Haruka Kawachi noue son premier contact avec le manga par la lecture de magazines de prépublications cultes des années 1960-1970. Tel que le Garo (célèbre magazine avant-gardiste), COM et Petit Comic (magazine bimensuel josei). Par des revues, au cours de ses années collège et lycée, pour un public plus adulte (Spirits, AXE, Young Magazine) à un plus jeune lectorat (CoroCoro, Comic BonBon). Ainsi qu’auprès de lectrices (Pyonpyon, Ciao, Ribon, Betsuma). Dès lors, l’autrice se nourrit de la richesse de ces revues qui vont s’imprégner dans son style jusqu’à lui valoir en 2001 la mention honorable du “Axe Manga Newcomer Award” qui récompense les jeunes talents du magazine Axe (magazine bimensuel de manga alternatif et successeur spirituel du Garo) avec son manga Hinemosu Waltz (inédit en France).
De la romance dramatique aux comédies sentimentales, du fantastique à la tranche de vie, de l’érotisme aux récits plus expérimentaux dans le milieu underground. L’autrice attire l’attention grâce à sa capacité à naviguer entre les cibles éditoriales et les genres depuis plus de vingt ans.
Par ailleurs, ce qui cultive la fascination pour les œuvres d’Haruka Kawachi provient de son expressivité émotionnelle ainsi que du regard qu’elle porte sur le monde et, en particulier, les relations humaines. Dès lors, dans le magazine Feel Young, l’autrice choisit via Le Ballet des cœurs, de décrire la vie de quartier et sentimentale d’un trio de jeunes adultes animés par des sentiments complexes et vifs. Par leur biais, elle nous dépeint la vulnérabilité de la nature humaine et ses contradictions.

Le ballet des Musachibara
À l’extrémité sud de l’île d’Hokkaido, la ville d’Hokaite accueille en son sein la demeure de la famille Musachibara. Dans ce même refuge, elle dispose d’un studio de ballet de danse moderne. Depuis son enfance, Ryu Agawa, 25 ans et fils du restaurant de soba voisin, a toujours côtoyé ces lieux en intégrant les cours de danse.
Le studio est encadré seul par Tamaki Musachibara danseuse professionnelle de 35 ans, dont il est amoureux depuis toujours. Malgré sa nature réservée à garder ses sentiments, il exprima pourtant à deux reprises, pendant ses années collège et lycée, ce qu’il ressent à l’encontre de Tamaki qui a toujours affirmé ne pas ressentir les mêmes sentiments. Il n’est, à ses yeux, que le “garçon d’à côté”, dont le lien est resté inchangé depuis dix ans.
Alors qu’il était décidé de se préserver en réprimant ce sentiment pénible et persistant, la situation change le jour où Tamaki tombe amoureuse de Kinugasa, l’ami et collègue de travail de son frère Bunta. Au premier abord, la thématique originale du Ballet des cœurs peut paraître classique. Pourtant, l’originalité réside dans la manière dont Haruka Kawachi se réapproprie et apporte une profondeur personnelle à cette œuvre dont le rythme de cette partition sentimentale est annoncé par les paroles de Ryû Agawa :
“Je devais accepter cette proximité, sans me faire de film. C’est ce que je me répète depuis 10 ans”

© Haruka Kawachi, Originally published in Japan by SHODENSHA Publishing Co., Ltd.
Les contradictions de la vie adulte
Ainsi dès cet instant, l’autrice réitère, nous répète l’exposition de ces sentiments personnels. De cette manière, ces refrains romantiques bien établis dans ces décors ordinaires sont contrebalancés par la représentation de la vie de quartier, les rencontres, le destin de ces personnages qui changent de manière soudaine. On observe des individus qui se connaissent déjà “eux-mêmes”, s’écoutent et sont conscients de leurs dissonances.
Entre Kinugasa et son besoin irrépressible de façonner un costume pour les êtres qu’il aime, il n’est pas surpris de l’amplitude de sentiments pour Tamaki. Il semble néanmoins encore animé par un amour passé. Ryu Agawa et son insistance irritante à vouloir conquérir le cœur de Tamaki, ne l’idéalise pas pour autant et la “regarde” réellement sans apposer une image sacralisée de cette dernière. Et enfin Tamaki, honnête et pragmatique, reste consciente qu’elle est une personne influençable qui tombe amoureuse avec aisance. Tout en menant la vie qu’elle souhaite, sans laisser qui que ce soit avoir de l’emprise sur elle. Toutefois elle ne prend pas au sérieux l’affection que Ryu Agawa porte à son égard depuis ces années.

