Thibaut Lambert : entretien avec l’auteur de De rose et de noir

Thibaut Lambert a répondu aux questions de Comixtrip concernant ses deux albums : Au coin d’une ride & De rose et de noir, deux publications aux thématiques délicates éditées par Des ronds dans l’o. Plongée dans un univers de ce jeune auteur de grand talent.

Thibault Lambert, est-ce que plus jeune vous avez baigné dans le monde de la bande dessinée ?

Oui, parce que mon grand-père lisait, lit encore énormément de bandes dessinées et c’est lui qui m’y a initié. Il lit de tout, notamment des livres d’Histoire et des romans. Il m’a fait découvrir les Tintin ou les Blake & Mortimer.

Comme ma mère a vu que je m’y intéressais, elle m’en acheta : les Tuniques Bleues, les Cédric, surtout des albums que l’on trouvait en supermarché parce que comme je venais de la campagne, il n’y avait pas de librairie spécialisée BD où j’habitais.

Adolescent, je dessinais beaucoup et j’inventais mes propres histoires. J’ai toujours écrit dans mon coin et mis en images des récits.

Votre premier album, Al Zimmer, traitait déjà de la maladie d’Alzheimer. Pourquoi cette thématique ?

Ma compagne travaillait en maison de retraite et à force de l’entendre raconter des anecdotes vécues à son travail, je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire de ce côté là. Au départ, cette histoire ne faisait que trois pages. Par la suite, je l’ai envoyée à la Ligue Alzheimer en Belgique et ils m’ont demandé d’en faire un album complet. C’est donc devenu une commande.

Je me suis alors documenté pour réaliser l’histoire. Je suis allé en maison de retraite pour voir comment cela se déroulait et la Ligue m’a fourni de nombreux documents.

Pourquoi avoir voulu poursuivre dans cette thématique dans Au coin d’une ride ?

A la suite d’Al Zimmer, j’avais encore des choses à dire, des choses non-abordées, mais je n’avais pas envie de faire de suite.

Comment a jailli l’idée de l’album ?

C’est une histoire que j’ai lu; un petit article de quatre lignes sur ce couple à qui l’on demande de ne pas afficher leur relation. Cela m’intéressait parce que cela me permettait d’aborder le sujet sous un autre angle.

Al Zimmer racontait l’histoire d’un petit garçon dont le grand-père était atteint de la maladie mais il ne comprenait pas réellement ce que c’était. Il se la représentait sous la forme d’un méchant masqué qu’il fallait combattre.

Comment Au coin d’une ride s’est-il retrouvé au catalogue Des ronds dans l’o ?

J’ai envoyé mon projet à plusieurs maisons d’édition, deux m’ont répondu favorablement. Marie Moinard – éditrice – m’a recontacté en premier et j’ai choisi le premier qui m’avait répondu.

« L’homosexualité en maison de retraite est encore très tabou, on demande encore aujourd’hui de la taire »

Dans l’album, il y a aussi le thème de l’abandon : Georges malade qui se sent abandonné dans l’institut et Eric qui se sent seul en rentrant chez lui. Pourquoi avoir voulu insister sur cela ?

Le lecteur ne les suit qu’un moment, on ne reste avec qu’eux que dans ce laps de temps, on ne sait rien de leur vie passée en commun, on découvre leurs doutes et leurs émotions sur une tranche de leur vie. L’homosexualité en maison de retraite est encore très tabou, on demande encore aujourd’hui de la taire. Et même la sexualité du quatrième âge en général.

Trois années se sont écoulées après Au coin d’une ride. Qu’avez-vous fait entre les deux projets ?

D’abord quelques projets n’ont pas abouti. J’ai réalisé deux carnets de voyage en Amérique du Sud après un an là-bas en 2011. Je l’ai soumis à un site de financement participatif. Un premier était sorti un peu avant Au coin d’une ride, puis je me suis lancé sur un deuxième mais le site a fermé un mois avant la fin de la campagne.

Est-ce que vous pouvez nos présenter Manon, l’héroïne de l’album ?

Manon est une femme de 25-26 ans qui commence à trouver sa place dans le monde du travail mais qui est bloquée par rapport aux hommes, par rapport aux relations amoureuses. Elle a vécu en couple avec un gars qui était violent verbalement et physiquement.

