Simon Hureau : voyage au cœur du pays Himba

Le voyage chevillé au corps et au cœur, Simon Hureau a effectué un périple en terre Himba en Namibie avec Solenn Bardet. De ces cinq semaines, ils en ont réalisé un imposant, étonnant et instructif livre ethnographique de 392 pages, Rouge Himba. Rencontre enthousiasmante avec le dessinateur autour ce magnifique ouvrage. Passionnant !

Simon Hureau, votre œuvre regorge de récits de voyages à l’étranger. Etes-vous ce que l’on pourrait appeler un grand voyageur ?

Un petit voyageur mais marqué par le voyage. J’ai souvent envie de retranscrire mes expériences de voyages dans mes livres.

Le voyage et rencontrer l’autre, est-ce viscéralement ancré en vous ?

Oui, j’ai l’impression. Toutes les facettes du voyage pas uniquement rencontrer l’autre mais cela va avec.

« Mon premier voyage hors-Europe, ce fut le Togo à 18 ans, pour un chantier bénévole international de défrichage et de plantation d’arbres. C’était d’emblée très marquant »

Même plus jeune, aviez-vous voyagé avec vos parents ?

Nous restions en Europe. Nous partions en voiture et à cette époque je n’avais jamais pris ni l’avion ni le train. C’étaient des destinations accessibles en voiture, plutôt méridionales : Espagne, Italie, Portugal et le Sud de la France.

Mon premier voyage hors-Europe, ce fut le Togo à 18 ans, pour un chantier bénévole international de défrichage et de plantation d’arbres. C’était d’emblée très marquant.

Pour moi dans le voyage, il y a toujours la dimension initiatique et plus particulièrement celui que j’ai fait au Cambodge en 2000-2001 qui a ensuite donné lieu à Palaces et Bureau des prolongations, où j’ai vécu vraiment une expérience très forte. Le premier au Togo m’a ouvert sur l’étranger avec un grand E et le Cambodge a confirmé tout ce que j’attendais du voyage. C’est difficile d’en parler parce que l’on fait des livres parce que l’on a été marqué par ces expériences. Je suis rentré de ces voyages et j’ai eu besoin d’écrire ces livres.

« [Le Cambodge] Ce fut un voyage marquant, fondateur et initiatique »

Qu’aviez-vous été faire au Cambodge ?

Au Cambodge, j’allais voir des copains des Arts Déco de Strasbourg qui étaient partis là-bas sept mois dont Tian l’auteur de L’année du lièvre chez Gallimard. Comme il l’explique dans son album, il a vécu bébé l’invasion de Phnom Penh mais il n’y était jamais retourné depuis. Avec trois copains, Lisa Mandel, Sylvain Moizie et Lucie Alban, ils sont allés là-bas en lien avec une ONG. J’ai alors profité de leur séjour pour aller les voir. Ce fut un voyage marquant, fondateur et initiatique.

Dans Mille parages, vous essayez de ne pas vous retrouver dans les lieux touristiques et de dormir au plus près des habitants. Pourquoi une telle volonté ?

Simplement, aller à la rencontre de l’authenticité. Les lieux touristiques peuvent être intéressants en soi mais tout ce que le tourisme façonne autour de ces endroits, c’est malsain et j’ai juste envie de le fuir. Je parle d’ailleurs de tout cela dans Kompilasi Komikus. Notamment, un moment je fais 100 mètres en dehors du site et c’est aussi beau, il n’y a personne et on a l’impression d’être sur une île déserte. D’où l’importance de faire un pas de côté.

« Nous avons finalement plus appris à nous connaître en réalisant le livre qu’en voyageant ensemble »

L’album s’ouvre sur votre rencontre avec Solenn à Bailly. Est-ce que vous pouvez raconter comment elle vous a abordé et comment vous êtes vous retrouvé embarqué dans ce voyage étonnant ?

C’est vraiment le hasard des rencontres sur les festivals. Je me suis retrouvé dans un café BD en région parisienne parce que j’avais rencontré celui qui l’organisait à Saint-Malo quelques mois plus tôt. Cet homme faisait partie de l’organisation de l’association qu’a fondé Solenn et il me l’a présenté. Avec Clément Baloup, nous exposions des originaux de nos albums sur le voyage. Elle m’a alors proposé de la suivre lors de son prochain séjour.

C’est ça qui est formidable, on ne le prévoit pas et on revient avec une proposition de voyage à l’autre bout du monde. Je n’ai pas accepté tout de suite. Dans l’idée, nous partions sur deux livres : un carnet de voyage et une bande dessinée où nous aurions raconté sa vie. Je sais l’investissement qu’il faut avoir pour faire un album et je me demandais si la passion l’emporterait jusqu’au bout et si j’allais bien m’entendre avec cette personne que je ne connaissais pas. C’était donc un pari et je ne regrette pas de l’avoir tenu.

