Steve Baker : rencontre robotique

Bots est une série grand public de Aurélien Ducoudray et Steve Baker que la rédaction de Comixtrip adore. Pour parler de cet univers peuplé de robots, nous avons rencontré son dessinateur. Très jolie rencontre robotique avec un auteur drôle et chaleureux.

« Très tôt, j’ai donc su que je voulais faire de la bande dessinée très précisément. Pas de l’illustration, mais de la bande dessinée »

Steve Baker, plus jeune, avez-vous baigné dans l’univers de la bande dessinée ?

Avant d’être auteur, j’étais avant tout lecteur et c’est ce qui m’a donné l’envie de faire de la bande dessinée. Mes premiers émois, je les ai eu lorsque j’ai découvert Léonard le génie. Je trouvais cela magique parce que le dessin je le trouvais impossible. Je ne comprenais pas comment on pouvait avoir un truc aussi parfait avec des pleins et des déliés, tellement bien dessiné qu’on aurait cru que c’était dessiné à la machine.

Lorsque l’on regarde le dessin de Turk, on a l’impression qu’il n’a pas été réalisé par un humain. En plus, il y avait plusieurs degrés de lecture. Je me suis encore plus éclaté lorsque j’ai vu que les auteurs avaient réalisé des histoires longues.

Très tôt, j’ai donc su que je voulais faire de la bande dessinée très précisément. Pas de l’illustration, mais de la bande dessinée.

Est-ce que vous réalisiez vous même des livres ?

Non, parce que c’était assez laborieux. Je dessinais très mal. Je faisais donc plutôt des grands dessins sans trop de sens. C’est ma professeure d’arts plastiques au collège qui a senti qu’il y avait un truc, elle m’a attribué des taches comme dessiner des affiches dans le collège et m’a « obligé » à participer au concours scolaire à Angoulême. Je n’avais donc pas le choix, je devais faire des pages et tenir des délais. Je n’ai rien gagné parce que c’était mauvais mais ce furent vraiment mes toutes premières pages. J’ai donc découvert que c’était un métier dur et que ce n’était pas de la rigolade.

Par la suite, vos goûts ont-ils évolué ?

Petit à petit, j’ai découvert les comics, notamment ceux de Frank Miller. En revanche, j’ai tout fait en autodidacte et j’ai donc manqué quelques étapes des grands fondements de la bande dessinée, comme Franquin ou les gags de Hergé, dont je comprends le génie de narration mais cela ne m’intéresse pas du tout.

Avez-vous effectué des études de graphisme ?

Grâce à ma professeure d’art plastique qui a bétonné mon dossier, je fus accepté dans une école d’art. Je n’étais pas un très bon élève mais j’étais très motivé par le dessin. Je dessinais beaucoup, mal, mais je dessinais.

J’ai fait un bac Arts Plastiques contre toute attente. A l’époque, on ne parlait pas de bande dessinée car c’était un peu le parent pauvre des arts. Ce bagage m’a servi, cela m’a poussé à être curieux. Mes parents ne voulaient pas que je fasse de la BD, surtout ma mère qui était craintive et qui s’inquiétait pour mon avenir. C’est pour cela que j’ai commencé une fac d’anglais pour être prof ! Comme je n’étais moi-même pas convaincu, je ne voyais pas comment j’aurais pu transmettre aux autres. Je me suis un peu battu contre ma mère et mon père m’a dit que si c’était ce que je voulais faire, ils allaient m’appuyer.

Je me suis renseigné sur les écoles. La plus abordable et la plus réputée, c’était l’Institut Saint-Luc à Bruxelles. Petit normand tout jeune, j’avais un peu peur de quitter la maison et surtout c’était une grande aventure. Mais j’étais convaincu de ce que je voulais faire. Nous étions plusieurs centaines à passer le concours de toute l’Europe et j’ai fait partie des 25 retenus.

Ce furent trois années formidables ! J’ai eu des bases académiques en anatomies, en histoire de l’art, en scénario, donc un enseignement très complet. Ce n’était pas une fin en soi et ils nous poussaient à être curieux, à regarder ce qui se passait autour et à essayer des choses.

« [Pascal Jousselin] : Grâce à lui, j’ai eu un enseignement incroyable ! »

Que s’est-il passé par la suite ?

Mon diplôme en poche, je suis allé vivre quelques temps à Paris où je vendais des glaces dans un cinéma. Je présentais mes projets aux éditeurs en parallèle mais cela ne prenait pas. On m’a alors proposé d’illustrer un livre chez Milan avec Pascal Jousselin : Voltige et Ratatouille. Grâce à lui, j’ai eu un enseignement incroyable !

