Mathieu Bablet : entretien avec l’auteur de Shangri La

Mathieu Bablet nous a accordé quelques minutes de son temps pour revenir sur ses trois magnifiques albums : La belle mort, Adrastée et Shangri La, publiés par Ankama. Plongée dans l’univers fascinant de cet auteur de grand talent !

« Le but, c’était que la ville soit un personnage à part entière, qu’elle ait ce côté étouffant et grouillant »

Mathieu Bablet, La belle mort était votre tout premier album publié, réédité aujourd’hui en grand format, comment est né ce projet ?

A l’époque, j’étais très influencé par le cinéma de genre comme celui de Carpenter ou Romero. C’était à cela que je me nourrissais, avec ce cinéma bis qui avait néanmoins des choses à raconter. C’était à la fois un divertissement fauché mais également l’occasion de placer quelques sujets et des problématiques. C’est avec cette envie de m’approprier ce genre là que j’ai voulu faire un récit post-apocalyptique.

J’adore dessiner les décors. Le but, c’était que la ville soit un personnage à part entière, qu’elle ait ce côté étouffant et grouillant.

Dans le post-apocalyptique, tout a déjà un peu été fait, donc je voulais des personnages qui s’ennuient, qui ne savent pas quoi faire ou comment occuper leurs journées et qui se questionnent : « quand il y avait une société, on savait de quoi serait fait le lendemain alors que maintenant, il faut se trouver des objectifs. »

Le lecteur a l’impression que les personnages sont au bout de quelque chose, ils sont au bout de leurs force et de leurs réserves alimentaires, comme s’ils allaient tomber.

C’est pour cela que l’album s’appelle La belle mort, c’est pour s’interroger sur ce que l’on fait de sa vie quand on n’a plus rien à faire. Mes trois personnages représentent plusieurs idées de ce que l’on peut en faire : celui qui abandonne, celui qui se suicide et enfin celui qui y croit jusqu’au bout – presque naïf dans sa conception de ce que pourra être son futur – qui a besoin d’un destin héroïque pour justifier son existence.

« Lorsque j’étais en école d’arts appliqués, j’ai découvert Mutafukaz et ce fut une très grosse claque »

Comment cette histoire s’est-elle retrouvée au catalogue Ankama ?

Lorsque j’étais en école d’arts appliqués, j’ai découvert Mutafukaz et ce fut une très grosse claque. Ankama me proposait une bande dessinée franco-belge qui faisait éclater la norme du 46 pages classique avec une liberté de ton, de la forme et du fond. Je voulais donc absolument travailler avec eux, c’était vraiment mon objectif.

A ma sortie de l’école, j’ai bien mis une grosse année à préparer ce que serait La belle mort et le dossier que j’allais envoyer. Par chance, ça a collé tout de suite.

Que représentent les insectoïdes, ces énormes insectes ?

C’était simplement un vrai hommage à ces films de genre. Je ne voulais pas mettre des zombies parce que l’on en avait déjà beaucoup vu. Il y avait quelque chose de désuet dans les insectoïdes qui venait tout droit du cinéma bis de genre.

« Dans l’album, ma ville qui se veut être américaine est un mixte entre les villes asiatiques, New-York et Grenoble »

Dans La belle mort comme dans vos deux autres albums, l’architecture tient une place très importante. Les immeubles ici ressemblent fortement à ceux que l’on peut voir en Asie (au Japon ou à Singapour) impersonnels, avec des coursives extérieures. Pourquoi cette volonté d’une architecture très droite, rectiligne et très froide ?

C’est très influencé par mes voyages en Chine. Là-bas, il y a ce côté grouillant, le côté vie qui se déroule même à l’extérieur des appartements, sur les coursives. Dans l’album, ma ville qui se veut être américaine est un mixte entre les villes asiatiques, New-York et Grenoble.

Dans cet album, l’architecture très droite tranche avec la nature qui reprend ses droits. Pourquoi cette volonté paradoxale ?

Cela donne un passé aux choses. Il y a de l’histoire. Un immeuble ou un décor, ils ont vécu, ils peuvent avoir vécu plusieurs siècles. Le but, c’est de montrer cette nature qui se vit à travers le béton, par les aspérités et par l’époque. Mais aussi pour indiquer le passage du temps.

Que représente pour vous cette réédition ?

Comme je passe beaucoup de temps sur les décors – pas que j’étais frustré par le format classique Ankama – mais de redécouvrir l’histoire dans un plus grand format, c’est comme cela que ça aurait du être dès la première version.

« Il n’y a pas un univers commun entre les trois albums mais un questionnement, une réflexion qui progresse d’un album à l’autre »

Est-ce que l’on peut dire que ce premier essai avec La belle mort était concluant ?

Là où le projet était concluant, c’était l’album une fois entre mes mains. Mon objectif était atteint : je faisais de la bande dessinée ! En faire, c’était un rêve de gosse.

