Contrapaso T1 – Les enfants des autres

Avec Contrapaso et Teresa Valero, plongez dans le Madrid des années franquistes, sous forme d’une enquête sur un meurtre sordide, intense, fort et poignant !

Madrid, février 1956, rédaction du journal « La Capitale »

Emilio Sanz, vieux journaleux bougon, est rédacteur des “faits divers”. Une fois de plus, il renâcle à rendre son papier sur la dernière exécution en date, car il a prouvé que le type n’est qu’un bouc émissaire. Depuis que Franco est au pouvoir et que la loi de censure est entrée en vigueur, la presse n’a pas le droit d’enquêter et encore moins de dire la vérité. Dégoûté, il claque la porte de la rédaction.

Le jeune et brillant journaliste Léon Lenoir vient de rentrer en Espagne après une longue période en France, pendant laquelle il travailla à L‘Express. Avant toute autre chose, il rend visite à sa mère, internée à l’hôpital psychiatrique Montfavet. Ne le reconnaissant pas, la pauvre répète en boucle qu’on lui a volé son enfant… En rentrant chez son oncle, il croise des étudiants qui distribuent un manifeste contre la participation du S.E.U. (Syndicat Fasciste Uni des Étudiants) à leur congrès…

Dans la nuit, Sanz est averti par un ami policier, d’un nouveau meurtre. Il se rend sur le lieu du crime avant même que l’inspecteur n’arrive. Sanz poursuit son enquête sur un Serial Killer qui sévit depuis 18 ans, mais ce nouveau meurtre ne colle pas. Pas de mise-en-scène compliquée et un cadavre dénudé. Sans parler d’étranges scarifications du corps…

Contrapaso : premier album solo et coup de maître

Teresa Valero est loin d’être une petite nouvelle dans la sphère bande dessinée. Même si c’est son premier album solo, l’autrice a un long passé sur des séries d’animation, via plusieurs studio d’animation espagnols. Entre autres, elle a participé à Tintin, Corto Maltese, Astérix en Amérique, Astérix et les Vikings, Cedric…, tout en donnant des cours de story boards et de narration à l’Université de Madrid.

Continuant sur sa lancée de raconteuse d’histoires, elle a écrit les scénarii de la série jeunesse Sorcelleries avec Juan Guarnido au dessin, puis Curiosity Shop, avec la dessinatrice Monste Martin.

Sa dernière sortie bande dessinée,  Gentlemind (Antonio Lapone au dessin et Juan Díaz Canalès en co-scénariste) nous plonge dans le destin d’une femme qui hérite d’un magazine de charme, à New-York dans les années 1950. Avec Contrapaso, elle situe son nouveau récit dans le maelström d’un journal pour une histoire à 100% espagnole.

Roman noir et historique

En apparence, Contrapaso a tout du roman Noir. Meurtres sordides, enquêtes de deux journalistes antagonistes, fausses routes, tous les codes sont réunis. Et pourtant, j’ai eu l’impression que le genre n’était pas le sujet central de cet album. Teresa Valero profite de ce contexte pour nous accompagner dans une plongée en apnée de l’Espagne franquiste d’après-guerre. Derrière l’enquête apparaissent petit à petit des personnages cabossés et un passé toujours pas digéré.

Ne connaissant pas spécialement cet épisode espagnol, j’ai découvert cette période sombre. Il faut dire que Teresa Valero s’est intensément documenté sur l’époque, comme elle l’explique dans l’appendice de l’album et que lieux et faits sont souvent authentiques…Sous ce régime totalitaire, la censure de la presse et la pauvreté sont omniprésentes. Cet univers, gouverné par le patriarcat, est systématiquement « régulé » par le sang, comme quand les étudiants manifestent contre le syndicat unique… Teresa Valejo intègre ce contexte à son histoire. Oui, ce n’est pas un “simple” roman noir de divertissement, mais une plongée dans les blessures du passé du peuple espagnol…

Questions morales

Au centre du récit, Teresa Valero place de vraies questions morales. Le rôle des femmes soumises dans cette société est évoqué subtilement. Entre autres, elle reprend des publicités d’époque, qui sans ambiguïté, leur “explique” leur place, juste bonnes à satisfaire le mâle dominant.