Nous avons vécu deux aventures : le voyage d’une part et le livre d’une autre. Cinq semaines de voyage pour deux ans sur l’album. Deux moments déséquilibrés en terme de temps, mais passionnants l’un et l’autre. Nous avons finalement plus appris à nous connaître en réalisant le livre qu’en voyageant ensemble.

Il faut néanmoins souligner que le travail sur l’album fut épuisant, fatigant, éprouvant. Je n’ai jamais fait de livre aussi gros mais nous avons chacun essayé de chercher d’extraire le meilleur de l’autre. Nous nous sommes mutuellement tirés vers le haut pour aboutir à un résultat que nous n’avions pas prévu. Nous ne savions pas à quoi cela ressemblerait.

« J’aime quand la façon de réaliser un livre change de l’un à l’autre; quand chaque album a sa manière propre de venir au monde. C’est unique et ça ne se reproduira pas »

L’album n’a donc pas été planifié ?

Nous réfléchissions à la forme sans l’avoir planifié. Nous nous posions des questions, la forme qu’il pourrait prendre et nous évoquions des possibilités. Finalement au retour, j’ai commencé à travailler sur quelques récits en bande dessinée à partir de la base de mes croquis et Solenn réagissait en m’envoyant des séquences dialoguées. Cela a été un travail de façonnage : nous avons sculpté un énorme bloc par petits morceaux que nous avons mis bout à bout, puis que nous avons jointoyé. C’était très organique comme façon de procéder.

J’aime quand la façon de réaliser un livre change de l’un à l’autre; quand chaque album a sa manière propre de venir au monde. C’est unique et ça ne se reproduira pas. Depuis janvier, je n’ai fait que cela mais je ne regrette pas du tout.

Quand Rouge Himba est paru, il n’y a pas eu de surprise, il était conforme à ce que nous pouvions attendre tant nous étions allés au bout du bout des relectures et des corrections.

« L’intérêt des voyages, c’est l’imprévu »

Nous les Français, de la Namibie, nous ne connaissons rien. Etait-ce aussi votre cas ? Avant de partir, comment aviez-vous préparé ce voyage ?

Je voulais savoir avec qui je partais, donc j’ai regardé son DVD Les Himbas font leur cinéma et lu son livre qu’elle m’avait envoyé. J’en savais donc plus sur elle, la Namibie et les Himbas. Après, je n’ai pas dévalisé toute une bibliothèque pour tout connaître de ce pays. De fait, nous n’avons pas fait un livre sur la Namibie mais sur la culture himba. Je me suis laissé une part de virginité parce que cela n’a pas d’intérêt d’aller quelque part si on sait tout et que l’on n’a plus aucune surprise. J’y vais avec un carnet, j’ouvre les yeux et je ne sais pas ce qui va m’intéresser avant de le découvrir en dessinant.

Au départ, j’étais plus attiré par d’autres pays d’Afrique, plus francophones, au Nord de l’Equateur. Je suis allé au Togo et au Burkina Faso. Si on me demandait dans quels autres pays africains je voudrais aller, je dirais le Ghana, la Côte-d’Ivoire, le Bénin, le Cameroun, le Gabon ou la République centre-africaine. La Namibie, je n’y aurais jamais pensé de moi-même.

L’intérêt des voyages, c’est l’imprévu; ce qui se passe dans la journée que l’on aurait jamais imaginé le matin et l’improvisation sans se mettre en danger bien évidemment.

Le point commun entre tous mes albums, c’est le basculement initiatique des événements dans la vie du personnage principal que ce soit une fiction ou un récit de voyage; un petit quelque chose qui fait que l’on est différent le soir.

« C’est un mode de vie très particulier mais il est facile de s’y adapter parce que chaque communauté est un univers à part entière même s’il y a des liens très forts entre chacune »

A la lecture au ressent que ce voyage, c’est aussi un périple où vous vous laissez porter par les événements. Etait-ce vraiment ainsi ?

Ma situation était extrêmement confortable parce que je suivais Solenn qui est très organisée et qui a l’habitude de voyager là-bas. C’était son 14e ou 15e séjour chez les Himbas. Elle peut prévoir des choses mais ce n’est jamais très construit parce que sur place – comme ils sont semi-nomades – elle ne sait jamais exactement qui elle va croiser, quand et comment. Par exemple, c’est arrivé qu’elle cherche son père adoptif pendant six mois sans le trouver et de repartir sans l’avoir vu. C’’était donc une suite d’imprévus et nous devions nous adapter à cette vie semi-nomade.

