Max de Radiguès, auteur bienveillant (2/2)

Deuxième partie de notre entretien avec Max de Radiguès. Après avoir évoqué ses études et des premières publications, l’auteur belge nous parle de ses albums sortis récemment : La cire moderne, Simon & Louise et Bâtard. Plongée dans l’univers de adolescence de très grande qualité.

  • LA CIRE MODERNE

« Pour La cire moderne, j’y allais un peu à reculons puis j’ai lu l’histoire. Il y avait quelque chose de particulier »

Max de Radiguès, comment avez-vous été mis en contact avec Vincent Cuvellier ?

Nous avons des amis en commun mais nous ne nous connaissions pas. Comme moi, il habite Bruxelles. Jusqu’à l’album, il avait uniquement écrit des histoires en littérature jeunesse. Il a envoyé son scénario à Néjib – éditeur chez Casterman – qui m’a contacté parce qu’il pensait que cela pouvait me plaire.

Cela m’est déjà arrivé plusieurs fois que des éditeurs m’envoient des scénarios, mais cela ne convient pas. Je suis catégorisé «jeune-young BD» et donc on ne m’envoie que des scénarios ado.

Pour La cire moderne, j’y allais un peu à reculons puis j’ai lu l’histoire. Il y avait quelque chose de particulier. C’est loin de ce que je pourrais faire seul mais pourtant il y avait une connexion, tout le bouquin tenait dans la relation entre les personnages et comment s’articulaient les liens entre eux. C’était donc éloigné de ce que je fais mais aussi assez proche, paradoxalement.

L’album parle de religion, hors je n’ai pas du tout eu d’éducation religieuse, je suis on ne peut plus athée et je trouvais que c’était intéressant de me plonger dans ce style d’histoire.

Les personnages sont de jeunes majeurs, qui parfois peuvent avoir des réactions immatures, cela vous changeait de vos adolescents !

En effet, ce ne sont plus des ados mais ils sont à cette période où l’on est supposé être un adulte et l’on ne sait pas encore ce que l’on fait. J’ai l’habitude de traiter de la période 13/14 ans où l’on est pas un adolescent encore accompli, mais on n’est pas encore adulte et plus un enfant.

Alors que là, ils ont entre 20 et 24 et ils sont supposés être adultes mais en même temps, ils ne savent pas ce qu’ils vont faire, entre ces deux périodes de leur vie.

Jordan :  « Une fois que je l’ai trouvé, c’est celui que j’ai eu le plus de plaisir à dessiner, notamment parce que son visage se déforme tout le temps. Il est super touchant »

Jordan est une personnage très haut en couleur. Appréciez-vous cela ?

En effet, le frère de Sam est – on peut le dire – « un peu con » et agaçant. Pour moi, c’est le personnage qui tient l’album. C’est ce qui est bien de travailler avec Vincent pour cela, parce que moi, je n’aurais pas pu développer un personnage comme celui-là, il est unique.

Bizarrement, c’est le personnage que j’ai eu le plus de mal à trouver graphiquement parce que c’est tellement hors de mon registre ; je ne fais pas ce genre de personnage d’habitude. Une fois que je l’ai trouvé, c’est celui que j’ai eu le plus de plaisir à dessiner, notamment parce que son visage se déforme tout le temps. Il est super touchant. On en connaît tous des Monsieur-je-sais-tout, qui parlent plus fort que tout le monde, énervant et quand on le connaît mieux, on découvre qu’ils sont sensibles.

Avez-vous parlé des dialogues ensemble, de l’humour qui se dégage de l’album ?

Le côté humour c’est vraiment Vincent qui l’a amené. Il y a plein de répliques qui sont super drôles, ça vient de lui.

Les choses dont on a le plus parlé, c’est de la religion. Vincent a grandi dans une famille catholique « de gauche », proche mouvement des prêtres-ouvriers. D’ailleurs, ses parents géraient une auberge de jeunesse. Il se considère comme croyant même s’il ne pratique pas. Je suis donc à l’opposé de cela.

