Alicia

« Alicia Prima ballerina assoluta »  ou la danseuse étoile du régime cubain. C’est à la découverte d’Alicia Alonso, une femme hors du commun et haut en couleurs, que nous entraînent la réalisatrice et scénariste Eileen Hofer et la dessinatrice Mayalen Goust dans ce nouvel album édité chez Rue de Sèvres.

Alicia Alonso, un monument de la danse classique

Pour beaucoup d’entre nous la danse classique est synonyme de Bolchoï ou Kirov à Moscou, de New York City Ballet ou de Ballet de l’Opéra national de Paris. Mais à aucun moment, quand on n’est pas un.e expert.e dans le domaine de la danse classique, on ne pense à La Havane et à son « Ballet Nacional de Cuba ».

Alicia Ernestina de la Caridad del Cobre Martínez del Hoyo est née 21 décembre 1920 à La Havane. C’est à l’âge de neuf ans qu’elle débute la danse classique, à une époque où il était encore tabou pour une jeune fille de montrer ses jambes. Et plus encore, de la lever si haut, parce c’était indécent.

Dès 1931, Alicia suit les cours du chorégraphe cubain d’origine russe, Nikolai Yavorsky à l’école de ballet de la Sociedad Pro-Arte. C’est là qu’elle rencontrera Fernando Alonso, un danseur de six ans son ainé, avec qui elle se mariera à l’âge 15 ans.

Devenue Alicia Alonso, elle rejoindra son mari parti danser aux Etats-Unis et en 1940 elle intègre la compagnie new-yorkaise de l’American Ballet Theatre.  Alicia Prima Ballerina Assoluta est née.

Une ballerine aux yeux fragiles

Mais à l’âge de 19 ans, Alicia reçoit un coup de sabot de cheval. Elle restera plus d’un an immobile dans l’obscurité et devra se faire opérer pour soigner son décollement de la rétine. C’est grâce à son mari qu’Alicia remontera sur scène grâce à différentes lumières disposées aux extrémités de celles-ci pour que la ballerine puisse se repérer.

Tout au long de sa carrière Alicia fera preuve d’une énergie incroyable pour pallier ses problèmes récurrents de cécité malgré de nombreuses interventions chirurgicales qui la feront aller de mal en pis. Lors de son dernier ballet à Tokyo, la danseuse était aveugle.

Malgré ses problèmes de vue, la ballerine continuera à danser sur scène jusqu’à l’âge de 70 ans et s’attribuera les rôles principaux dans des ballets tels que « Giselle » ou « Le lac des cygnes » faisant de l’ombre à toute une génération de danseuses qui n’arriveront pas à accéder au sommet de leur art en raison de l’omniprésence de leur aînée.

Une égérie de la révolution cubaine.

En 1948 et après avoir dansé dans les plus grands ballets et sur les plus grandes scènes partout dans le monde, les époux Alonso retournent à Cuba et fondent le ballet Alicia Alonso.

Dès 1953 commence une lutte armée menée par Fidel Castro et Ernesto Che Guevara, qui rejoint le mouvement en 1955, pour chasser du pouvoir le dictateur Fulgencio Batista et son gouvernement soutenu par les Etats-Unis.  La Révolution cubaine aboutira le 1er janvier 1959, les rebelles instaurant un gouvernement révolutionnaire afin de mettre en place des réformes basées sur l’idéologie marxiste.

En 1959, le Ballet Alicia Alonso devient alors le « Ballet Nacional de Cuba » et l’état cubain prendra à sa charge les frais de fonctionnement de cette compagnie qui rayonnera dans le monde de la danse classique et formera de nombreux danseurs de grand talent. La danse classique devient alors une arme de propagande culturelle au service du régime castriste.

À l’origine d’ « Alicia prima ballerina assoluta »   » Horizontes » un documentaire.

Après de nombreux courts métrages, Eileen Hofer décide de tourner un long métrage documentaire.  Ce sera Horizontes et  il parlera de la vie d’Alicia Alonso alors âgée de 94 ans.

Pendant ses trois voyages à Cuba, la réalisatrice va faire son possible pour tenter de rencontrer l’égérie du régime des frères Castro qui en raison de son âge avancé ressemble plus à « l’Arlésienne ». Mais est-elle seulement encore de ce monde et ne le cache-t-on pas à la population ?

C’est à la fin de son dernier voyage, à l’issue d’une représentation du « Ballet Nacionale de Cuba », qu’Eileen Hofer pourra apercevoir l’idole des Cubains depuis la loge qui lui est réservée au Grand Théâtre de La Havane.

Ce très intéressant documentaire nous permet également de découvrir le quotidien, rythmé par la danse, deux autres danseuses, Viengsay Valdès une danseuse étoile cubaine âgée de 39 ans et Amanda de Jesús Pérez Duarte, jeune élève de l’école de ballet de La Havane.

Amanda, une ballerine en devenir.

Amanda est le deuxième personnage principal de cet album. C’est une jeune fille d’une dizaine d’années, dont parents se sont installés à La Havane pour qu’elle puisse suivre les cours de l’école de danse. Ils font d’énormes sacrifices financiers et familiaux pour que leur fille accède à son rêve. Celle-ci travaille d’arrache-pied afin de réussir l’examen qui lui permettra d’intégrer le « Ballet Nacionale de Cuba ».