Sur les cinq semaines, elle voulait revoir sa mère adoptive et elle n’a réussi à la voir que le dernier jour. Nous débarquons un peu à l’improviste, nous rencontrons les uns et les autres. Elle sait qu’elle va chez les Himba mais elle ne sait jamais qui elle rencontrera, ni où elle s’installera. Elle sait néanmoins qu’elle sera toujours accueillie dans de bonnes conditions. C’est un mode de vie très particulier mais il est facile de s’y adapter parce que chaque communauté est un univers à part entière même s’il y a des liens très forts entre chacune.

Comment avez-vous appréhendé ce milieu graphique ?

En terme de croquis, j’ai fait ce que j’ai pu parce que graphiquement c’est un univers très pauvre visuellement constitué d’arbres, de cailloux et de peu de reliefs. J’ai beaucoup dessiné des clôtures, des huttes, des vaches et des gens. J’ai souvent tendance à me reposer sur des univers complexes qui bâtissent d’eux-même un panorama et là nous sommes plus dans le pictural, dans l’ambiance que dans un dessin structuré. Il faut donc se réfugier dans le portrait et dans les petites scènes du quotidien. C’est passionnant mais ce n’est pas un exercice pour lequel j’étais très rompu.

Combien avez-vous rempli de carnets ?

Quand je prépare un voyage, je me demande toujours quel carnet je vais prendre. J’en prévois plusieurs puis je me dis : «pas celui-là, pas ce format là, là-bas ce sera horizontal donc je prends un panoramique», je me pose 10 000 questions et je m’arrange finalement avec ce que je prends.

J’avais un grand carnet dans lequel je faisais des dessins un peu plus poussés quand j’avais le temps, ainsi q’un journal de bord dans lequel je faisais les petits croquis rapides et les prises de notes autant écrites que graphiques. Je suis revenu avec 4 carnets, puisque le journal s’étalait sur 3.

C’est un pays où la nuit tombe d’un seul coup vers 18h comme si on éteignait la lumière, donc pour dessiner ce n’est pas idéal. Si je voulais continuer les croquis après cela, c’était à la lampe frontale, la lumière de la lune ou du feu et c’est souvent très insuffisant.

« Au final, on arrive à un livre quasi hybride entre le récit de voyage, le carnet et la thèse ethnographique »

Rouge Himba est un vrai ouvrage d’ethnologie sur la culture himba, riche mais très accessible. En avez-vous eu conscience avant ? En avez-vous eu conscience en le réalisant ?

Au début, en le faisant non mais au fur et à mesure que Solenn apportait du contenu, de la profondeur et des informations d’ordre ethnographiques, nous finissions par nous rendre compte de ce que l’on faisait.

Au final, on arrive à un livre quasi hybride entre le récit de voyage, le carnet et la thèse ethnographique. Nous ne savons pas trop ce que nous avons fait. Sur la couverture, il est noté Carnet d’amitié, ça se lit comme une bande dessinée, il y a des passages franchement didactiques et c’est aussi un récit de vie. Notre travail a consisté à mettre tout cela en scène et en équilibre, de faire tenir tout cela ensemble, afin que cela ne soit pas trop indigeste. Nous attendons le retour des lecteurs pour qu’ils nous disent réellement ce que l’on a fait .

« Dans Rouge Himba j’ai un rôle utilitaire, pratique »

Tel Candide, vous vous mettez en scène comme un passeur, le témoin pour le lecteur souvent de manière amusante, avec beaucoup d’auto-dérision. Est-ce que vous en avez rajouté pour faire rire ou cela s’est-il vraiment déroulé ainsi ?

Non, je ne crois pas avoir rajouté grand-chose. Clairement avec Solenn nous formions un duo, elle qui les connaît depuis 20 ans et moi interpellé par tout. Nous nous sommes vite dit qu’il fallait faire fonctionner ce duo là. Nous aurions bien pu ne pas parler de voyage mais que des Himbas, cela n’aurait pas marché.

En fait, je pense que mon personnage emmène le lecteur dans le livre parce qu’il est plus facile de s’identifier à moi qu’à Solenn qui connaît déjà tout. Les questions des lecteurs c’est moi qui les pose parce que je suis novice sur le terrain des Himbas pour lequel je ne connais rien. Les questions que je pose à Solenn, elle y répond directement aux lecteurs.

Mon personnage fait voyager le lecteur avec Solenn chez les Himbas. Dans Rouge Himba j’ai un rôle utilitaire, pratique. De mémoire, nous n’avons pas triché, tout est authentique.

