La solitude du marathonien de la bande dessinée

Dans un très beau carnet, Adrian Tomine raconte ses rapports parfois conflictuels avec son propre travail d’auteur de bande dessiné. La solitude du marathonien de la bande dessinée, c’est un album de souvenirs, entre désillusions et humour.

20 années d’envie de bande dessinée : de sa jeunesse…

Auteur de bande dessinée indépendante américaine, Adrian Tomine est un artiste qui compte dans le monde du 9e art. Pourtant, à travers La solitude du marathonien de la bande dessinée, les lecteurs découvrent un dessinateur ayant vraiment lutté pour être reconnu, peu sûr de lui et d’une infinie gentillesse. Mais comment est-il devenu l’auteur de Blonde platine ?

Né en 1974 à Sacramento, Adrian arrive à Fresno à l’âge de 8 ans. Son premier jour dans sa nouvelle école est un fiasco. Alors que son enseignante lui demande ce qu’il aimerait faire plus tard, le petit garçon lui répond qu’il souhaiterait être un dessinateur célèbre, non comme Walt Disney mais comme John Romita, le co-auteur de nombreux comics à succès. Cette révélation lui vaut les pires moqueries, le rejet verbal ou physique de ses autres camarades.

Pourtant quelques années plus tard, Adrian devient le « meilleur auteur de BD réaliste du moment » comme l’écrit Robert Boyd, l’éminent journaliste.

… Aux premières séances de dédicaces

En 1995, Adrian est invité à la Comic-Con de San Diego. Il est reconnu par le public et ses pairs. Quatre ans auparavant, il a commencé l’aventure Optic Nerve, reprise en album par les éditions Drawn & Quarterly.

Pourtant, les critiques ne sont pas toujours tendres avec lui. Comparé trop souvent à Daniel Clowes, son modèle, il aimerait vraiment être reconnu pour son travail.

Entre les collègues un peu jaloux, des fans surprenants et des remises de prix où il n’obtient rien – notamment la fameuse cérémonie des Faux Fauves à Angoulême en 2016 – Adrian est un éternel anxieux. Il n’est jamais sûr de lui. Malgré son épouse Sarah et ses enfants qui tentent de le rassurer, rien n’y fait : il est un hyper-sensible…

La solitude du marathonien de la bande dessinée : de la difficulté d’être auteur

Jusqu’à présent, Adrian Tomine avait baladé ses crayons sur ses pages en parlant des autres, en leur inventant des vies; dans La solitude du marathonien de la bande dessinée, il se livre. Il brosse son portrait par de petites saynètes surprenantes et très drôles.

Faisant preuve d’une très grande auto-dérision,l’auteur des Intrus se met en scène dans des situations dans lesquelles il n’a jamais le beau rôle et c’est ce qui plait dans ce recueil si touchant. On le sent souvent dépassé, souvent interloqué par la réaction des autres, jamais sûr de lui mais toujours sincère et franc. Il est toujours bienveillant malgré les moments désagréables (voir la séance de dédicaces dans le sous-sol d’une librairie). Il en faut du courage pour se livrer ainsi sous un jour peu glorieux.

Comme de nombreux artistes et autres personnalités publiques, l’auteur des Intrus cherche l’amour et la reconnaissance de ses pairs ou du public. Comme il n’a pas confiance en lui, ces preuves pourraient flatter son ego et donc se sentir mieux. Éternel insatisfait, il a toujours peur de l’échec.

Un nom imprononçable, Daniel Clowes et le New Yorker

Dans La solitude du marathonien de la bande dessinée, les lecteurs découvrent amusés que Adrian Tomine a eu du mal à faire comprendre comment on prononçait son patronyme. Tominé, Tomaïne, même en reprenant ses interlocuteurs, cela ne fonctionne jamais.

Quant à sa proximité avec Daniel Clowes, il en joue aussi. De son illustre aîné, auteur de Patience, il aurait hérité de sa vivacité d’esprit et son trait. Proche de lui depuis quelques années, on découvre même Adrian lui rendant visite.

S’il lui arrive de nombreuses mésaventures, Adrian Tomine est un auteur apprécié de tous. Il continue fréquemment d’illustrer des couvertures du New Yorker, dont Françoise Mouly est la directrice artistique.

Carreaux bleus

La solitude du marathonien de la bande dessinée, c’est aussi un bel objet. Sous la forme d’un carnet de type Moleskine, l’album est imprimé sur des pages composés de carreaux bleus. Cela confère un côté intime, comme un journal de bord, qui convient idéalement aux confidences d’Adrian Tomine.

Son dessin d’une belle lisibilité est d’une grande force graphique. Son simple trait est toujours net et précis. Les décors sont a minima pour garder la puissance des interactions entre les personnages ou les moments d’introspection de l’auteur de Scènes d’un mariage imminent.

La solitude du marathonien de la bande dessinée : les embarras nombreux d’un auteur talentueux, entre déboires, soif de reconnaissance, difficultés à surmonter, famille aimante et humour puissant.

Article posté le dimanche 10 janvier 2021 par Damien Canteau

La solitude du marathonien de la bande dessinée de Adrian Tomine (Cornélius)
  • La solitude du marathonien de la bande dessinée
  • Auteur : Adrian Tomine
  • Editeur : Cornélius, collection Raoul
  • Prix : 23,50 €
  • Parution : 08 octobre 2020
  • ISBN : 9782360811847

Résumé de l’éditeur : Alors qu’il n’est encore qu’un jeune garçon plein d’espoir, Adrian Tomine se fait une promesse : il deviendra un jour un grand auteur de bande dessinée, aussi talentueux que John Romita. Mais voilà, comment transforme-t-on un rêve d’enfant en une longue carrière de dessinateur ? Avec beaucoup d’humour et d’autodérision, Adrian Tomine revient sur son parcours, un marathon solitaire semé de déceptions, de gaffes et d’humiliations. De la mauvaise critique à la dédicace foireuse, il livre sans fard les moments les plus embarrassants de sa carrière, explorant au passage sa relation conflictuelle avec la bande dessinée et son industrie. Pensé comme un carnet de croquis qui prend la forme d’un journal intime, l’ouvrage se fragmente en plusieurs chapitres chronologiques où chaque page utilise le même découpage. Usant d’un dessin épuré et sans couleur, Adrian Tomine bouscule son propre style en supprimant tout enjolivement pour mieux souligner l’honnêteté autobiographique de son propos. Pourtant, on rit volontiers du malaise et de la gêne qui se dégage de chaque situation Cinq ans après la publication de son dernier livre, Les intrus, Adrian Tomine prouve sa capacité à se réinventer en proposant un ouvrage à la première personne, qui témoigne des difficultés et des désillusions rencontrées par les auteurs de bande dessinée. En exposant ainsi sa propre vulnérabilité, il délivre un portrait sincère et parfois douloureux d’une profession en manque de reconnaissance.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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