À elle seule, Amanda incarne la relève et pour cela, dédie tout son temps à la danse classique. Elle danse en permanence que ce soit à l’école ou dans sa cuisine, la poignée du réfrigérateur lui faisant office de barre.  Sa volonté, réussir à tout prix et avoir la chance de pouvoir un jour toucher Alicia, au propre comme au figuré.

En filigrane, la situation à Cuba.

Quand on a visionné préalablement le documentaire « Horizontes », on se rend parfaitement compte de l’état de délabrement et de décrépitude dans lequel se trouve la capitale cubaine.

Depuis 1962 les Etats-Unis ont mis en place un blocus économique qui empêche les Cubains d’avoir accès à de nombreux produits de première nécessité, à moins de se fournir au marché noir. Le pays à de nombreux égards donne l’impression d’être resté figé dans les années 60. Il suffit de voir les nombreuses voitures américaines de ces années-là qui circulent dans les rues de La Havane… Quand elles peuvent circuler, en raison du manque d’essence et de pièces détachées qui se fait cruellement sentir.

Les autrices ont choisi de ne pas montrer visuellement le déclin du régime. Mais à de nombreuses occasions, les personnages de cet album font part de la situation économiquement difficile dans laquelle ils se trouvent. La situation politique n’est pas occultée puisque la désertion de nombreux Cubains est évoquée ainsi que l’existence de camps de travail forcé ou du quotidien difficile à vivre.

Un scénario adapté du documentaire.

Même si Eileen Hofer a utilisé la trame de son long métrage « Horizontes », elle n’en a pas moins apporté des changements importants. En effet la réalisatrice a fait le choix de ne garder que deux personnages principaux, Alicia et Amanda. Le personnage de Viengsay Valdès, devenue depuis la mort d’Alicia Alonso en 2019 la directrice du « Ballet Nacionale de Cuba », ne figure pas dans cette histoire.

En revanche la scénariste a choisi d’intégrer des personnages représentatifs de la vie cubaine qui figuraient dans ses rushs. C’est ainsi que la danseuse de danse cubaine obligée de se prostituer pour survivre, le chauffeur de taxi amoureux des ballets et le prêtre adepte des cigares cubains se retrouvent personnages secondaires dans ce scénario. Ils permettent de donner une vision exacte de ce qu’est la vie actuellement à La Havane.

Des dessins tout en douceur.

Il fallait toute la douceur du dessin de Mayalen Goust, dessinatrice également du récent « Lisa et Mohamed » pour représenter l’impression d’«aérien» qui se dégage lors des scènes de danse. La dessinatrice de « Vies volées » a abandonné le trait noir utilisé dans « Kamarades » pour faire place à un trait fin et en douceur qui contribue grandement à donner cette légèreté dans laquelle évoluent les ballerines.

Sur les planches qui se déroulent dans le cabaret, le rose flashy est prédominant et correspond à l’ambiance caribéenne qu’on peut ressentir sur place. Le reste de l’album repose sur des couleurs très douces et donne une impression de monde à part. Comme si cet univers clos de la danse classique était préservé de toutes les vicissitudes de la vie cubaine.

Alicia, un album à lire absolument.

Comme l’indique Eileen Hofer, cette histoire n’est une biographie de la Prima Ballerina Assoluta Alicia Alonso mais « une œuvre de fiction basée sur des personnages et des faits réels ». Elle nous permet de découvrir une figure importante du monde de la danse mais surtout l’univers de la danse classique, un univers auquel peu d’entre nous ont accès.

Une découverte de ce magnifique pays Cuba et une très belle histoire sur la transmission du savoir entre deux femmes, une au sommet de ce 6e Art qu’est la danse classique et l’autre dans l’attente d’y accéder un jour.

Article posté le dimanche 25 avril 2021 par Claire Karius

Alicia - Prima ballerina assoluta d'Eileen Hofer et Mayalen Goust (Rue de Sèvres)
  • Alicia, Prima Ballerina Assoluta
  • Scénariste : Eileen Hofer
  • Dessinatrice: Mayalen Goust
  • Editeur : Rue de Sèvres
  • Prix : 20 €
  • Parution : 14 avril 2021
  • ISBN : 9782810208012

Résumé de l’éditeur : «Dans les rues de La Havane, entre 1959 et 2011, les vies se croisent et se recroisent. Aujourd’hui celle d’Amanda, jeune ballerine en devenir. Hier, celle de Manuela, mère célibataire, qui n’aura fait qu’effleurer son rêve de danseuse classique et enfin celle d’Alicia Alonso, dont on suit l’ascension vers la gloire jusqu’à devenir prima ballerina assoluta au parcours exceptionnel. Dans un Cuba où règnent la débrouille et l’entraide, tout autant que la dénonciation et le marché noir, l’histoire de la démocratisation de la danse classique rime singulièrement avec l’avènement du régime révolutionnaire. Pour Amanda, la compétition est rude pour être parmi les meilleures tandis que pour Alicia, les choix ne sont plus seulement artistiques mais politiques, lorsqu’on voudra faire d’elle un instrument de l’ idéologie castriste.

À propos de l'auteur de cet article

Claire Karius

Claire Karius

Passionnée d'Histoire, Claire affectionne tout particulièrement les bulles qui abordent ces thèmes, mais pas seulement. Elle aime les lectures humaines et intimes qui savent l'émouvoir et lui donnent espoir en la vie. Elle partage sa passion sur sa page Instagram @fillefan2bd.

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