C’est un livre, une histoire qui ressemble à ce que je voulais faire à un certain âge. Je vois tous mes livres comme une progression, un truc qui ressemble à qui j’étais à 21, 24 et 28 ans. Il n’y a pas un univers commun entre les trois albums mais un questionnement, une réflexion qui progresse d’un album à l’autre.

Quelle fut l’idée de départ d’Adrastée ?

Je voulais partir sur un projet complètement différent et je ne voulais pas refaire de l’urbain comme dans La belle mort. Je voulais être sur un univers nouveau, mythologique et le principe du récit initiatique m’intéressait.

Je ne voulais pas une fantasy à la Tolkien mais une fantasy ancrée dans la mythologie, tout simplement parce que j’aime bien. Je voulais me servir de tout ce fond d’histoires pour rajouter du décor et une structure à mon récit.

Adrastée, était-ce une vraie volonté de mélanger plusieurs mythes ?

Le but était de ne pas trop faire comme d’habitude. Il y a aussi des influences indiennes avec l’Hyperborée qui se réfère à des temples indiens, avec des décors qui sont un peu asiatiques à certains moments. Je voulais surtout ne pas me mettre trop de contraintes.

« Cela forcément permettait de parler du temps qui passe, de la mémoire, du deuil et de l’acceptation »

Pourquoi était-ce important de parler de ce Roi immortel, de l’immortalité ?

L’immortalité, c’est un concept sympa et je voulais aller au bout du questionnement : Est-ce que cela vaut le coup, qu’est-ce que l’on en retient ? Cela forcément permettait de parler du temps qui passe, de la mémoire, du deuil et de l’acceptation.

Ce roi qui semble très entouré, finalement, est très seul face à ses doutes. Pourquoi ?

Parce qu’il vit sur son passé, il essaie de trouver une justification à sa vie quand il était entouré. Ses rencontres sont là pour apporter des petites pierres à sa réflexion et à sa compréhension.

« on arrive à la fin du questionnement initial et je veux le partager, partager des émotions, des sentiments, des convictions politiques et économiques »

Ce voyage est aussi très contemplatif, très philosophique. Pourquoi aviez-vous eu envie de cela ?

Ce sont des questions que je me pose. L’histoire est l’occasion pour moi d’aller au bout du raisonnement. A la fin de l’album, on arrive à la fin du questionnement initial et je veux le partager, partager des émotions, des sentiments, des convictions politiques et économiques.

Dans Adrastée, l’architecture fait la part belle à un syncrétisme entre des temples indiens, des temples d’Angkor ou des terrasses de l’Afrique du Nord. Pourquoi avoir voulu ce mélange étonnant ?

Mes influences sont très très inspirées des temples de Orchha, au Nord-Est de l’Inde, que j’ai visité il y a quelques années. Ce qui m’intéresse avant tout, c’est de créer un univers mais pas de récupérer des références très strictes. Avec Adrastée, c’était l’occasion d’imaginer des choses complètement nouvelles.

Vous prenez des photographies ou vous faites des croquis sur place ?

Je prends des photos parce que les croquis c’est un peu long. L’idée, c’est de prendre de la documentation sur place.

Pour le lecteur, vos planches sont magnifiques et très marquantes lorsque les décors sont majestueux. Je suppose que vous prenez beaucoup de plaisir à les réaliser ?

Oui, forcément j’y prends du plaisir. Il faut que cela marche sur soi avant que cela fonctionne sur les lecteurs. Ce fourmillement et ces détails, si moi j’arrive à rentrer dans le décor, j’espère ensuite que le lecteur y parviendra aussi.

Shangri la fut un succès éditorial important – le public a apprécié comme les auteurs et la presse – comment avez-vous vécu tout cela ?

Au début, j’étais très surpris parce que je n’avais pas écrit Shangri La différemment des autres. Je ne m’attendais pas du tout à cela. C’est chouette !  C’est une forme de reconnaissance de la profession. Je ne comprends d’ailleurs toujours pas cet effet boule de neige qui fait que l’on en parle encore un an après sa sortie.

Après Adrastée, il vous a fallu deux années pour réaliser cet album de 220 pages. Pourquoi vous fallait-il une telle pagination pour développer une histoire aussi dense ?

J’écris une histoire, je commence à la découper et ensuite je regarde combien de pages cela représente. C’est l’avantage de Ankama de pouvoir proposer n’importe quelle pagination. Je ne veux surtout pas que cela soit une contrainte, j’ai une histoire à raconter et cela passe en premier.

« cette science-fiction un peu dystopique, revendicatrice, en tout cas sociale, c’est cela qui m’intéressait énormément »

Shangri la signait votre retour à la science-fiction. Quel fut le déclic pour ce projet ?

Je voulais refaire de la science-fiction parce que c’est mon genre préféré. Comme notamment dans Soleil vert, 1984, Le meilleur des mondes du côté littérature; cette science-fiction un peu dystopique, revendicatrice, en tout cas sociale, c’est cela qui m’intéressait énormément.