Plus étonnamment, elle évoque l’eugénisme, voire le rôle idéologique joué par certains médecins pour légitimer le régime. Et le plus terrible là dedans, c’est de découvrir que certains de ses personnages sont inspirés de personnages réels, comme le docteur Vallejo Najera et le psychiatre Dr López Ibor, qui essayait de mettre au point une méthode pour guérir les femmes homosexuelles. Tout rapprochement avec les théories nazies est terriblement évident…

Un dessin vertigineux

L’autre qualité de Contrapaso est sans aucun doute la qualité du dessin et de la mise-en-scène. Réalisé intégralement en numérique, on a pourtant l’impression d’être devant un dessin traditionnel à l’aquarelle (en couleur directe). L’effet est saisissant.

Son expérience de l’animation se ressent à chaque case, chaque planche.

Le dessin est virevoltant, et les cases s’enchaînent avec un rythme haletant. Son dessin rappelle sans aucun doute le travail du trait et de la couleur de Juan Guarnido sur Blacksad. Cela se traduit jusqu’à la bande son de l’époque et les décors fournis d’une grande richesse de détails.

Seul bémol à ce généreux album (prêt de 150 pages), de très (trop ?) nombreux dialogues qui remplissent les cases. Bien sûr, cela ralentit un peu la lecture, mais cela promet une longue lecture passionnante et documentée..

Une fin… une révélation… une suite…

Ce n’est qu’avec les dernières pages que le titre de l’album prendra son sens, en s’éloignant du contexte historique. L’album évoque alors la valeur de l’art et de l’expression créative dans un monde privé de liberté. Cela ne nous rappelle rien ?


Sans aucun doute, pour un premier album, Teresa Valero a fait très fort. Vivement la suite qu’elle prépare en se concentrant sur l’enquête qui obsède Sanz depuis fort longtemps…

  • Pour poursuivre dans l’univers de Contrapaso, vous pouvez parcourir l’entretien de Teresa Valero : interview.
Article posté le mercredi 21 avril 2021 par jacques

Contrapaso de Teresa Valejo
  • Contrapaso – T1 Les enfants des autres
  • Autrice : Teresa Valejo
  • Editeur : Dupuis
  • Prix : 23 €
  • Parution : 2 avril 2021
  • ISBN : 9782356740960

Résumé de l’éditeur : À Madrid, en 1956, à la rédaction de La Capital, tout semble opposer Léon Lenoir, le jeune reporter fougueux qui vient de débarquer de Paris, et Emilio Sanz, un vétéran des faits divers, aguerri aux pratiques de la presse dans cet état policier. Ces deux-là ont en commun ce besoin de vérité chevillé au corps et les quatre vertus désignées par Camus qui permettent au journaliste de rester libre même en dictature : la lucidité, le refus, l’ironie et l’obstination. Aidé par la charmante Paloma Rios, illustratrice, le duo remonte la piste d’un meurtre pour découvrir le sort des femmes victimes de la dictature au lendemain de la guerre civile.

Avec son suspense et ses rebondissements de grand spectacle, le polar perce surtout le mystère des théories racistes et déterministes de l’idéologie fasciste, en mémoire des crimes de la dictature, dans la perspective de l’héritage.

À propos de l'auteur de cet article

jacques

jacques

Designer Digital, je lis et collectionne les BD depuis belle lurette. Ex Rédacteur en chef d’Un Amour de BD, j’aime partager ma passion pour ce média, et faire découvrir les pépites que je croise. Passionné par la narration sous toutes ses formes, je suis persuadé qu’une bonne BD a autant de qualités qu’un autre produit culturel (film, livre, disque…) et me fais fort de vous l’expliquer.

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