Max de Radiguès ou l’adolescence magnifiée (1/2)

Max de Radiguès nous a accordé quelques minutes pour un entretien passionnant sur son travail d’auteur. Pour cette première partie, il nous dévoile son parcours dans les études de graphisme, nous présente les éditions L’employé du moi et ses premiers travaux publiés (Cowabunga, Orignal et L’âge dur). Plongée dans l’univers bienveillant mâtiné d’humour de l’auteur bruxellois pétri de talent.

« Je suis donc entré dans la section BD. J’étais un peu « la brebis galeuse » (sourire), j’avais beaucoup de mal avec le dessin »

Max de Radiguès, quel a été votre parcours dans le graphisme ?

J’ai fait l’Ecole Générale en Belgique jusqu’à mes 18 ans (l’équivalent du bac). Au moment de choisir mes études, je ne savais pas vraiment quoi faire et la seule chose qui m’intéressait, c’était la bande dessinée, raconter des histoires. Je me suis donc inscrit dans plusieurs écoles d’art à Bruxelles, alors que mon père n’était pas trop enchanté, il me voyait plus comme un économiste alors que j’étais nul en mathématiques (rires). Il avait sûrement une revanche à prendre sur les études et il voulait que je fasse quelque chose de sérieux.

Malheureusement pour lui, je me suis inscrit dans des écoles d’art. Je n’avais jamais eu de cours de dessin avant, j’ai planté tous les examens d’entrée et j’étais accepté nulle part. Heureusement pour moi, l’Ecole de Saint-Luc avait une année préparatoire l’époque, une année générale où tu faisais de l’Histoire de l’Art, un peu de dessin, de la publicité et du graphisme. Si tu réussissais cette année, tu étais accepté dans le section de ton choix de l’Ecole. C’était donc une année assez théorique. Comme je venais de l’Ecole Générale, étudier n’était pas un problème.

Je suis donc entré dans la section BD. J’étais un peu « la brebis galeuse » (sourire), j’avais beaucoup de mal avec le dessin. Mais en fait, c’était idéal d’être le plus faible de la classe, parce que j’avais mes deux professeurs qui donnaient des cours mais aussi les 22 autres élèves qui étaient en fin de compte tous des profs pour moi. Tout le monde savait mieux dessiner, savait plus de chose que moi et connaissait plus de bandes dessinées. Tout le monde s’occupait de moi.

« Shenzen de Guy Delisle, c’était une grosse claque et j’ai découvert le boulot de L’Association. Cela m’a permis de m’ouvrir à un autre pan de la BD. Jusque-là, j’étais amateur de BD et à partir de ce moment, cela m’a donné envie d’en réaliser »

Plus jeune, est-ce que vous aviez l’habitude de lire des bandes dessinées ?

J’étais un très gros lecteur de romans et de bandes dessinées. Ma maman était professeur de français. Nous passions beaucoup de temps en librairie. Elle nous « traînait » en librairie. Il y avait une condition que si nous venions avec elle, nous pouvions repartir avec un roman ou une BD.

Au début de l’adolescence, je me suis un peu désintéressé de la lecture parce que je faisais beaucoup de skate-board, je m’intéressais à la musique. Puis, j’y suis revenu vers mes 15/16 ans où j’ai commencé à lire beaucoup de mangas. En même temps, je travaillais en tant que libraire pendant mes vacances. L’argent de poche que je gagnais, je l’investissais dans les BD. Mes premiers 15 jours de boulot, tous les jours à midi, je demandais ma paye du jour et j’allais chez un autre libraire pour acheter les Akira. En 15 jours, j’ai donc acheté les 14 tomes couleur. Je n’ai donc pas gagné un Franc pendant cette période (rires).

Comme tous les ados, je lisais de l’héroïc-fantasy pendant la grande époque de Lanfeust. Il y avait donc un libraire qui me voyait débarquer souvent et qui petit à petit m’a aiguillé vers autre chose, notamment les Monsieur Jean. Et surtout, une ex de mon frère qui avait oublié un bouquin dans sa voiture : Shenzen de Guy Delisle, c’était une grosse claque et j’ai découvert le boulot de L’Association. Cela m’a permis de m’ouvrir à un autre pan de la BD. Jusque-là, j’étais amateur de BD et à partir de ce moment, cela m’a donné envie d’en réaliser.