Dans les années 60-70, cette science-fiction était marquée par la Guerre Froide, l’opposition de deux blocs et un totalitarisme qui était systématiquement répressif. Mon but, c’était de dire que l’on avait changé de paradigme et que l’on était sur un totalitarisme doux, qui passait par l’approbation d’une société pour plus de sécurité et moins de libertés, du consumérisme qui te pousse à être plus un produit qu’un individu; induire que tes goûts soient ceux d’autres comme les publicités suggérées sur internet. Je voulais réactualiser cette bande dessinée sociale.

« Seule la science-fiction permet de nous interroger sur notre rapport à l’espace, sur ce qui nous entoure, à cette immensité là »

Le space opera permet aussi un huis-clos étouffant malgré un vaisseau spatial imposant. Pourquoi cet enfermement était important pour votre histoire ?

Le livre était basé sur ce contraste de pleines pages contemplatives, très silencieuses où le lecteur devait être happé par la beauté de l’espace et de la Terre, qui soient des moments de calme, contrebalancés par des moments dans la station où ça grouille, où tout le monde est les uns sur les autres, où il n’y a que la lumière artificielle qui permet de jouer sur des monochromes qui donnent des ambiances assez pesantes. Seule la science-fiction permet de nous interroger sur notre rapport à l’espace, sur ce qui nous entoure, à cette immensité là.

Pourquoi l’exiguïté des appartements en forme de F était important ?

Cela était très inspiré des hôtels-capsule que l’on trouve au Japon. Par exemple, à Hong Kong, la valeur immobilière est tellement chère que l’on construit de tout-petits appartements de 4 m². Cela engendre de plus en plus de problème dans le contact charnel, une misère sexuelle qui est absolument folle. C’était aussi pour montrer qu’au final, tu es toujours tout seul avec toi même lorsque tu rentres chez toi, que tu as terminé ta journée de travail mais aussi pour montrer la perte des libertés individuelles. On est dans une station spatiale géante où il y a de la place et que ce qui t’appartient ne représente plus grand-chose dans un monde connecté où ta vie privée appartient presque aux autres et est accessible aux autres.

  • Thématiques transversales et réalisation des planches

« Le côté contemplatif est important pour moi : cette volonté de ralentir un peu le rythme de notre vie, de se mettre à observer, être un peu plus détaché de cet accélérationnisme »

Dans vos trois albums, la nature tient une place centrale, pourquoi cette envie ? Pourquoi est-ce une thématique qui vous interpelle ?

Ce n’est pas qu’une impression que l’on est dans une urgence climatique, que l’on a des choses à faire. C’est peut être un peu cliché de mettre une Terre qui n’est plus habitable parce qu’elle a été polluée pour X raisons. Ce n’est pas tant le fait que l’on pollue mais plutôt que l’on n’est rien envie de faire pour améliorer la situation qui m’interroge.

Le côté contemplatif est important pour moi : cette volonté de ralentir un peu le rythme de notre vie, de se mettre à observer, être un peu plus détaché de cet accélérationnisme.

Par rapport à l’architecture, est-ce quelque chose que vous avez toujours eu en vous et notamment ce gigantisme dans vos structures ?

Ce sont surtout deux œuvres qui m’ont marqué sur ce thème : Akira de Katsuhiro Otomo et Blame ! de Tsutomu Nihei, qui était d’ailleurs un ancien architecte. Ce gigantisme là et ce fait d’être impliqué dans le décor, ce sont eux qui m’en ont donné le goût.

Comment réalisez-vous vos planches ?

C’est à l’ancienne, sur feuille. De toute façon, je n’ai pas encore trouvé de solution en informatique pour des décors aussi rapides. A chaque case que je dessine, je construis la perspective avec les points de fuite et c’est ce quadrillage qui va composer mon image. Pour l’instant, c’est une technique que je ne sais pas transposer au numérique.

Pour la colorisation, est-ce de l’aquarelle, de la couleur directe ?

Eh bien non, c’est de l’informatique ! Au moment de La belle mort, je m’étais posé la question car j’adore la couleur directe mais par contrainte de temps et d’efficacité, je suis passé à l’informatique, tout en utilisant des brushs spéciaux pour avoir un rendu aquarelle et que l’on puisse s’y méprendre.

Etes-vous déjà investi dans d’autres projets ?

Le prochain one-shot qui sortira – pas tout de suite – sera de la science-fiction, mais plus du côté anticipation. Dans Shangri La, il y avait de nombreux thèmes abordés, en l’occurrence de la robotique et de l’intelligence artificielle dans un futur très très proche, fondé sur les expériences et les recherches actuelles. Je pars donc dans cette direction pour mon futur album.

Entretien réalisé le vendredi 27 octobre 2017 à Saint-Malo.
Article posté le vendredi 10 novembre 2017 par Damien Canteau

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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