Peau d’homme

Bianca doit se marier avec Giovanni. Mais elle ne sait rien de cet homme. Elle va donc utiliser un peau d’homme lui permettant de se transformer en Lorenzo. La rencontre entre les deux hommes fait des étincelles. Zanzim et le regretté Hubert mettent en scène ces amours illimitées dans Peau d’homme, un magnifique récit entre sexe, humour, religion, morale et genre. Virevoltant et passionnant !

Bianca promise à Giovanni

Italie, pendant la Renaissance. Fille de seigneur, Bianca attend avec appréhension son futur mari. Ses parents l’ont choisi pour elle : ce sera Giovanni, riche marchand. Les présentations sont succinctes, ce qui embarrasse vraiment la jeune femme. Même s’il est beau et semble charmant, elle aurait aimé le connaître un peu plus avant la cérémonie.

Surtout que tout ne va pas être simple du côté d’Angelo, le fils de la famille. Aujourd’hui dans les ordres, il n’hésite jamais à fustiger de toutes ses forces les femmes et leurs manières. Pour lui, elles doivent être couvertes de la tête aux pieds et ne doivent jamais sortir seules dans les rues.

Connaître son futur mari en revêtant la peau d’homme

En prise avec sa mère, Bianca voit l’occasion de partir quelques jours chez sa marraine pour souffler un peu. Là, elle découvre le secret de la famille maternelle : une peau d’homme ! Elle permet de se transformer en homme et de découvrir ainsi la vie et la sensation des êtres du sexe opposé.

Bianca enfile ce costume et devient ainsi Lorenzo, un beau et charmant jeune homme. Tout juste enfilé, elle découvre les plaisirs solitaires masculins ! Après les dernières recommandations de sa marraine – comment parler et comment marcher – elle s’habille et se rend en ville. Elle commence alors à suivre Giovanni qui l’invite Au chat qui louche. Elle est déçue par le comportement de ces hommes qui passent leur temps à boire.

Divine idylle

Alors qu’Angelo tente de mettre en place ses idées rétrogrades dans la ville, Lorenzo recroise Giovanni. Cette fois-ci, la taverne est plus animée. Transformistes, bagarre générale et alcool déniaisent la jeune femme.

Quelques jours plus tard, Giovanni remet à sa place un malotru et après une chamaillerie, il embrasse sur la bouche Lorenzo. Bianca ressent des choses nouvelles pour son futur mari. C’est le début d’une divine idylle, un amour transgressif et caché…

Une fable qui fait voler en éclat les stéréotypes des genres

Pour son dernier album avant son décès le 12 février de cette année, le talentueux Hubert avait laissé à son compère Zanzim, une histoire (d)étonnante ! Peau d’homme est une merveilleuse fable qui fait voler en éclat les stéréotypes des genres. Si elle est construite comme un conte populaire à la Grimm ou à la Perrault, le scénariste de Monsieur désire ? (avec Virginie Augustin) n’hésite pas à bousculer ses personnages dans leurs certitudes, à bousculer la société dans laquelle il les fait évoluer et donc par ricochets bousculer ses lecteurs.

Les femmes deviennent des hommes, les hommes aiment des hommes, une femme habillé en homme tombe amoureuse d’un homme, tout est remis en question dans cet excellent récit. Le scénariste du Leg de l’alchimiste questionne ainsi les genres, la sexualité et leurs interconnexions. Et c’est avant tout cela qui plait dans Peau d’homme. C’est intelligent et c’est d’une grande force narrative.

De la place de la femme dans la société

S’il n’y avait que cela dans Peau d’homme, l’histoire n’aurait que peu d’intérêt. Hubert la pimente avec d’autres thématiques qui font encore écho dans notre société. S’il prend la Renaissance comme toile de fond, c’est avant tout un prétexte, car les questionnements auraient bien pu avoir lieu de nos jours.

L’Italie de la Renaissance apporte de la féerie à sa fable. Période propice aux arts et à la culture, elle était aussi un moment de grande liberté sexuelle, notamment dans les milieux aisés de la noblesse. Les grands hommes d’église pour montrer leur puissance donnaient des bourses aux peintres et autres musiciens. La vie y était bouillonnante.