© Haruka Kawachi, Originally published in Japan by SHODENSHA Publishing Co., Ltd.
Un rondo lyrique envoutânt
Le choix de s’orienter vers une romance adulte permet d’avoir des personnages conscients de ce qui les définit en tant que personne et de cette façon, la manière dont leurs sentiments s’expriment au gré des rencontres qu’ils font dans leur vie. Ils sont attachés à des routines qu’ils ont appris à construire en prenant le temps de se connaître. L’opposition entre leur sincérité face à ces émotions, en acceptant les dissonances qu’elles génèrent chez eux. Et ce désir intense de changer leur vie qui accentue la profondeur de leur humanité. Pourtant, c’est comme si les personnages (re)tombaient sans cesse amoureux à tour de rôle.
Comme le “Rondo”, ces œuvres musicales aux refrains qui se répètent, ici celui d’un refrain mêlant amour, désir, espoir avec la boucle d’une décennie qui semble ouvrir une direction inattendue dont nous sommes ici les témoins privilégiés. Pour cette raison, le titre original porte le nom de “Musashino Rondo”.
Afin de représenter comment cette ronde s’exécute, l’autrice apporte une attention toute particulière à l’expressivité visuelle des corps des personnages.
La danse et le langage du corps
Haruka Kawachi se sert de ces battements réguliers qui nous sont familiers pour lui permettre de multiplier les idées narratives et visuelles. Ils mettent en évidence les sentiments et les désirs des personnages. À l’image d’Agawa qui suit un atelier de confection de mouchoirs avec des fils à tisser aux côtés de Tamaki et Marie, animé par Kinugasa. À cet instant, il se remémore une scène de danse entre Tamaki et Kinugasa. Le découpage et le fil du tissu nous guident sur les liens qui se relient entre les deux personnages par des gestes discrets. Jusqu’à la page où Kinugasa observe le tissu de la toupie à fil virevolter, comme Agawa qui tourne en rond au rythme de cette nouvelle valse menée par un nouveau chef d’orchestre.

© Haruka Kawachi, Originally published in Japan by SHODENSHA Publishing Co., Ltd.

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L’autrice construit son propre langage qui prend forme par la gestuelle de ses personnages, les non-dits, les sentiments inexprimés. Les désirs des personnages vont s’imbiber dans le trait expressif et organique de l’œuvre. En effet, l’identité des personnages s’aperçoit dès la contemplation de leur apparence qui se reflète dans l’impulsivité du dessin. Tamaki semble autant ancrée dans le monde qu’on découvre, que flotter au-dessus de ce dernier. Son trait accentue cette sensation qu’elle danse et sautille en continu. Tout en renforçant sa nature détachée ainsi que sa sensibilité prononcée. Du côté d’Agawa, on peut ressentir cette rigidité et le poids dû aux sentiments qu’il est las de supporter. Quant à Kunigasa son calme et sa nonchalance donnent cette impression d’être insaisissable et hors de portée des deux personnages.

© Haruka Kawachi, Originally published in Japan by SHODENSHA Publishing Co., Ltd.
Des personnes aux individualités affirmés
Ainsi, ce langage que façonne Haruka Kawachi met en lumière les sentiments discordants qui animent ces personnages. Ils sont animés par des sentiments de manque et de regrets. Et bien qu’ils décident d’embrasser leurs sentiments vis-à-vis de l’importance d’être honnête envers eux-mêmes et avec les personnes qu’ils aiment. C’est comme si ces sentiments négatifs les ramenaient à leur condition d’humains confrontés à leurs propres contradictions. Et leur humanité se dépeint par ces mêmes discordances.
On y voit de cette façon l’une des particularités d’Haruka Kawachi qui me fascine le plus, sa capacité à dépeindre la vulnérabilité humaine sous tous ses aspects. Elle permet d’exposer comment ces sentiments de regret et de résilience amènent à ces comportements humains imparfaits. Ils lui permettent de traiter de sujets délicats comme le deuil, la perte, à l’instar de « Les fleurs du passé ». Avec toujours un cadre omniprésent de plantes et de fleurs dans ses œuvres pour les décrire.

