L1e dessinateur Luc Jacamon adapte en bande dessinée le roman à succès de Giuliano de Empoli, Le mage du kremlin. Une plongée glaçante dans les coulisses du pouvoir à l’ère Poutine.

Du roman au cinéma
Le mage du Kremlin, c’est d’abord un roman à succès, publié en 2022 chez Gallimard par l’écrivain et homme politique italo-suisse Giulano da Empoli. Ce fut ensuite, en 2025, une adaptation cinématographique du réalisateur Olivier Assayas avant de faire son entrée en bande dessinée, en ce printemps 2026.
Proposé chez Casterman par Luc Jacamon, cocréateur avec Matz de la série policière Le tueur, ce formidable roman graphique de 144 pages brosse un tableau impressionnant de la Russie post-soviétique, à l’aube des années 1990.

Bons à rien ou prêts à tout ?
Dans un prologue de toute beauté où se déploient en pleines pages les paysages enneigés de Sibérie, on fait la connaissance de Vadia, l’un des principaux personnages de cette histoire. Nous sommes en 1965. Le jeune garçon chasse l’ours avec son père et son grand-père. Tandis que le premier souhaite abandonner la traque alors que le jour décline, le second veut poursuivre. S’adressant à son fils, le vieil homme lui lance, métaphore de la vie à cette époque en Russie soviétique :
« Tu sais que les fonctionnaires du parti se divisent en deux catégories, n’est-ce pas ?
– Oui papa, tu me l’as déjà dit…
– