais rien n’est sûr.

« Paris, cela correspondait bien au personnage un peu fou-fou, qui saute de toits en toits »

Quelle est la genèse de la série ?

Lou : Fabien avait surtout l’idée du personnage, je pense. Il voulait qu’il ressemble à un écureuil volant. Il voulait que cela se passe sur les toits mais n’avait pas encore décidé que cela se déroulerait sur Paris. Il nous avait proposé soit de travailler sur Londres à l’époque Victorienne ou soit sur Paris à l’époque de la Commune. Il nous alors laissé le choix parce qu’il avait plusieurs idées et nous avons choisi Paris, parce que nous nous sommes dit que si nous devions travailler sur les toits, ce serait sans doute plus intéressant sur ceux à Paris. C’était avant tout un choix esthétique.

Benjamin : La variation des toits parisiens est beaucoup plus riche. Toutes les maisons victorienne sont très bien rangées, quasi identiques. Alors que Paris, cela correspondait bien au personnage un peu fou-fou, qui saute de toits en toits. Pour les poursuites c’est idéal et nous pouvions réaliser des compositions plus sympa.

Lou : C’est aussi parce que c’est notre culture.

« D’ailleurs c’est un sujet de blague entre tous ses dessinateurs : « les découpages de Fabien Grolleau » »

Comment travaillez-vous avec Fabien Grolleau ?

Benjamin : Il nous envoie page par page ou par séquence de plusieurs pages. Comme Fabien dessine aussi, il nous fait un espèce de premier découpage à la souris. Il doit travailler comme ça avec tous ses dessinateurs. D’ailleurs c’est un sujet de blague entre tous ses dessinateurs : « les découpages de Fabien Grolleau » (rires).

Moi, cela me va bien parce que ça laisse la possibilité de faire ce que l’on veut. C’est peu détaillé. Ce premier découpage, cela nous arrangeait bien parce que c’était notre première bande dessinée et qu’il nous a bien accompagné sur cette partie.

Lou : Nous nous sentions surtout très bien encadrés.

Benjamin : Ce premier découpage – qui n’est pas définitif – nous pouvions le modifier si nous voulions. Nous avions le champ libre sur la composition des cases. En travaillant comme cela, nous découvrions l’histoire au fur et à mesure et nous étions en fait un peu les premiers lecteurs.

Est-ce que vous lui avez fait des propositions pour faire avancer la série ?

Benjamin : Fabien nous demande notre avis régulièrement sur la direction qu’il veut prendre.

Lou : Par exemple, dans le premier tome, la serre de la maison de la maman, il ne savait pas trop comment la faire, il ne savait pas trop quoi y mettre et c’est moi qui lui ait suggérer de mettre des écureuils pour faire le lien avec le personnage. Nous lui avons surtout proposé des petites choses à insérer lorsqu’il bloquait un peu. Dans l’ensemble, la trame de l’histoire c’est lui qui a tout imaginé.

C’est donc lui aussi qui a choisi la période de l’avant-guerre entre la Prusse et la France de 1870 ?

Lou : Oui exactement.

« Nous avons lu et nous nous sommes beaucoup renseignés : cette période est fascinante ! »

C’est une période qui a peu été traitée en bande dessinée (sauf par Tardi dans Le cri du peuple). En plus, comme elle est trouble, elle permet de l’action et des rebondissements…

Benjamin : Ça nous a fait découvrir cette période. Nous avons lu et nous nous sommes beaucoup renseignés : cette période est fascinante !

« C’est aussi la première fois que nous nous investissions autant sur une période historique »

Quelle est la place de la documentation ? Quelles ont été vos sources ?

Benjamin : C’est une partie que j’avais sous-estimée avant d’attaquer la bande dessinée. Je me suis dit qu’il fallait énormément lire (rires). Nous avons beaucoup utilisé internet notamment La Guerre de 1870 en images. La personne qui s’en occupe avait tout référencé du point de vue militaire, tous les costumes, les corps d’armée ou les outillages. En plus, il y avait pas mal de cartes postales et de gravures d’époque. Nous nous sommes servis de cela pour le premier tome.

Nous avons aussi de nombreux livres sur les toits de Paris. Comme cela nous avions nos références. Néanmoins, nous avons essayé de ne pas regarder ce que les autres auteurs de bande dessinée avaient produit sur cette période.

C’est aussi la première fois que nous nous investissions autant sur une période historique. Ensuite, c’est pratiquement devenu comme une drogue. Nous n’avons pas un dessin réaliste donc nous pouvons nous permettre d’interpréter les choses mais nous regardions pour ne pas faire d’anachronismes. Nous rentrons dans une certaine discipline : nous vérifiions avant de dessiner.

L’Ecureuil sous-entend de nombreuses thématiques. Tout d’abord autour des malfrats, de la Cour des miracles. Etait-ce aussi intéressant à traiter ?

Benjamin : Ce sont des parties que j’aimais beaucoup.

Lou : Les méchants c’est toujours sympa à dessiner. Pour le coup, nous étions vraiment libres de nos choix.

Benjamin : Sur le dessin, Fabien nous laissait vraiment carte blanche. Il y a eu très peu directives de sa part.

« C’est avant tout la liberté du personnage qui me plaisait »

Il y a aussi l’abandon, l’affirmation de soi. Irène est aussi une sorte de justicière des toits. Est-ce que cela aussi vous a plu dans le scénario ?

Benjamin : C’est avant tout la liberté du personnage qui me plaisait. Le fait d’être un peu à l’écart de la société, hors cadre, cela était très intéressant.

Lou : Sa pureté aussi. Elle n’a été influencée par rien.

Benjamin : Elle a grandi toute seule. Le fait qu’elle puisse penser et faire ce qu’elle veut, ça c’était intéressant !

Son côté justicière qui plane de toits en toits, je suppose que c’est aussi très agréable à dessiner…

Lou : Complètement. L’écureuil-volant, c’était la référence.

Benjamin : Avant même d’écrire quoi que ce soit, Fabien avait surtout imaginé ce personnage qui vole. C’était ses premières réflexions. Cela allait forcément avec ce personnage qui est très libre, se déplaçant comme il veut et où il veut.

Il y a aussi un mélange de personnages historiques ayant existé et des personnages fictifs, notamment Victor Hugo dans le second tome. Comment avez-vous abordé ce côté caricature ?

Benjamin : J’aime cela. J’ai toujours un peu dessiné comme ça, j’aime caricaturer des gens. C’est un défi à chaque fois c’est sûr parce qu’il faut trouver le trait juste qui fait que le personnage sera reconnaissable. Victor Hugo avait déjà une « gueule » qui est très identifiable. Nous ne partions pas avec un personnage trop compliqué à caricaturer.

Il y a aussi Napoléon III qui a une paire de moustaches gigantesques. Lorsque j’ai cherché des documents sur lui, ce qui sautait aux yeux, c’était ça : d’énormes moustaches en pointe.

« C’est une fin poétique, qui fait rêver »

Dans le volume 2, le lecteur découvre le passé d’Irène. Pourquoi est-ce que c’était important d’apporter des flash-back au récit ?

Lou : Comme le deuxième tome est la fin de l’histoire, il fallait expliquer l’origine d’Irène. C’était notre dernière chance d’expliquer cela (rires).

De plus, il y a été imaginé une fin ouverte. Au départ, il y avait une autre fin alternative tragique, mais en discutant avec l’éditeur et Fabien, nous sommes partis sur une fin qui laisse une porte ouverte.

Benjamin : C’est une fin plus optimiste et donc forcément plus intéressante.

Lou : C’est une fin poétique, qui fait rêver et l’on peut imaginer une suite.

Comme vous intervenez tous les deux sur le dessin, comment vous répartissez-vous le travail ?

