Financement participatif: les blogueurs BD récoltent enfin ce qu’ils ont semé?

Elle espérait récolter péniblement 9.000 €. Elle en est actuellement à 120.000 € (et ça continue d’augmenter). Le financement participatif de la bande dessinée « Comme convenu », de Laurel, a fait exploser la plate-forme Ulule. Signe que les blogueurs BD récoltent enfin ce qu’ils ont semé?

Le 6 octobre, Laurel lançait un financement participatif pour sa BD Comme convenu, récit pseudoautofictif de son expérience d’expatriation aux États-Unis pour lancer une start-up de jeu vidéo dans la Silicon Valley. Un récit dont elle publiait déjà les planches une à une sur son blog, depuis de long mois. Blog qu’elle alimente sans discontinuer depuis maintenant plus de douze ans.

L’objectif était de réunir a minima 9.167 euros en un mois. En une journée, elle en a récolté plus de 100.000. La campagne est programmée jusqu’au 6 novembre et cela continue de monter. Aux dernières nouvelles, elle en était à 122.000 euros.

Sa réaction, sur twitter: « Oh la la…je ne m’attendais pas à tout ça…  c’est FOU!! MERCI!! Je suis sur un NUAGE! Plus de 2000 contributeurs… comment est-ce possible? Comment? Je n’en reviens toujours pas… c’est ahurissant! J’espérais atteindre 14.000 en un mois (la somme qu’il me fallait, en fait, pour ne pas…… en être trop de ma poche avec les goodies prévus), et voilà que… 800%? Vraiment? Mais WAW! C’est complètement dingue! Merci, merci à vous tous du fond du cœur! »

Le financement participatif, nouvel eldorado?

Des appels à participer au financement d’une BD, on en trouve à la pelle sur internet. On dénombre au moins 190 projets BD en cours chez Kickstarter, une bonne cinquantaine (en cours ou passés) sont recensés chez kisskissbankbank… Mais rares sont ceux qui ont le succès de celui de Laurel.

Rares, mais pas totalement inédit. Si les chiffres évoqués ici et la rapidité avec laquelle la somme a été récoltée donnent un peu le vertige, Laurel n’est pourtant pas la première à faire un tel carton. Le Dav Book du blogueur BD Dav a collecté le mois dernier 25.690 €, alors que son objectif de départ était de 3.000 €. Un objectif atteint en 28 minutes. L’auteur dissertait sur le sujet sur le blog d’Ulule.

D’autres albums lèvent également des sommes étonnantes. « Gratuit », de Clé: 14 988 € collectés sur un objectif de 1 000 €. Le journal de Siri: 15 591 € collectés sur un objectif de 4 400 €, Breum: 22 706 € collectés sur un objectif de 5 000 €. Des financements à 500%, 700%, 900%, donc.  Pourquoi des pourcentages si hauts? Peut-être parce que ces plate-formes encouragent à mettre un objectif bas, quitte à le dépasser largement (les fonds ne sont débloqués que si le budget de base est atteint).

Un lien déjà fort avec le public

Mais ceci n’explique pas tout. On ne récolte pas 100.000 euros en une journée par hasard.
Le secret de Laurel, c’est le lien qu’elle a su tisser peu à peu avec son public. En proposant gratuitement ses dessins sur internet depuis plus de dix ans, elle s’est constituée peu à peu une base de fans qui aiment suivre ses aventures.
Et si jusque là ses albums papier n’ont eu qu’un succès relatif, c’est peut-être parce qu’ils ciblaient principalement le jeune public, et pas les adultes. Hors, c’est auprès des adultes qu’elle a accumulé un capital sympathie au fil des années. C’est les adultes qui suivent depuis de long mois les planches de Comme Convenu qu’elle met en ligne sur le site. C’est les adultes qui veulent connaitre la fin de l’histoire. Et c’est les adultes qui, le 6 octobre, ont fait chauffer la carte bleue pour la soutenir. Ce double lien avec les internautes, construit peu à peu via un blog de qualité, et renforcé sur ce projet précis grâce à une prépublication en ligne du projet depuis très longtemps, est donc ici primordiale.

Des non-blogueurs à la peine

Et c’est une des raisons qui fait, qu’a contrario, tous les projets de BD en financement participatif ne font pas sauter la banque.
Certains arrivent à leur objectif, et en sont déjà très content: « Sous le lit » a récolté 5.401 € sur un objectif de 5.000 €, « Plaisirs de Meufs » 2.705 € sur un objectif de 2.300 €…
D’autres peinent carrément à décoller. Parce qu’ils sont lancés par de parfaits inconnus ne bénéficiant d’aucun réseau ou relais, souvent. Mais parfois, des signatures connues des fans de bande dessinée n’attirent pas non plus les donateurs en masse. Faute de vrais relais sur internet, sûrement. Question de génération du lectorat visé, aussi.

Ce portefolio sur Sherlock Holmes qui, au moment ou j’écris ces lignes, risque de louper de quelques centaines d’euros son financement, malgré un CV impressionnant et une photo de Depardieu et Laurent Gerra (!). Et côté projets annulés alors que sur le papier ils avaient tout pour réussir, le financement du « Spoon Poche » de Léturgie père et fils ne s’était pas fait, les auteurs n’ayant réussi qu’à collecter 7.609 € sur un objectif de 13.000 €. [Edit: apparemment la collecte avait été arrêtée par choix suite aux événements de Charlie Hebdo. On y revient dans un autre article d’ici peu].

Le secret, alors, pour un financement participatif réussi sur internet? Avoir noué un lien avec les internautes bien avant de le lancer ; et avoir largement parlé du projet en amont, pour que le jour où il est lancé, les internautes aient réellement envie de le soutenir. A ce jeu là, les blogueurs BD installés ont évidemment une longueur d’avance.

Lire également: « Le financement participatif, c’est le plus court chemin entre une idée et sa réalisation » (Interview du directeur général adjoint d’Ulule)

Article posté le jeudi 08 octobre 2015 par Thierry Soulard

À propos de l'auteur de cet article

Thierry Soulard

Thierry Soulard

Thierry Soulard est journaliste indépendant, et passionné par les relations entre l’art et les nouvelles technologies.
Il a travaillé notamment pour Ouest-France et pour La Nouvelle République du Centre-Ouest, et à vécu en Chine et en Malaisie.
De temps en temps il écrit aussi des fictions (et il arrive même qu’elles soient publiés dans Lanfeust Mag, ou dans des anthologies comme « Tombé les voiles », éditions Le Grimoire).

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