Au coeur de Fukushima

La ville de Fukushima est devenue tristement célèbre quelques heures après le tremblement de terre ayant entraîné le tsunami meurtrier en 2011, la centrale nucléaire est détruite. L’année suivante, Kazuto Tatsuta commence à travailler à l’intérieur des bâtiments irradiés. Cet auteur – sous pseudonyme – propose Au cœur de Fukushima, un manga documentaire édité par Kana.

UN ACCIDENT NUCLÉAIRE DE TYPE 7

Le 11 mars 2011, un séisme de magnitude 9 sur l’échelle de Richter est ressenti au Nord Est du Japon, à 300 km au Nord de Tokyo. Cinquante et une minutes plus tard, un tsunami provoqué par le tremblement de terre aborde les côtes orientale de l’archipel. Des vagues mesurant jusqu’à 30 mètres sont détectées et parcourent jusqu’à 10 km à  l’intérieur des côtes, en ravageant au passage 600 km. L’eau pénètre alors dans la centrale nucléaire de Fukushima, noyant les 6 réacteurs sur place. Classé niveau 7 (le plus élevé), il s’agit d’un accident nucléaire majeur, l’un des plus importants avec Tchernobyl.

En 2012, Kazuto Tatsuta – un auteur de manga qui a pris un pseudonyme – décide l’aller travailler sur le site irradié, afin d’aider ses compatriotes, à l’instar de Nobumi, un auteur jeunesse qui vient en aide aux enfants de la zone et dont l’histoire fut racontée dans Je reviendrai vous voir (George Morikawa chez Akata). Son volontariat force d’ailleurs le respect du lecteur même si cela n’est pas vrai pour les proches et sa famille; seul le grand public tient une haute distinction de ses ouvriers du nucléaire.

« SOYEZ PRUDENTS ! »

Afin d’être le plus libre possible, ce mangaka choisit l’anonymat pour raconter les six mois passés dans la centrale détruite. Ainsi, il utilise le nom d’une des gares proches de la centrale, encore fermées à l’époque. Au lecteur, il n’épargne rien, explique en détail tous les processus, cartographie minutieusement les lieux et parle des hommes qui travaillent à la dépollution du site, d’une manière quasi chirurgicale.

Accompagné de Tsurumi, 59 ans et Tamana, 52 ans ancien fonctionnaire, il pénètre tous les jours dans ces zones irradiées. Il décrit ainsi, les différentes étapes pour entrer dans les lieux, les équipements et les vêtements (notamment le masque intégrale qui gratte), les trajets en mini-bus pour aller sur le site, les routes désertiques empruntées, les salles de repos où les ouvriers dorment sur des matelas en aluminium, les différents grands groupes qui y travaillent (TDF, Tepco à qui appartient la centrale…) D’ailleurs quelques sociétés fantômes se sont créées afin de recevoir des aides gouvernementales. Etonnant ! A chaque passage pour prendre un équipement, ils entendent le même refrain : « Soyez prudents ! »

IRRADIATIONS ET DOSIMÈTRES

Les radiations étant importantes sur les sites à décontaminer, chaque ouvrier doit porter un dosimètre lui indiquant par un signal sonore lorsqu’il doit quitter la zone. En effet, les corps ne peuvent pas être en contact trop longtemps avec ces radiations. Ainsi, dès que l’un d’entre eux atteint la limite, tout le monde arrête. Parfois, ils ne peuvent travailler qu’une matinée ou qu’un après-midi. De la même façon, si l’un d’entre eux ne se sent pas bien alors les autres l’accompagnent se reposer. Ici, l’entraide est une donnée importante.

AU CŒUR DE FUKUSHIMA : UN MANGA DESCRIPTIF PRÉCIEUX

A aucun moment, Kazuto Tatsuta n’a voulu donner de leçons concernant le nucléaire, juste témoigner de son expérience  dans ce carnet de bord très détaillé. Ainsi il ne donne jamais son avis sur le bien fondé de la politique pro-nucléaire du Japon pour ne pas influencer ni les pro ni les anti. Même si transpire en creux une œuvre anti-nucléariste. C’est ainsi qu’il sera considéré par certains au Japon comme une marionnette de Tepco puisqu’il ne « charge » pas réellement la société qui a quand même très mal géré cet accident.

Cet apprenti décontaminateur décrit aussi des paysages à l’abandon et désertiques le long de cette route interminable, où la nature à repris ses droits et où les animaux sont en liberté.

Prépublié au Japon dans la revue Morning, ce manga d’une grande valeur documentaire s’est écoulé à 350 000 exemplaires. Il faut comprendre que ce manga n’est pas haletant ni rythmé, il se place juste dans les yeux de ses anonymes; il raconte juste leur quotidien souvent très répétitif dont un temps important pour se vêtir et se laver. Ainsi, il est précieux pour décrire les conditions de travail souvent pénibles pour ses employés  – plus de 46 000 travailleront sur le site – mal payés et corvéables.

Alors qu’il n’avait jusqu’à présent publié aucun ouvrage, il dévoile Au cœur de Fukushima une œuvre majeure pour comprendre l’après-accident nucléaire. Son dessin très efficace semble parfois changer selon les vignettes. Le lecteur pardonnera ces quelques erreurs graphiques puisque le propos du récit est d’une grande valeur historique.

Article posté le lundi 04 avril 2016 par Damien Canteau

Très bon manga-documentaire, Au coeur de Fukushima est signé Kazuto Tatsuta aux éditions Kana, décrypté par Comixtrip le site BD de référence
  • Au coeur de Fukushima, volume 1
  • Auteur : Kazuto Tatsuta
  • Editeur : Kana, collection Made In
  • Prix : 9.90
  • Parution : 04 mars 2016

Résumé de l’éditeur : Depuis l’accident de Tchernobyl, la destruction d’une partie de la centrale de Fukushima est la plus terrible catastrophe nucléaire civile qui ait frappée la planète.

Suite à cet événement, un auteur de manga s’est fait engager anonymement comme ouvrier pour travailler dans la centrale afin de raconter le quotidien de cette usine et de ses réacteurs endommagés.

COLERE NUCLEAIRE

Le 12 novembre 2015, les éditions Akata proposaient le premier volume de Colère nucléaire, un manga de Takashi Imashiro sur la même thématique que Au coeur de Fukushima.

Résumé de l’éditeur : Satô, protagoniste de ce manga, assiste avec horreur à la catastrophe qui frappe le Nord-Est du Japon, le 11 mars 2011. Il assiste avec encore plus d’effroi aux évènements qui suivent : tandis que la plupart des Tokyoïtes semblent vouloir reprendre leur vie comme si de rien n’était, Satô, lui, est en colère ! En colère contre ce gouvernement et ses non-dits, en colère contre cette société qui ferme les yeux sur les conséquences réelles de la catastrophe. Au fil des jours, il observe, commente et enrage, face à l’évolution de la situation de son propre pays… Un manga-documentaire passionnant !

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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