« On sent un peuple énergique, motivé, dynamique et porté sur la vie »

Il y a aussi des moments émouvants – comme lorsque Solenn se recueille sur la tombe de son père adoptif – contrebalancés par un mot ou une situation amusante. Etait-ce vraiment l’ambiance perçue ?

Oui, c’est réellement comme cela. Il y a une dureté générale de l’environnement et des conditions de vie mais toujours avec une légèreté. Ils rigolent tout le temps et ils font des blagues. Ils prennent vraiment la vie du bon côté. Toutes les situations un peu lourdes sont vite désamorcées par les petites bricoles du quotidien qui font que tout est désacralisé.

Par l’intermédiaire de Solenn, il y a de l’humain, du lourd, du profond et de l’émotion. Ce n’est jamais plombé. L’avenir des Himba est incertain mais il y a de la résistance et de l’optimisme. On sent un peuple énergique, motivé, dynamique et porté sur la vie. Il y a une énergie de vie puissante et on se sent vraiment porté par cela là-bas. Pourtant n’est pas Himba qui veut, il faut la force de subir ce mode de vie et de l’assumer.

En lisant l’album, nous avons l’impression que nous sommes à un moment crucial de leur mode de vie. Les Himbas semblent tiraillés entre la modernité et les traditions. Est-ce que l’on est à ce moment de bascule ? Reste-t-il des gardiens de l’esprit Himba ?

Oui en quelque sorte. Mais ce moment là peut durer encore longtemps comme cela, tout en restant sur le fil et cette incertitude de basculement. Clairement, il y a des gens qui basculent, des enfants qui vont à l’école et qui mettent un pied dans la «civilisation», dans le monde de la vie en ville. Leur mode de vie est tellement unique et tellement en harmonie avec leur environnement que c’est tout l’un ou tout l’autre. Ils ne peuvent plus être à cheval entre les deux. Ou alors si, avoir deux trois avantages de la vie moderne comme le téléphone : ils en tirent partie mais ils ne changent pas leur mode de vie.

Il y a 20 ans, les gens qui connaissaient les Himbas disaient : «dans 20 ans, il n’y aura plus de Himbas», alors qu’aujourd’hui on constate qu’ils sont toujours là. Il y a des gens qui se déculturent totalement, qui deviennent guide pour les touristes, qui quittent leur mode de vie traditionnel, qui vont vivre à Opuo, la petite ville, qui se mettent à avoir un métier et qui n’ont plus rien à voir avec ce que sont les Himbas. Pour autant, non, il y a réellement un mode de vie qui perdure. Il y a une fierté de la culture himba très forte.

Il y a certes un danger, un risque réel mais on ne peut pas affirmer qu’ils vont s’éteindre. Cela tient sur un fil. Le tourisme se développe ce qui fait qu’ils sont plus en contact avec les Occidentaux, les blancs, la modernité, mais ils résistent. Il faut néanmoins avoir de l’espoir et être optimiste pour eux.

« C’est comme dans Astérix, cela se termine toujours par un banquet autour d’une vache ou une chèvre sacrifiée »

Il y a des dizaines de pages de comédie pure, lors de la cérémonie de présentation de Zélie aux ancêtres et le mariage. Etait-ce vraiment aussi drôle sur le moment ?

C’était franchement insolite. C’est surtout avec du recul que nous y avons vu le côté comique de la situation. Sur place, nous nous disons que l’on vivait un moment étonnant, de le prendre comme il venait et l’on verrait jusqu’où cela nous mènerait.

Il est assez facile a posteriori d’y insuffler du comique. Quand on vit les choses, parfois on ne se rend pas réellement compte. Quant au mariage, je me suis vraiment amusé avec toutes les informations que me donnait Solenn, sur comment se passerait le mariage pour en faire quelque chose de limite burlesque, ce que cela peut limite devenir. La situation était ubuesque ! C’est comique, on ne se moque pas des traditions mais de nous même.

Tout cela est à prendre au sérieux avec un peu de légèreté aussi. Dans n’importe quelle situation, on trouve toujours une solution; il suffit de parler un peu plus longtemps. Ils arrivent toujours à s’arranger avec la tradition. Comme tout est oral, rien n’est gravé dans le marbre, il y a toujours le moyen de trouver une stratégie.

Solenn étant Française, c’est une situation nouvelle, il faut créer une solution. Elle fait en quelque sorte jurisprudence. C’est comme dans Astérix, cela se termine toujours par un banquet autour d’une vache ou une chèvre sacrifiée.