Lou : Nous travaillons dans le même bureau. Nous nous partageons les crayonnés. Nous dessinons vraiment tous les deux le crayonnés et nous pouvons échanger les pages quand il y en a un qui bloque sur quelque chose. Nous n’avons pas trop de préférence, nous dessinons tous les deux un peu de tout. Si ça bloque, nous nous passons la feuille comme un ping-pong (rires).

Une fois le crayonné terminé, c’est Benjamin qui fait tout l’encrage pour que le tout soit homogène et moi je fais la colorisation.

« Nous avons trouvé cela épanouissant de faire de la bande dessinée »

Puisque L’écureuil est votre première série, cela vous a-t-il donné des ailes pour d’autres projets en bande dessinée, seul ou à deux ?

Lou : Nous avons trouvé cela épanouissant de faire de la bande dessinée, à côté du dessin animé où cela est beaucoup plus technique et l’on est sur une chaîne; là, c’est vraiment notre projet. Nous sentons que nous avons progressé en dessin – cela se voit sur le deuxième tome – que nous avons évolué. C’est très positif pour nous. Cette expérience, elle nous a fait du bien à tous les deux.

Benjamin : C’est sûr que lorsque l’on en a fait une, on a envie d’en faire un deuxième, puis un troisième (rires). Nous n’avons rien de définitif pour l’instant, rien de calé encore.

Lou : Nous avons des choses en discussion (rires).

« C’est une sacrée expérience »

Avez-vous eu des retours de Sarbacane ?

Benjamin : Nous avons eu de bons retour de l’éditeur. Ils sont contents. Nous attendons tous de voir ce que va donner la sortie du tome 2.

On le sent, cette première a été positive…

Benjamin : Je n’en espérais pas tant. Surtout lorsque nous étions sur le tome 1, que nous faisions des pauses, que nous allions dans des librairies et de voir toutes ces quantités d’albums, arrivait alors cette petite angoisse et nous nous disions : que veux-tu que notre album sorte du lot dans tout ça ? J’imaginais me perdre dans tout ça.

Lou : Oui, se noyer.

Benjamin : Mais, il y a de bons retours. Les gens viennent nous voir en dédicace. C’est une sacrée expérience.

En dédicace, c’est marrant, il y a des gens qui découvrent mais il y a aussi ceux qui ont lu, qui sont assidus sur l’histoire. C’est amusant de voir qu’il y a des gens qui ont des préférences de personnages pour les dédicaces.

C’est étonnant ces gens qui viennent nous voir parce que notre travail leur a plu. Ça change par rapport à l’animé où l’on est complètement anonymes  – sauf notre nom au générique – notre travail est noyé dans toute une équipe. Alors que là, en bande dessinée, les gens viennent pour notre travail.

Lou : C’est très valorisant.

Entretien réalisé le mardi 28 mars 2017
Article posté le mardi 04 avril 2017 par Damien Canteau

L'Ecureuil ©Lou Bonelli/ Benjamin Mialet / Sarbacane - Tome 2
  • L’Ecureuil, tome 2/2 : Par-dessus la Commune
  • Scénariste : Fabien Grolleau
  • Dessinateurs : Lou Bonneli et Benjamin Mialet
  • Editeur : Sarbacane
  • Prix : 13.90€
  • Parution : 05 avril 2017

Résumé de l’éditeur : Paris, 14 juillet 1870, le règne de l’empereur Napoléon III bat de l’aile, les Prussiens sont aux portes de la capitale et le peuple de Paris gronde… Mais qui est donc cet étrange gamin roux qui danse, ou plutôt, vole littéralement de toit en toit ?

Quel est le mystère que cache sous sa cape ce drôle d’Écureuil ? Pourquoi le terrible Hector, empereur des bas-fonds de Paname, veut-il absolument « sa peau » ?

Quel rôle joue la belle d’Hector et par ailleurs meilleure amie de L’Écureuil ? Et enfin, que vient faire dans cette aventure de haut vol l’immense Victor Hugo ?

 

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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