Comme je ne trouvais pas de scénariste et qu’il fallait que je bosse, j’ai commencé à écrire mes propres histoires : La vie en slip. C’étaient des gags en une planche parce que je trouvais cela plus simple d’écrire des récits courts. Ce que je n’imaginais pas c’est qu’il fallait que j’en produise 48 pour faire un album !

Chez Spirou, ils trouvaient cela très bien mais un peu trash pour le magazine. A la même période, Pif Gadget  renaissait et les responsables ont pris mes gags en l’état pour le magazine Je devais alors réaliser deux pages par mois. Ils me faisaient une totale confiance et cela m’a décomplexé.

En même temps, mon copain Joël Jurion – le dessinateur de Klaw – qui trouvait mes dessins très drôles, a voulu que l’on travaille ensemble. J’ai alors scénarisé deux tomes des Démons de Dunhill chez Vents d’Ouest.

Après cette série, j’ai rencontré Sébastien Floc’h qui m’a proposé de faire les pages de Inoxydables chez Casterman. J’ai beaucoup aimé ce projet car je devais changer de style de dessin. J’avais toujours rêvé d’un album d’aventure et cela tombait très bien mais ce n’était pas super bien payé !

En parallèle, je faisais aussi La vie en slip qui a partir du tome 2 avait une vraie histoire, un fil rouge constitué de gags en une page.

Comment avez-vous rencontré Aurélien Ducoudray ?

Tout simplement parce qu’Aurélien avait vu des pages d’Inoxydables. De mon côté, je lisais The Grocery que j’avais sur ma table de chevet. Un jour, il me contacte sur FaceBook en me demandant si je voudrais travailler avec lui. Le soir, en me couchant je fais le lien en regardant la couverture de l’album où il y a son nom. Je lui fais part de mes impressions et de mes éloges sur The Grocery.

Je fais alors des tests sur une histoire de zombies mais en fait il n’est pas du tout convaincu. Il me dit alors que ce qui est chouette c’est quand je dessine des robots. Il m’a envoyé le premier épisode de Bots, j’ai retrouvé mon œil de lecteur et je me suis dit que j’avais vraiment envie de connaître la suite.

« C’est de la science-fiction mais cela parle avant tout d’Humanité »

Aurélien Ducoudray nous avait confié qu’il avait aimé vos robots parce qu’ils étaient plus humains que de vrais robots. Pourquoi était-ce important qu’ils soient proches de nous, des Hommes ?

Parce qu’il y a toujours une dimension sociale dans les récits de Aurélien et moi c’est ce que j’adore. C’est de la science-fiction mais cela parle avant tout d’Humanité.

Finalement Bots n’est-il pas plutôt une histoire sur la filiation, sur les rapports père/fils plus qu’un récit de science-fiction avec des robots ?

Si Aurélien a écrit Bots, c’est parce qu’il allait être papa. Cela parle donc des préoccupations de plein de parents. C’est donc la rencontre avec ce petit être, qui ne parle pas la langue, qu’il faut apprivoiser, on ne sait pas d’où il vient et on ne sait pas ce qu’il va devenir. Cela parle donc de parentalité.

Il m’a refait dessiner une seule page dans le 1 : le moment où l’enfant sort du ventre parce qu’il voulait que ce soit une vraie scène d’accouchement. C’est pour cela que le robot a presque les pieds dans des étriers afin que le lecteur sente que c’est une naissance.

« [Aurélien] Je suis très content parce qu’il arrive toujours à me surprendre ! »

Quelles sont les interactions entre Aurélien et vous ? Vous laisse-t-il des latitudes ?

Il me laisse de grandes latitudes. Aurélien a une écriture assez instinctive. Il va lancer des idées très précises sur certaines choses, d’autres plus floues. Il m’envoie une suite de dialogues sans trop d’indications et je fais alors mon découpage. Il y a donc un grande liberté. Ensuite, nous en parlons.

J’ai aussi mes préoccupations et mes angoisses de lecteur qui reviennent à ce moment-là. A chaque fois qu’il m’envoie des bouts de scénarios, je les découvre en tant que premier lecteur et je lui fais part de mes envies, de mes intentions. Je suis très content parce qu’il arrive toujours à me surprendre !

Qui a les idées de références dans les décors ?

C’est moi. Je suis très content de cela parce que je trouve que cela nourrit beaucoup l’univers de Bots, cela donne de la crédibilité et on peut les retrouver régulièrement.

Avec Aurélien, nous avons aussi une passion commune pour les jouets. Nous collectionnons les robots et les figurines. Depuis tout petit, j’ai des jouets de robots, ça me suit.

Pouvez-vous nous présenter Rip-R ?