Est-ce que vous avez vraiment éviscéré les chèvres ?

Ce n’est pas moi qui les ait tuées mais j’ai participé à les dépecer. Le découpage, c’est leur affaire.

« Chaque situation est toujours réglée, pour le bien de tout le monde. C’est extrêmement positif, c’est très harmonieux »

Dans l’album, il y a deux notions très importantes : le matriclan et le patriclan, qui font que c’est une démocratie directe et très saine. Comment l’avez-vous vécu ?

Je trouve cela très beau, d’une grande modernité. Humainement parlant c’est extraordinaire de voir que tout le monde à sa parole. Il n’y a pas de hiérarchie et chacun est écouté. Cela donne forcément des moments d’une certaine lourdeur, cela peut durer longtemps. Cela génère des moments écrasants en terme de temporalité, que l’on doit subir. Je suis extérieur à tout cela, mais je vois bien que lorsque Solenn est là-bas, elle passe un temps fou à organiser ces meetings. La temporalité est complètement différente de la nôtre.

Chaque situation est toujours réglée, pour le bien de tout le monde. C’est extrêmement positif, c’est très harmonieux.

Cela semble aussi beaucoup plus égalitaire en terme femme-homme…

Oui, chacun à sa parole même si c’est assez drôle de voir que les hommes ont tous un petit siège pour s’asseoir alors que les femmes s’assoient par terre. Il y a quand même des différences mais elles ont leur mot à dire. Par exemple, la mère adoptive de Solenn est devenue depuis une cheffe de région et elle a donc une voix qui porte. Elle va souvent à la capitale puisqu’elle est l’une des représentantes du peuple Himba.

L’organisation des campements semblent très réfléchie. Est-ce la vérité sur place ?

Je ne sais pas d’où tout cela vient mais il y a quelque chose de très harmonieux dans la rondeur des choses : les cases sont rondes, les enclos des animaux sont ronds et le campement en rond. Nous ne sommes pas habitués à la rondeur des habitations, il n’y a pas d’angle et cela crée une ambiance radicalement différente. Ils sont proches de la terre et il n’y a pas d’étage. La case du gardien du feu sacré et le feu en lui-même tout cela est très codifié.

« C’est un cercle vertueux où rien n’est perdu, tout est utilisé, tout est mis à profit, c’est une sorte de minimalisme idéal »

Il y a aussi ce côté nature dans les cases. Ils les fabriquent avec des matériaux qui se désagrègent naturellement…

Moi cela me parle énormément. C’est absolument fascinant. Lorsque l’on parle d’être en harmonie avec la nature, ils le sont nécessairement. Ils sont obligés d’être là où les animaux peuvent boire et manger, de suivre le troupeau et de l’emmener ailleurs. De la même façon, ils ne possèdent rien. Ils vivent dans des cases qu’ils fabriquent eux-mêmes avec du bois, de la terre, de l’eau et bouses de vache. C’est un cercle vertueux où rien n’est perdu, tout est utilisé, tout est mis à profit, c’est une sorte de minimalisme idéal.

Par exemple, avec l’écorce du mopane, ils peuvent tout faire : des liens, des cordes et ils se guérissent avec les feuilles. Il suffit d’avoir un couteau sur soi et on peut vivre.

J’ai aussi été fasciné par vos dessins des chutes d’eau de la page 217…

Oui, les chutes d’Epupa sur le fleuve Kunene. C’est extrêmement impressionnant. Ça doit être l’un des plus beaux endroits que j’ai vu au monde. C’est énorme, ce fleuve qui s’élargit et ces énormes rochers couverts de baobabs multicentenaires. Ça fait partie de ces sites qui nous renvoient à ce que l’on est. Je n’ai quasiment rien vu de la Namibie, mais s’il y a un lieu à voir dans cette région, c’est celui-ci.

Ça me fascine aussi les paysages qui ne bougent pas avec le temps, qui sont restés «vierges». Les chutes, personne ne s’y aventure, c’est de la pure nature sauvage. Les Himbas ne peuvent pas détruire la nature parce que c’est leur ressource, ils sont obligés d’être en équilibre avec elle. En cela, ils sont très modernes. Nous, nous luttons pour retrouver un équilibre, on se rend compte que l’on en est très loin, alors qu’eux ils sont considérés par beaucoup de Namibiens comme des sauvages mais c’est eux qui ont raison dans le sens où l’équilibre, ils le vivent au quotidien. C’est beau de voir que l’on peut vivre aussi bien avec aussi peu.

Entretien réalisé le dimanche 26 novembre 2017
Article posté le jeudi 14 décembre 2017 par Damien Canteau

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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