Oleg

Oleg est dessinateur de bande dessinée. Vivant avec sa femme et sa fille, ce quinqua se pose beaucoup de questions sur son travail. Entre humour, maladie et amour, Frederik Peeters dévoile Oleg, son avatar BD dans un magnifique récit autobiographique, en quelque sorte, une suite de Pilules bleues.

Oleg, un misanthrope amoureux de sa femme

Quinquagénaire, Oleg est auteur de bande dessinée. Après une gros succès éditorial, il commence sérieusement à se poser des questions sur son travail. Sentant l’imagination parfois le fuir, il tarde à boucler son prochain album.

Misanthrope et très loin du monde hyper-connecté actuel, Oleg peut néanmoins compter sur sa femme. Une femme qu’il aime depuis 20 ans, comme aux premiers jours. Il aime aussi sa fille, une adolescente de 15 ans avec qui il partage vieux films et secrets de lycée.

L’homme inutile : l’arlésienne de la suite

De temps en temps, Oleg sort de sa tanière – son atelier – pour se confronter aux autres. Même s’il déteste cela, il se force.

Notamment pour une rencontre avec des lycéens où un seul d’entre eux à lu le fameux L’homme inutile, son best seller. Il fait aussi l’effort lorsqu’il doit aller dédicacer ce dernier. D’ailleurs tout le monde lui met la pression en lui demandant quand sortira la suite de ce phénomène éditorial. Oleg continue d’esquiver les questions parce qu’il ne sait pas où il en est dans son travail…

Oleg : avatar de Frederik Peeters ?

Vingt ans après la publication de Pilules bleues, performance graphique et narrative de haut vol, Frederik Peeters dévoile Oleg, une suite à son best-seller, sans en être vraiment une. Par cet avatar de papier, l’auteur de Saccage brouille les pistes : Est-ce une suite ? Est-ce une variation de sa propre vie ? Est-ce une auto-fiction, une autobiographie ?

Comme avec Pilules bleues, cet auteur si pudique et introverti, se livre comme jamais avec Oleg. Il parle avec douceur et infinie justesse de l’amour qu’il porte à sa femme et sa fille. Il  aborde le couple, l’usure des années ou la déchéance physique de sa bien aimée lorsqu’elle est victime d’un AVC.

« Je me déglingue, je tombe en morceaux, je vais devenir une épave et tu vas me quitter.

– Pas tout de suite. C’est pas au programme. Et puis, tu es une rescapée, maintenant. C’est toujours beau, les rescapés. »

Quel merveilleux message d’amour pour celle qui partage sa vie depuis 20 ans maintenant. 20 ans comme 20 ans après Pilules bleues. C’est simple, c’est beau, c’est pur !

Mise en abîme

Oleg, c’est aussi les questionnements d’un artiste sur son travail. Après de nombreux succès critiques et publics (Koma, Lupus, Les miettes, Constellation, RG, Aâma, L’homme gribouillé ou L’odeur des garçons affamés) que faire, que produire ? Est-ce qu’il sera à la hauteur des attentes ? Sera-t-il toujours aussi inspiré ?

Ces interrogations suivent les 184 pages d’Oleg. Il y a le noir à coucher sur les planches mais il y a aussi la pression du public et de l’éditeur. Quelle belle mise en abîme que cet album ! Découle aussi les questions de comment représenter sa vie en bande dessinée. Même s’il la déjà fait dans Pilules bleues, est-ce qu’on le fait de la même manière tant d’années plus tard ? Il pose aussi la question à sa compagne : Sera-t-elle gênée d’être montrée faible après son AVC ?

« – Tu prends du plaisir à faire tout ça ?

-Ça coule tout seul ! C’est fluide, ça vibre… A certains moments, je transpire même de joie ! Et j’adore vous dessiner, vos mimiques et vos postures. … Et les gens.

-Chouette

-Et à d’autres moments, je peine horriblement, tout me paraît malhonnête et impossible à saisir. »

Du noir et du blanc

Oleg, c’est aussi l’histoire d’un homme éloigné des considérations numériques actuelles. Dans cette société hyper-connecté, il apparait parfois comme un dinosaure qui n’a pas envie de succomber aux lieux communs de l’artificialité et de la superficialité.

Oleg, c’est aussi l’humour. Une autodérision, simple mais belle. Il y a les moments complices très drôles avec sa fille et les expressions à peu près justes de sa compagne.

Et il y a les noirs et les blancs. Sublimes et forts. Frederik Peeters sait manier avec habileté les ombres et les lumières, les vides et les pleins. Il suffit de se pencher sur ses hachures ou sur les scènes à la piscine pour être émerveillé par cette puissance graphique.

Oleg : c’est une vie d’artiste entouré des siens, pour les bons et les mauvais moments, pour la bande dessinée et pour l’amour.

Article posté le samedi 02 janvier 2021 par Damien Canteau

Oleg de Frederik Peeters (Atrabile)
  • Oleg
  • Auteur : Frederik Peeters
  • Editeur : Atrabile
  • Prix : 18 €
  • Parution : 14 janvier 2021
  • ISBN :  9782889230969

Résumé de l’éditeur :«Bon, la dégaine du personnage, on verra plus tard… Pour l’instant je l’imagine vaguement avec ma tête, c’est plus facile…»
Oleg est dessinateur de bande dessinée. Son quotidien, depuis plus de vingt ans, tourne autour de ça: dessiner, raconter. Et tout ceci coule naturellement, jusqu’à maintenant, jusqu’à ces jours récents, où la création semble patiner, où les projets se succèdent mais la conviction n’est plus vraiment là – comme si quelque part, «l’influx était perdu». Alors Oleg creuse, cherche et réfléchit. Autour d’Oleg, il y le grand et vaste monde, rapide, changeant, moderne, déstabilisant, inexorable. Ermite assumé mais observateur attentif, Oleg est le témoin malgré lui de ce monde en perpétuelles mutations, un monde qui amène son lot d’événements et de surprises, bonnes comme mauvaises. Et puis surtout il y son petit monde à lui: la femme dont il partage la vie depuis deux décennies, et leur fille, en pleine adolescence.
Tout juste vingt ans après Pilules bleues, Frederik Peeters se raconte à nouveau mais troque le «je» pour le «il», et, en utilisant cet avatar qu’est Oleg, brouille les pistes et esquive le piège de la trivialité. A travers ces chroniques, tour à tour drôles, incisives, touchantes, voire surprenantes, il lève ainsi (partiellement) le voile sur son métier et son quotidien de dessinateur, et se faisant, pointe nombre de contradictions qui hantent notre époque: ultra-modernité technologique et pensée réactionnaire, culte de la superficialité et quête d’authenticité, surabondance et désarroi.
Mais on pourra aussi, tout simplement, lire Oleg comme une belle déclaration d’amour que fait l’auteur à celles qui lui sont le plus proches – et comme un rappel, dépourvu de mièvrerie, que c’est cette force-là qui nous permet de sublimer le banal, et de tenir face à l’adversité.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

En savoir