Dans certaines scènes, où rapport à la religion est fort, j’ai désamorcé certaines situations, j’ai rendu comique certaines choses. Il a des moments qui pour lui étaient premier degré, tandis que moi, je les voyais plus dans le second.

Par exemple, il y a une scène qui se déroule à Lourdes et il y a un miracle : une petite mamie qui se lève de son fauteuil roulant et qui marche. Pour Vincent, c’était très important parce que dans sa famille, il y a eu une miraculée. Lorsqu’il a écrit cette scène, c’était pour lui un vrai miracle et moi dans la manière dont je l’ai dessiné, c’est une mamie qui se prend d’affection pour Jordan et qui rend service en détournant l’attention.

Il y a quelques petits trucs comme ça que j’ai volontairement fait éloigner de leur but initial parce que je ne voulais pas que la religion soit trop sérieuse.

  • SIMON ET LOUISE

Simon et Louise est une histoire d’amour adolescente qui n’est pas linéaire, qui est difficile pour les deux personnages. Pourquoi ?

Simon et Louise regroupe deux albums : 520 km et Un été en apnée. A la base, j’avais réalisé seulement 520 km et je ne pensais pas faire de suite. L’idée de l’album, c’était un gamin qui découvre que sa copine l’a quitté mais il n’arrive pas à accepter cela.

Tous les ados sont passés par là, avoir des amours pas tout à fait raisonnés où ils ont l’impression qu’ils sont fous amoureux et qu’ils vont finir leurs jours avec cette personne. Simon décide alors de fuguer et d’aller retrouver Louise.

Ça c’est le résumé de l’album mais le sujet réel c’est le voyage de Simon et toutes les personnes qu’il va rencontrer. Il va passer quelques jours sur la route et toutes ses rencontres, c’est le cœur du bouquin. Cela se termine à Montpellier lorsque Simon retrouve Louise mais le lecteur n’a pas de réponse sur ce qui se passe entre eux. Le but avant tout, c’était le voyage.

Mais il y a eu une grosse frustration chez les lecteurs, tout simplement parce que je ne donnais pas les réponses. L’album s’est assez bien vendu, il y a eu de très bons retours et j’avais énormément de demandes de faire une suite, notamment d’en dire plus sur leur relation. Comme je suis sympa, j’ai accepté mais j’ai raconté le même moment du point de vue de Louise.

Un été en apnée n’était donc pas prévu.

Oui, d’ailleurs la première case de Un été en apnée c’est Louise qui le quitte et le lecteur voit ce qui se passe de son côté à elle. Pourtant, je parle de tout à fait autre chose. Il y a une phase lorsque l’on est ado : on commence à sortir avec des gars ou des filles mais Louise, elle n’est pas tout à fait prête. Elle a une cousine qui est un peu plus dégourdie qu’elle. Elle n’est pas super à l’aise avec tout ça. Je voulais surtout raconter cela, le moment où l’on se sent obligé de sortir avec des mecs alors que l’on n’a pas envie.

J’ai quand même gardé des parallèles avec 520 km. Il a donc des scènes communes aux deux albums. Simon est un peu à fond, tandis que Louise n’est pas du tout sûre. J’ai rajouté des pages pour l’intégrale et le lecteur apprend que tout l’été passe et  à la fin, les deux ne sont plus sûrs de rien.

Pour Un été en apnée, je voulais faire un album avec une fille héroïne. Je voulais parler des premières relations, le mettre en parallèle avec 520 km – ce qui avait du sens – que les lecteurs soient contents parce qu’ils ont accès à plus d’informations et surtout que moi, je puisse faire un bouquin assez différent.

  • BATARD

Bâtard est un très beau road-trip. Pourquoi cette course-poursuite, cette volonté de fuite en avant ?

De nouveau, Bâtard est une histoire que j’ai débuté en fanzine avec un système d’abonnement sur mon site. J’essaie d’en envoyer un tous les mois mais le plus souvent c’est tous les un mois et demi – deux mois.