Manon a envie de croire de nouveau à l’amour mais sous une autre forme de relation ; mais ce passé la bloque, la frustre, elle a plein de doutes et elle a peur.

« En début de relation amoureuse, je me suis retrouvé avec une femme qui m’a annoncé que son ex lui tapait dessus. Je suis resté là sans trop savoir ni quoi dire ni quoi faire »

La thématique de la violence faite aux femmes résonnait-elle en vous ?

Oui, complètement. En début de relation amoureuse, je me suis retrouvé avec une femme qui m’a annoncé que son ex lui tapait dessus. Je suis resté là sans trop savoir ni quoi dire ni quoi faire.

Je sais que cela existe mais tant que tu n’as pas une personne en face de toi qui te le confie, cela paraît flou et très abstrait.

Avez-vous travaillé à partir de documentation ? Avez-vous rencontré des femmes dans cette situation, des psychologues spécialistes de cette question ?

J’ai en effet rencontré des psychologues mais j’avais surtout son expérience à elle. Nous en avons beaucoup parlé ensemble. Je sentais ses doutes même sur des petits gestes du quotidien, des choses qui me semblaient anodines.

« Je voulais avant tout qu’il y ait un message positif. Comme le sujet est très lourd, je voulais que le lecteur en sorte en se disant que c’est possible de surmonter cela »

Au-delà du thème, votre album parle de l’après, de la longue reconstruction, qui est rarement abordé en fiction. Etait-ce important de parler avant tout de cette période délicate, de se refaire confiance, de refaire confiance aux autres et à un autre homme ?

Je voulais avant tout qu’il y ait un message positif. Comme le sujet est très lourd, je voulais que le lecteur en sorte en se disant que c’est possible de surmonter cela. Manon, elle en veut, elle y croit et cela fait du bien de voir une personne si battante.

Dans ma propre expérience, ce ne fut pas simple. Lorsque que cette femme m’a confié cela, j’avais de la colère en moi pourtant je savais que cela ne servirait à rien. Le mieux à faire c’était d’être là, de l’accompagner et de l’aider dans ses moments de doute.

« Il y a des hommes qui tapent sur leurs compagnes mais il y en a beaucoup d’autres qui ne demandent qu’à les aimer »

De rose et de noir est plus que d’actualité en ce moment. Comment voyez-vous votre album dans cette période ?

C’est en effet particulier du fait de cette temporalité. J’espère que cela permettra d’apporter quelque chose de positif. Il y a des hommes qui tapent sur leurs compagnes mais il y en a beaucoup d’autres qui ne demandent qu’à les aimer.

Votre album devait forcément être publié par Marie Moinard et Des ronds dans l’o, un éditeur militant. Cela allait-il de soi ?

Quand Marie te dit oui, tu sais que tu vas aller jusqu’au bout et que si cela ne va pas, elle va te le dire. Elle fait son travail d’éditrice avec professionnalisme et avec du cœur. Pour moi, cela est très rassurant.

Après une telle histoire, est-ce délicat de se plonger dans un nouveau projet ?

J’avais terminé De rose et de noir en avril, je pouvais donc prendre le temps et réfléchir avant de me lancer dans autre chose. Pendant que je dessinais l’album, j’avais déjà travaillé sur mon futur projet.

Cette nouvelle bande dessinée parlera d’amour en maison de retraite. Quand j’ai réalisé Au coin d’une ride, lors d’une exposition, une directrice de maison de retraite de Saujon en Charente-Maritime est venue me voir pour me demander s’il était possible de faire une bande dessinée avec des personnes âgées. J’ai donc réalisé un atelier pendant une année avec une dizaine de résidents, une psychologue et une animatrice. Nous avons créé une histoire avec des personnages qui ont leur âge et qui vivent dans le même établissement qu’eux. Cela leur permet de parler de choses du quotidien qu’ils n’auraient pas abordé s’ils avaient été interrogés directement.

Ce qui m’intéressait, c’est que cela viennent d’eux et que je sois avec eux mais pas seul dans mon coin. A l’heure actuelle, l’histoire est bouclée, découpée et j’ai attaqué les crayonnés.

Entretien réalisé le samedi 25 novembre 2017
Article posté le vendredi 08 décembre 2017 par Damien Canteau

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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