Peuple invisible

Après l’oeuvre de Yoshiharu Tsuge, les éditions Cornélius poursuivent la publication de celle de Shohei Kusunoki avec Peuple invisible, un magnifique recueil d’histoires courtes. Envoûtant !

Shohei Kusunoki, une courte et riche carrière

En moins de treize ans – dont neuf dans la revue GaroShohei Kusunoki a véritablement marqué l’histoire du manga, et plus particulièrement celui du gekiga (histoires parlant aux adultes, sociales et sociétales). Né le 17 janvier 1944 à Tokyo, le mangaka souffre de problèmes cardiaques dès sa plus jeune enfance.

Lorsqu’il ne va pas à l’école à cause de sa maladie, il loue des mangas dans les librairies de prêt de son quartier. Il cofonde un fanzine avec des amis désirant devenir mangakas. Il devient par la suite, en 1961, l’assistant de Sanpei Shirato, l’auteur notamment de Kamui-den. Il est heureux de partager le travail du maître, lui qui fut un de ses grands admirateurs.

Trois ans plus tard, il publie ses propres histoires dans le magazine Garo, fondé par Katsuichi Nagai. Il y croise Shin’ichi Abe (créateur de Un gentil garçon), Yoshiharu Tsuge (L’homme sans talent, Les fleurs rouges, La vis, Le marais), Shigeru Mizuki (NonNonBâ) et Susumu Katsumata (Poissons en eaux troubles). Avec ce dernier en 1967, se crée une véritable amitié qui stimula les travaux des deux auteurs.

Très malade à l’été 1973, Shohei Kusunoki décède l’année suivante, à 30 ans. Cette courte mais riche carrière est de nouveau mise en lumière par l’excellent travail des éditions Cornélius. Après La promesse en 2009, la structure bordelaise dévoile Peuple invisible, constituant ainsi l’intégralité des récits de l’auteur.

Peuple invisible, une œuvre subtile et légère

Sous couverture souple, Peuple invisible charme son lectorat. A travers 336 pages, sept histoires courtes et une plus longue en huit parties, les lecteurs découvrent une œuvre subtile et plus légère que celle de Yoshiharu Tsuge. Traduit du japonais par Satoko Fujimoto et Eric Cordier, le recueil met en scène des anonymes dans un court moment de leur vie.

Très influencé par Yoshiharu Tsuge et Yoshihiro Tatsumi (Cette ville tu tueras, Rien ne fera venir le jour), il met en lumière les « invisibles », ces personnes des classes populaires qui jusqu’à ces publications avaient été les grandes oubliées des mangas. Ces êtres de papier sont pourtant magnifiquement dépeints, avec une grande justesse. Ils étaient le cœur de la revue Garo, pour enfin comprendre leur sort parfois misérable et funeste, des héros broyés par le système et la société. Ces récits étaient avant tout une façon de prendre à contre-pied ceux d’Osamu Tezuka, plus jeunesse et grand public. S’ils étaient admirateur du maître mangaka, ils voulaient crier leur soif de liberté, une jeunesse en opposition à la classe dirigeante japonaise extrêmement conservatrice.

Des cloches du soir…

Les récits courts du Peuple invisible ont été publiés entre 1970 et 1972, la plupart dans le magazine Garo. Les sept premiers sont indépendants.

Les cloches du soir met en scène un duel qui n’avait pas pu se dérouler il y a quelques années, Les glycines en fleur conte les déboires d’un homme malade de l’alcool et qui doit être sobre pendant un an, Laridelle Laridon aborde le sujet du temps qui passe à travers un homme qui revient passer quelques jours dans sa famille, Yasubei quant à lui est un adolescent réservé et mystérieux qui regarde le monde qui l’entoure, Les bombyx revient sur l’amour d’une femme et d’un homme rejeté par le père de la première, Les fleurs de l’au-delà met en scène un petit garçon dont la maman est très malade .

… à En loques

En loques est un récit long en huit épisodes. Ryo arrive dans un petit village et croise Chi. L’homme aveugle lui demande d’aller admirer les cerisiers en fleur, en vain. Ils sont interrompu par deux jeunes enfants qui s’amusent à taquiner Chi. Quelques instants plus tard, l’un des deux garçons reçoit des planches sur la tête et ne voit plus d’un oeil…

Ryo, par sa cécité, connait la souffrance. Il entre donc en empathie avec les autres et se tient toujours prêt d’eux pour les soulager.

Peuple invisible, de la poésie et de l’humour

Avec Peuple invisible, les lecteurs découvrent un auteur fin, subtil et d’une rare justesse. Contrairement à ses aînés, Tatsumi, Mizuki ou Tsuge, Shohei Kusonoki apporte de la légèreté, de la poésie et de l’humour à ses récits. Si le fond n’est jamais très rose, il tente de désamorcer les désillusions et le désarroi de ses héros de papier. Il suffit de se pencher sur Les bombyx pour découvrir la beauté de son côté poétique. Il suffit de lire En loques pour découvrir son humour.

Ce que les lecteurs apprécient aussi dans ce recueil, c’est la facilité qu’à Kusunoki pour être en empathie avec ses personnages. Il est toujours dans la bienveillance, même pour ceux avec un passé sombre ou ceux avec une personnalité complexe.

Peuple invisible : un recueil d’histoires courtes pour découvrir un auteur riche, intelligent et subtil; un maître mangaka !

Article posté le dimanche 21 juin 2020 par Damien Canteau

Peuple invisible de Shohei Kusunoki (Cornélius)
  • Peuple invisible
  • Auteur : Shohei Kusunoki
  • Traducteurs : Satoko Fujimoto et Eric Cordier
  • Éditeur : Cornélius, collection Pierre
  • Prix : 26.50 €
  • Parution : 11 juin 2020
  • ISBN : 9782360811595

Résumé de l’éditeur : Les histoires réunies dans ce volume complètent La promesse, achevant de rendre disponible l’intégralité des récits composés par Shohei Kusunoki. Elles ont pour la plupart été publiées dans Garo, la légendaire revue d’avant-garde fondée en 1964 qui a révélé des auteurs aussi incontournables que Yoshiharu Tsuge ou Yoshihiro Tatsumi, accompagnant pendant les décennies 1960 et 1970 une jeunesse réfractaire au conservatisme de la classe dirigeante. Shohei Kusunoki a imaginé ces histoires entre 1968 et 1974 dans un Japon qui cherchait à se réinventer par une course à la modernité peu soucieuse du sort des classes populaires. Comme son ami Susumu Katsumata (Neige rouge, Cornélius), il fut marqué par l’apparition de Yoshiharu Tsuge, qu’il fréquenta à cette époque et dont l’influence se retrouve dans plusieurs des récits regroupés ici. Délaissant le registre contemporain sans renoncer à parler de son époque, Shohei Kusunoki s’attache à décrire avec justesse la vie du peuple, tout en lui insufflant une dimension épique. Au travers de genres aussi codés que le conte traditionnel ou le récit de samouraï, il décortique l’ambiguïté des rapports humains. Mettant à nu les sentiments qui unissent les êtres, les raisons pour lesquelles ils s’attirent et les malentendus qui les séparent, Shohei Kusunoki parvient, à travers un style limpide, à exprimer ce qui ne l’est pas. Un auteur immense qu’il est urgent de redécouvrir et de célébrer.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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