J’ai commencé Bâtard mais je ne savais pas du tout où cela aller me mener. J’avais mon idée de base, comme le lecteur peut le voir dans la première scène du livre : un fille est reconnue par quelqu’un dans un fast-food, elle n’est pas très à l’aise, elle retourne dans un motel où on découvre un gamin. Elle lui dit qu’ils doivent partir vite et on se rend compte qu’ils ont plein d’argent.

J’avais seulement dessiné ça mais je l’ai sorti. J’avais aussi besoin d’un titre – Bâtard – en ne sachant pas ce que j’allais faire de ce mot et surtout comment j’allais me débrouiller avec ça. J’ai lancé un abonnement pour les 7 premiers numéros et il fallait donc que je retombe sur mes pattes à la fin de cet abonnement. Au fur et à mesure, l’histoire s’est construite et j’ai eu l’idée de la fin vers le 6/7.

« Comme il y a beaucoup d’improvisation dans la manière dont j’écris, je me tends plein de perches, je me laisse des ouvertures. Je mets volontairement des personnages que je peux réutiliser plus tard dans le récit »

Il y a une rupture dans le récit après l’accident et l’arrivée de Eugène chez les Mexicains. Pourquoi ce changement de ton et de direction ?

Comme il y a beaucoup d’improvisation dans la manière dont j’écris, je me tends plein de perches, je me laisse des ouvertures. Je mets volontairement des personnages que je peux réutiliser plus tard dans le récit. Par exemple le camionneur, je l’ai dessiné sans savoir si c’était un personnage que je réutiliserais ou pas. Le lecteur ne le voit pas mais il y a plusieurs endroits dans mon récit, de branches où je peux me raccrocher.

Donc oui, cela correspond plus ou moins au moment où elle est blessé et où il arrive dans le ranch. Il arrive un moment où je me dis qu’il faut que j’arrive à boucler cette histoire parce que je connaissais la fin.

« [Eugène] prend plein d’initiatives, il est débrouillard. C’est un gamin qui a de la trempe ! »

Eugène, il n’est pas gêné de cette vie, il s’en accommode très bien, il est plutôt joyeux. Il y va à fond et il est confiant. Et entre May et lui, il y a des connexions très fortes, ils s’amusent de leur vie. Etait-ce important pour le récit ?

Je le sous-entends au début du récit, Eugène un gamin qui a grandi dans ce milieu du petit et du grand banditisme, ça fait partie intégrante de sa vie, de son quotidien. Je pense que les enfants sont super adaptables, on peut les lâcher dans n’importe quoi, ils s’y font vite, ils s’adaptent super vite. Eugène c’est un gamin qui a appris à vivre comme cela. En plus, il prend plein d’initiatives, il est débrouillard. C’est un gamin qui a de la trempe !

Il est pourtant souvent positif. Pourquoi cette volonté ?

Pourtant dans le récit, il y a plusieurs moments où Eugène a ce côté enfantin, il a des crises de larmes et il va faire des enfantillages. Mais à ce moment-là, il doit prendre les choses en main, faire son bout de chemin seul et prendre des initiatives.

« Ce qui m’intéresse avant tout, ce sont les personnages plus que le récit. C’est une excuse pour faire évoluer les personnages. J’aime ce côté initiatique. »

Est-ce que ce qui vous intéresse dans vos albums, ce sont des anti-héros dont la vie bascule par un événement particulier ?

En fait, je ne le prévois pas du tout, ce sont des choses involontaires dans tous mes albums. Lorsque les autres mettent le doigt dessus alors je m’en rends compte.

Je fais des bouquins qui ne sont pas au départ reliés à l’adolescence mais je retombe toujours un peu dedans (rires). Bâtard, je ne pensais pas retomber dans cette thématique. Ce sont des choses un peu contre mon gré, inconscientes (rires). En fait, c’est juste la manière dont je raconte les histoires. Ce qui m’intéresse avant tout, ce sont les personnages plus que le récit. C’est une excuse pour faire évoluer les personnages. J’aime ce côté initiatique.

Il y a toujours une situation de départ simple et les protagonistes vont devoir évoluer et changer pour pouvoir avancer dans l’histoire. C’est donc un hasard si je travaille avec des adolescents (rires).

Sur quel type de récits vous êtes-vous basé pour écrire l’histoire ?