Est-ce que vous pouvez nous présenter les éditions L’employé du moi ?

L’employé du moi est une maison d’édition qui s’est créée au début des années 2000 à Bruxelles. C’est un groupe d’étudiants en art qui a publié le fanzine Spon pendant plus d’un an, à hauteur de 24 pages par semaine. Au bout d’un an, ils étaient épuisés et ont décidé de monter une maison d’édition pour publier leurs propres ouvrages.

Comment les avez-vous rejoint ?

Je suis entré en contact avec eux vers 2002-2003. A Saint-Luc, nous affichions nos productions, les professeurs donnaient leur avis puis nous les rangions dans un tiroir et comme moi je galérais beaucoup sur mes planches, cela me frustrait énormément. Sans trop le savoir, j’avais commencé à faire du fanzine, à imprimer, à photocopier et je vendais mes productions à la librairie. Je me suis rendu compte qu’eux en faisait et je suis donc aller les voir dans leur atelier.

En 2006, il y avait une place qui se libérait dans l’atelier et j’ai commencé l’aventure. Cela s’est fait naturellement car les années précédentes, je les aidais à ranger les stocks, à animer le site 40 075 km comics et je donnais un coup de main sur le travail éditorial, sur de la maquette. C’était donc logique que j’y entre en tant qu’auteur.

« J’ai donc eu envie de parler de cette période de manière positive […]  de parler aux ados sans les prendre pour des idiots »

Vous êtes l’un des meilleurs observateurs de la période de l’adolescence. Pourquoi êtes-vous attiré par ce moment crucial de l’existence ?

Cela fut simple, j’étais libraire et je me suis rendu compte qu’il y avait un vide par rapport aux adolescents. J’avais l’impression qu’il y avait beaucoup d’ouvrages Jeunesse pour les plus petits, qu’il y avait de la bande dessinée pour les grands adolescents (héroïc-fantasy, manga…) mais que la période du début de l’adolescence, c’était une chose dont on parlait assez peu. Et quand on en parlait, c’était hyper caricatural, assez négatif : les ados sont idiots, ne savent pas parler, ne se tiennent pas bien ou sont grossiers. L’adolescence était pour moi, une période très intéressante, hyper intense : les amitiés étaient intenses, les premiers sentiments amoureux super intenses.  Ado, je faisais du skate et de la musique avec mes potes, on était toujours à fond.

J’ai donc eu envie de parler de cette période de manière positive. J’avais l’impression qu’en littérature jeunesse on pouvait parler de tout, alors qu’en bande dessinée, il est difficile de parler de certains sujets comme la sexualité. J’avais donc envie de parler aux ados sans les prendre pour des idiots.

« C’est un moment où l’on commence à savoir ce que l’on veut, à savoir ce que l’on pense, on a des idées et souvent on est rabaissé par les adultes, parce que l’on est un adolescent, on est un peu fougueux et que ce que l’on pense n’a pas d’intérêt »

Dans tous vos albums, vous êtes bienveillant avec eux, vous les rendez beaux et vous ne donnez jamais de leçon. Pourquoi être si positif sur cette période ?

C’est un moment où l’on commence à savoir ce que l’on veut, à savoir ce que l’on pense, on a des idées et souvent on est rabaissé par les adultes, parce que l’on est un adolescent, on est un peu fougueux et que ce que l’on pense n’a pas d’intérêt. Alors que c’est le contraire, on a plein d’idées !

J’ai 35 ans aujourd’hui et je pense que des choses qui se sont déroulées dans mon adolescence résonnent toujours et font de moi la personne que je suis aujourd’hui. J’aime parler aux adolescents, sans leur donner toutes les clefs, il se débrouillent avec ce que je raconte, ils interprètent comme ils veulent.

  • COWABUNGA

« Tout à coup, j’ai compris ce que c’était que l’amour maternel. J’ai compris que jamais elle ne laisserait personne me faire du mal. C’était un truc super puissant »

Quelle est la genèse de Cowabunga ?