Le scénariste de Miss Pas Touche (avec les Kerascoët) interroge aussi sur la place de la femme dans la société, celle qui n’a pas son mot à dire lorsqu’elle doit se marier, celle qui doit être une bonne épouse et enfanter. En cela, Bianca est d’une grande modernité. Elle ne veut en aucun cas se laisser dicter sa vie, même si elle accepte à contre-coeur son mariage forcé. Peau d’homme met en scène une femme qui veut jouir de son corps sans être un simple objet. En cela, l’album peut aussi se rapprocher de L’âge d’or, la superbe geste féministe de Moreil et Pedrosa,

De la (trop) grande place de la religion dans la société

Cette soumission à l’homme et au patriarcat est avant tout entretenue par l’Eglise. Ainsi, la religion régit la vie des sujets du royaume, dans le temps (fait sonner les cloches pour les moments de la journée mais aussi dans l’année en décidant des travaux dans les champs ou encore pour les différentes étapes de la vie : baptême, mariage, extrême-onction) et dans l’espace (les bâtiments religieux sont au centre des villes).

Peau d’homme fustige ainsi la main mise de la religion sur les Hommes, sur les corps et dans leur sexualité. Pour l’incarner, Hubert a choisi Angelo, le frère de Bianca. C’est un être illuminé, sans recul et orthodoxe dans la lecture de la foi. Il se fait législateur en écrivant des lois autour des habits des femmes et fait humilier celles adultérines. Des hommes de main font régner la terreur.

Les femmes, la sexualité, l’homosexualité et la religion sont des thématiques chères à Hubert, qui les aborde souvent dans son immense œuvre (Monsieur désire ?, La ligne droite, La nuit mange le jour, Le boiseleur, Les ogres-dieux…).

De l’alchimie du dessin

Hubert et Zanzim n’en sont pas à leur premier album ensemble. Ils avaient déjà travaillé sur Ma vie posthume, une très belle série fantastique sur la vie après la mort d’une vieille femme. Avec Peau d’homme, les lecteurs ont l’impression que leurs talents ont fusionné, qu’ils sont en alchimie complète.

Le trait de l’auteur de L’île aux femmes est tout en rondeur et délicatesse. Son dessin est d’une grande lisibilité. Ses personnages se détachent parfois de ses décors comme dans un dessin animée des années 70/80. Le mouvement est là dans toutes les vignettes, notamment dans une même grande case, lorsque les héros déambulent, à la manière de Fred. Les yeux possèdent la puissance des émotions. C’est simple et c’est beau.

Peau d’homme : l’un des plus beaux albums de cette année 2020. De la grandeur, de l’esprit, de l’intelligence, de l’humour et du fantastique, porté par un merveilleux dessin. On ne pouvait rêver mieux comme œuvre posthume. Merci Hubert pour nos plaisirs de lecture et pour nous avoir fait tant rêver !

Article posté le jeudi 18 juin 2020 par Damien Canteau

Peau d'homme de Hubert et Zanzim (Glénat / 1000 feuilles)
  • Peau d’homme
  • Scénariste : Hubert
  • Dessinateur : Zanzim
  • Éditeur : Glénat, collection 1000 feuilles
  • Prix :  24 €
  • Parution : 03 juin 2020
  • ISBN : 9782344010648

Résumé de l’éditeur : Dans l’Italie de la Renaissance, Bianca, demoiselle de bonne famille, est en âge de se marier. Ses parents lui trouvent un fiancé à leur goût : Giovanni, un riche marchand, jeune et plaisant. Le mariage semble devoir se dérouler sous les meilleurs auspices même si Bianca ne peut cacher sa déception de devoir épouser un homme dont elle ignore tout. Mais c’était sans connaître le secret détenu et légué par les femmes de sa famille depuis des générations : une « peau d’homme » ! En la revêtant, Bianca devient Lorenzo et bénéficie de tous les attributs d’un jeune homme à la beauté stupéfiante. Elle peut désormais visiter incognito le monde des hommes et apprendre à connaître son fiancé dans son milieu naturel. Mais dans sa peau d’homme, Bianca s’affranchit des limites imposées aux femmes et découvre l’amour et la sexualité.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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