C’est un personnage gentil, embarqué malgré lui dans une histoire qui le dépasse. On lui a toujours dicté ses choix depuis toujours : il voulait être pilote de fusée et il se retrouve comme mécanicien de War-Hol. En plus, on lui impose encore un truc qui lui tombe sur la tête : un gosse !

Qui est War-Hol ?

C’est un robot père ou mère, on ne sait pas – même pour l’enfant d’ailleurs qui n’a pas de sexe – il a une relation viscérale avec Bé-Bé. Il doit absolument le protéger au-delà de toute raison.

Ce binôme Rip-R / War-Hol est très cohérent, ils sont interdépendants et très complémentaires. Parfois, ils peuvent ne pas être d’accord, ils s’engueulent mais ce n’est pas méchant. On sent petit à petit que Rip-R s’attache à lui et que ces personnages sont très humains.

« Oui, j’aime ce côté tout public, ça me plait ! »

Est-ce que l’on peut définir Bots comme une série grand public ?

Oui, j’aime ce côté tout public, ça me plait ! Ankama en plus fait un travail important en terme de prix pour son accès : 14€90 pour 100 pages, c’est peu ; alors que chez certains éditeurs il serait à 20/25€. Comme je viens d’un milieu modeste pour moi c’est un signe fort !

Il y a aussi les thématiques très différentes. Je suis content que Aurélien par son scénario et moi par mon dessin, nous puissions le faire. La quasi immortalité des robots confrontés à la mortalité des humains, qui ont une âme. Les robots cherchent d’ailleurs cette voix : avoir une âme. Nous parlons aussi de la guerre et des génocides.

Comme il y a de l’humour, les gens ne voient même pas que je dessine des scènes de carnage. Dans le tome 2, War-Hol fait un rêve où il y a des morts et où les personnages se tirent une balle dans la tête parce qu’ils n’en peuvent plus. Quand j’ai fini cette planche, j’avais le bourdon et je l’ai montré à ma femme qui n’a pas remarqué ce côté trash.

Avec mon dessin, je peux faire passer plein de choses que je ne pourrais pas faire si ce n’étaient pas des robots.

Sans dévoiler ce qu’il se passe dans le tome 2, nous pouvons dire qu’il se déroule entièrement à Ryk-Er, une prison d’état. En quoi était-ce agréable ou délicat de dessiner ce huis-clos ?

Visuellement, les couleurs sont plus lumineuses que le tome 1. La prison est dans le désert donc les couleurs sont fortes et assez étouffantes. En plus, nous passons à un cran au-dessus dans la sûreté du bébé. Ils sont nulle part et surtout la vie du bébé ne tient pas à grand-chose, ce qui apporte de nouveaux enjeux : est-ce qu’ils vont s’en sortir ou pas ? Il y a du suspense !

Aurélien pose une question à la fin de chaque chapitre mais il la laisse en suspens. Nous n’y répondons pas du tout, nous passons à un autre sujet et nous y répondrons par exemple deux chapitres plus tard. Nous jouons avec le lecteur et comme cela, il n’est pas en sécurité. Cela donne une lecture riche et étonnante. Souvent, les chapitres sont illustrés de manière différente, ce qui me pousse à chercher des moyens techniques variés. C’est enrichissant mais cela demande énormément de travail : pour chaque chapitre, j’avais une liste de robots à designer pour telle tâche, les endroits ou les décors. Je crois n’avoir jamais autant bosser pour réaliser des pages !

« [Bots] C’est un accomplissement ! »

Que représente Bots dans votre parcours professionnel ?

C’est un accomplissement ! J’ai pris confiance sur mes capacités à faire plein des choses très différentes. Mon dessin devient un peu plus évident aussi et je n’ai plus trop peur de dessiner ce que l’on me demande. C’est une série que je chéris ! C’est une série que j’attendais à tel point que j’ai de nouveau envie de travailler avec Aurélien après la fin de la série. Il m’a envoyé le scénario du 3 cette semaine et nous allons passer à la phase de découpage.

Quels genres de retours avez-vous eu après le tome 1 ?

Les retours étaient tellement bons sur le tome 1 que j’ai un peu peur de ceux du tome 2. Je suis aussi très content parce que des auteurs m’ont dit qu’ils aimeraient travailler avec moi. On m’a dit des choses gratifiantes et plaisantes.

En ce qui concerne le public, ce qui m’a le plus surpris c’est que je voyais toutes sortes de personnes : des jeunes, des vieux, des filles, des garçons et je trouve cela vraiment chouette ! Les gens qui le lisent sont toujours étonnés parce qu’ils ne s’attendaient pas à cela.

Entretien réalisé le samedi 27 janvier 2018
Article posté le samedi 03 février 2018 par Damien Canteau

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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