L’idée de Bâtard est venue de mes lectures de romans américains et plus particulièrement Stone Junction de Jim Dodge même si celui-ci est un peu fantastique contrairement à mon album par un enfant qui arrive à braquer des banques juste en touchant les coffre-forts. J’aime ce récit parce qu’il y a cette ambiance de grand banditisme, d’enfant qui grandit là-dedans. Il y a aussi des influences de plein de films, notamment ceux de Tarantino.

Dans Bâtard, il y a une séquence très forte, celle qui fait le parallèle entre Eugène insouciant dans le ranch et May qui tente de tuer Lin et Zwey, ce superbe découpage qui entremêle les deux lieux. Pourquoi cette mise de front ?

En effet, il y a un mélange de quiétude et de violence. Les gens me trouvent assez gentil dans ce que je produis – à part Orignal qui est plus dur – et je me suis dit que j’allais faire un récit dur et violent. Mais, je retombe dans le schéma de relation, plus sensible. Mon intention était pourtant de faire un truc qui cogne.

A la fin de Bâtard, il y a des fan-arts dessinés par des auteurs de bande dessinée. Pourquoi avez-vous eu envie de publier ces illustrations ?

Comme le bouquin est d’abord paru en fanzine, je procède toujours comme cela : des auteurs invités qui viennent faire des planches. Dans Bâtard, c’était un peu particulier parce qu’elles se retrouvent toutes à la fin alors que dans les fanzines, elles sont intercalées. Je dis aux auteurs à quel endroit le dessin arrive (entre telle et telle page) et ils peuvent faire ce qu’ils veulent à partir de là, mais néanmoins cela doit fonctionner dans le récit.

Chez Casterman, ils étaient très enthousiastes par ces fan-arts donc ils ont voulu les publier. D’habitude, je les enlève; ils ne sont visibles que pour ceux qui sont abonnés comme une sorte de bonus.

L’humour : « Ce n’est pas une volonté, juste que je suis quelqu’un de très optimiste et cela se transcende dans mes albums »

Dans tous vos albums, nous pouvons remarquer qu’il y a de l’humour. Pourquoi vouloir toujours déminer les sujets par ce biais là ?

En fait c’est moi qui suis comme ça ! (rires). Ce n’est pas une volonté, juste que je suis quelqu’un de très optimiste et cela se transcende dans mes albums. Quand j’écris, j’ai du mal à écrire autre chose que cela (rires). Quand on observe mon dessin, on voit qu’il est très doux. Je ne peux pas dessiner autrement. Je me suis vraiment battu pour dessiner comme je dessine.

Quand je raconte une histoire adulte ou jeunesse, un truc doux ou violent, mon dessin il est exactement le même. Cela donne une ambiance qui est équivalente à tous les livres, que je dessine une histoire d’amour ado ou que je dessine May qui pulvérise un autre personnage. Cette ligne-claire, assez sobre, je ne peux pas y échapper.

C’est pour cela que je me suis retrouvé à faire un album en tant que scénariste – Weegee avec Wauter Mannaert – qui raconte l’histoire d’un photographe dans les années 30 à New-York. Avec mon dessin ça ne collait pas, c’était trop propre, ça manquait de corps et de vie. J’ai fait une planche et j’ai compris que ça ne servait à rien, que le récit perdait en intensité. J’ai donc fait appel à un dessinateur pour le raconter et le résultat est meilleur !

Quels sont vos futurs projets ?

Je travaille sur un nouvel album qui paraîtra chez Sarbacane : une histoire plus aventure jeunesse pour les 10/14 ans et là je pense que je pourrais faire des suites. La base du récit, ce sont deux enfants qui tentent de rentrer chez eux, en passant d’île en île, avec une ambiance différente dans chaque. Je vais donc pouvoir raconter des histoires différentes en gardant les mêmes personnages.

Entretien réalisé le samedi 10 juin 2017 à Niort

*Vous pouvez découvrir les premières pages de La cire moderne et Bâtard ci-dessous.

Article posté le vendredi 16 juin 2017 par Damien Canteau

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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