Rita sauvée des eaux

Le père de Sophie est un héros : il a sauvé de la noyade Rita. Mais il y a aussi laissé sa vie. Trente ans plus tard, Sophie Legoubin-Caupeil décide de retrouver la femme miraculée. La scénariste raconte son enquête en Inde à travers le superbe album Rita sauvée des eaux, mis en image par Alice Charbin. Émouvant !

Une rencontre attendue depuis trente ans

Sophie, sa fille Elvire et son mari Edouard, ainsi qu’Alice se rendent à Mumbai en Inde. Nous sommes en 2017 et le moment est important : Rita marie son fils aîné. Cette rencontre, Sophie et Rita l’attendent depuis trente ans. Il faut dire que cette dernière fut sauvée de la noyade par le père de la première.

Deux ans plus tôt, Sophie était de retour sur le lieu de ce moment si fort. Chennai était le point de départ de son enquête qui devait la mener à Rita.

Le 1er janvier 1987, entre joie et pleurs

Tout est encore frais dans la tête de Sophie. Les Legoubin – le père, la mère, François le fils et Sophie – sont en voyage de fin d’année. Ils ont décidé de passer les fêtes en Inde dans l’hôtel Taj Koram. Ce 1er janvier 1987 devait être un moment sympathique et agréable pour toute la famille. Entamer la nouvelle année en Inde devait être un petit moment magique.

En cette fin de matinée, les Legoubin sont sur la plage. Au loin, un couple de jeunes mariés en voyage de noces : Rita et son époux. Alors qu’elle ne sait pas nager, son mari l’emmène mais les courants sont traîtres ici. Elle se noie. Personne ne réagit. Adolescente, Sophie hurle à l’aide, tandis que son père plonge pour aider la jeune femme. Il la sauve mais lui y perd la vie. Tout le monde se regroupe autour de Rita, mais il n’y a personne autour du héros.

« Après avoir vu papa à l’hôpital en maillot de bain, sur son lit, constaté qu’il était bien mort, noyé d’épuisement, pas ressuscité, et qu’aucun miracle ne se produisit, on est rentrés à l’hôtel de Chennai »

Rita sauvée de eaux : boucler la boucle

Rita sauvée des eaux, c’est un magnifique album, empli d’émotions, entre passé et présent, entre recherche d’une racine et page d’un deuil qui se referme. Sophie Legoubin-Caupeil raconte avec force ce chemin pour retrouver celle qui restera à jamais comme faisant partie d’une famille disloquée en plein vol par l’exploit héroïque d’un père.

Après ce sauvetage, les Legoubin ne seront plus jamais les mêmes. La famille vole en éclats : le traumatisme de la perte de son époux, la mère ne s’en remettra jamais : « Les enfants, je ne vivrai pas sans votre père ». Elle se suicide deux ans plus tard. François, le fils aîné, sombre dans la dépression et est interné plusieurs fois. Il réussit à s’en sortir en allant vivre au milieu de la nature, en ermite. Reste Sophie, qui veut renouer avec ce passé si douloureux. En retrouvant Rita, elle boucle la boucle. Elle est alors en paix avec son histoire. Les deux femmes sont désormais unies pour le restant de leur vie. Ce fil qui les lie, c’est ce père absent, ce père qui meurt en sauvant. Un sacrifice pour que l’autre continue de vivre.

« J’aimais mes parents facilement, sans détour […] Je savais que nous étions liés les uns aux autres et qu’il valait mieux s’aimer simplement. »

L’Inde si belle, si envoutante

Il aura fallu trente ans pour que Sophie Legoubin-Caupeil puisse tenir Rita dans ses bras. A la manière d’un carnet de bord et d’un journal intime, l’autrice emporte dans sa valise, les lecteurs, qui découvrent un récit empli d’émotions. Sans jamais verser dans le pathos, elle arrive à nous faire ressentir toutes les sensibilités de ce voyage vers le meilleur. C’est fort, c’est poignant. La scénariste ne se morfond pas; elle est fier de son papa, héros à jamais.

Tout est là dans Rita sauvée des eaux avec justesse et sans fard. Les souvenirs qui refont surface, mais également les recherches, les policiers, les archives de l’hôpital, le rapatriement du corps et la correspondance entre Sophie et sa « sœur de cœur ». Ces messages téléphoniques et ces lettres sont d’une telle force, c’est beau !

Et il y a l’Inde, avec toutes ses extravagances et ces petits riens qui font un grand tout. Les couleurs, les odeurs, les véhicules improbables et les habitant.es. On est emporté dans tourbillon. A l’image du superbe Rouge Karma d’Eddy Simon et Pierre-Henry Gomont dans lequel les auteurs contaient l’histoire d’une Française tentant de retrouver son mari mystérieusement disparu à Calcutta, Rita sauvée des eaux possède aussi ce charme aérien que l’on doit à ce majestueux pays.

Une fable contemporaine magnifiquement mise en image

Cette ambiance et cette atmosphère si bien restituées, on les doit à Alice Charbin. L’autrice, dont c’est la première bande dessinée, a suivi des cours au Camberwell College of Art de Londres dont elle obtint un diplôme en 1991. Elle entame alors une carrière d’illustratrice jeunesse. Son album Get Set fut récompensé d’une deuxième place du prix prix Macmillan.

Les planches de Rita sauvée des eaux sont très belles. Entre simple trait et crayons de couleurs, elle réalise des pages douces, chaleureuses et aériennes. Il suffit de prendre quelques minutes pour regarder sa page de remerciements pour déceler tout le talent de cette autrice franco-anglaise.

L’album se referme sur un épilogue entre photo d’époque et du mariage du fils aîné de Rita. Il est doux. Il est beau. Il est fort.

« Tout au long de tes jours

Te précède ton enfance

Entravant ta marche

Ou te frayant un chemin. »

[Andrée Chédid, Regarder l’enfance]

Article posté le dimanche 09 août 2020 par Damien Canteau

Rita sauvée des eaux de Sophie Legoubin Caupeil et Alice Charbin (Delcourt)
  • Rita sauvée des eaux
  • Scénariste : Sophie Legoubin-Caupeil
  • Dessinatrice : Alice Charbin
  • Editeur : Delcourt, Hors Collection
  • Parution : 10 juin 2020
  • Prix : 22.95 €
  • ISBN : 9782413019497

Résumé de l’éditeur : Mumbai. 2017. Alice, Sophie et sa famille se préparent pour aller assister à un mariage. Lorsqu’une invitée demande à Sophie dans quelles circonstances elle a connu Rita, la mère du marié, elle fait appel à ses souvenirs. Rita est plus jeune, elle se débat dans l’eau. Le père de Sophie plonge pour la sauver… Le récit lumineux d’une métamorphose, de comment on décide de transmettre une certaine résilience aux générations suivantes, de transformer un drame en joli conte et de jeter enfin le costume de victime.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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