© Haruka Kawachi, Originally published in Japan by SHODENSHA Publishing Co., Ltd.
Les symboles floraux

© 2010 by Haruka Kawachi Original cover design / Nawata Kohei design office
Dans les œuvres de l’autrice, les plantes et fleurs sont des symbolismes récurrents. Haruka Kawachi recouvre ses personnages d’une robe de verdure florale. Au sein de “Les fleurs du passé”, nous vivons le quotidien de Hazuki. Alors qu’il tombe amoureux de Rokka, la fleuriste de son quartier, avec qui il désire travailler pour se rapprocher d’elle. Il fait la rencontre de Shimao, le défunt mari de Rokka devenu un esprit errant.
Les fleurs ici prennent la forme d’un besoin d’expression. Il décrit par exemple chez Shimao toute l’attention qu’il porte aux personnes auxquelles il tient. Toutes ses créations florales, de leurs compositions, choix de couleurs, de tailles et de formes ont une signification particulière. On y voit par ses créations, le reflet de sa nature réservée à exprimer l’essentiel. Tandis que pour Rokka, il évoque un monde inconnu, mais surtout celui d’une promesse. Pour Hazuki, celui de vestiges oubliés affirmant une existence passée et un amour éternel.

© 2010 by Haruka Kawachi Original cover design / Nawata Kohei design office
Un cadre garant de sentiments intimes
En effet, les plantes ne mentent jamais et elles sont capables d’encadrer des sentiments intimes et renforcent leurs expositions. Tel un réel ballet, le cadre verdoyant et floral est un véritable élément constitutif et narratif du Ballet des cœurs. Il survient à chaque fois qu’un désir tente de s’exprimer.
D’abord dès l’introduction symbolique de Tamaki par Agawa, lorsque l’on aperçoit tournoyer entouré d’un mur de fleurs. Quand Marie, l’amie d’enfance de Tamaki, s’apprête à ouvrir les portes des Musachibara qui lui confirment que ses sentiments inavouables pour Bunta dorment encore au fond de son cœur. Ou encore lorsqu’Agawa souhaite passer plus de temps avec Tamaki. Les personnages sont comme enfermés dans une forêt qui met en lumière ces individus emportés par ce cycle de bal poétique. Ils n’ont d’autre choix que de tourner sans cesse dans ce labyrinthe verdoyant qui les oblige à enfin faire face à leur situation.
Par ce thème de répétition musicale, ses décors vivants et évocateurs. Haruka Kawachi nous décrit des individus déterminés à prendre le dessus sur leurs destins, en se déliant de cette boucle sentimentale.
- Le ballet des coeurs
- Autrice : Haruka Kawachi
- Éditeur : Naban
- Prix : 8,50 €
- Parution : 31 octobre 2025
- Pagination : 192 pages
- ISBN : 9782205213140
Résumé de l’éditeur :
La nouvelle romance adulte par Haruka Kawachi, autrice de « Sérénade pour une pluie de larmes » et « Les fleurs du passé » !
Tamaki Musashibara, 35 ans, professeure de danse, vivait seule dans la maison familiale, jusqu’au jour où son frère cadet Bunta revient à la maison après s’être séparé de sa petite amie. Agawa, 25 ans, ancien élève et voisin de Tamaki, a depuis longtemps des sentiments pour elle mais il a été rejeté à deux reprises par Tamaki.
Alors qu’il semblait avoir tout fait pour étouffer ses sentiments, qu’en sera-t-il lorsqu’il verra Tamaki tomber sous le charme du collègue de Bunta ?
À propos de l'auteur de cet article
Piai
"Ce que j'adore en bande dessinée, c'est le dialogue qui naît entre l'œuvre et les lecteurices". C'est ainsi que depuis plusieurs années, j'apprécie autant partager mes expériences de lectures, que découvrir celles des autres.
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