J’avais fait une première version pour les 24h de la bande dessinée. C’est une histoire autobiographique qui m’est arrivée vers 8/9 ans; une anecdote qui m’a laissée une forte impression.

Je me suis fait attaqué par un husky dans la rue près de chez moi en faisant du skate. Ma mère est venue, elle était tellement en colère qu’on s’attaque à son fils, elle avait une telle rage que le chien l’a senti . Même moi, j’ai senti qu’elle dégageait une colère. Tout à coup, j’ai compris ce que c’était que l’amour maternel. J’ai compris que jamais elle ne laisserait personne me faire du mal. C’était un truc super puissant.

  • ORIGNAL

Dans votre parcours professionnel, Orignal tient une place particulière de part sa thématique. Pourquoi ?

Le sujet du harcèlement scolaire est assez fort. Je n’ai jamais moi-même été harcelé. J’ai prépublié cette histoire en fanzine. Je faisais des petits fascicules de 12 pages que j’envoyais par la Poste aux gens qui s’abonnaient sur mon site. Je l’ai fait sans savoir trop où j’allais.

Comme j’allais voir des copains à Toronto, j’ai fait cela vite fait pour avoir quelque chose à leur donner. Je l’avais fait muet comme ça je pouvais aussi les donner aussi aux anglophones. Et naturellement, je l’ai appelé Orignal comme j’étais là-bas.

Au fur et à mesure, j’ai reconstruit mon récit. J’ai eu l’idée de la fin. J’avais donc quelques numéros et je me suis demandé comment je pouvais les relier, les raccorder, avec un final assez dur. Je voulais que le lecteur accepte ce final. Je voulais que le lecteur ait le sentiment de : on n’a pas le droit de faire ça mais aussi, c’est bien fait pour la gueule de ce petit gamin, que le lecteur soit un peu pris entre deux chaises.

  • L’AGE DUR

« Je voulais que le lecteur ne se rende pas compte que je le ballade d’un récit à l’autre, qu’il ait l’impression de lire une seule histoire mais en fait, il lit plein de petites choses différentes »

Dans L’âge dur, il n’y a finalement pas de héros, pas de linéarité, les histoires s’entremêlent et il n’y pas de fin. Les récits proposent plutôt un instant T. Pourquoi cette volonté ?

Je suis vraiment issu du fanzinat, j’en fais toujours beaucoup. L’âge dur, c’est de nouveau des histoires dans un fanzine; toujours des petits fascicules sous forme d’abonnement. Là, je voulais que ce soit très court, 6 pages au maximum. Au début, ce n’était pas prévu que ce soit un bouquin. J’en ai fait une bonne dizaine et je me suis dit qu’il y avait un potentiel pour en faire un album et c’est à ce moment-là que j’ai pensé qu’il fallait que je fasse revenir certains personnages.

Au départ, je voulais juste raconter des micro-instants, des choses complètement anecdotiques mais qui par le prisme de l’adolescence ont une importance.

Quand il a fallu faire le bouquin, j’ai pris tous les fanzines que j’avais fait, je les ai étalé par terre (rires) et j’ai réorganisé une fausse architecture, une fausse narration et j’ai ajouté des pages à gauche et à droite pour créer un semblant de fil rouge.

Je voulais que le lecteur ne se rende pas compte que je le ballade d’un récit à l’autre, qu’il ait l’impression de lire une seule histoire mais en fait, il lit plein de petites choses différentes.

« Ce qui m’intéresse le plus ce sont les cheminements et les relations entre les personnages »

D’ailleurs, vous ne vous érigez jamais en donneur de leçons.

Cela ne m’intéresse pas trop de donner toutes les réponses. Beaucoup de lecteurs me disent : « Mais et la fin ? Qu’est-ce qui se passe ? Est-ce qu’ils sont ensemble ? Est-ce qu’ils meurent ? ». Ce qui m’intéresse le plus ce sont les cheminements et les relations entre les personnages. Quand les protagonistes sont dans une situation, je laisse le lecteur se débrouiller, c’est lui qui prend les décisions.

Entretien réalisé le samedi 10 juin 2017 à Niort.
Article posté le vendredi 16 juin 2017 par Damien Canteau

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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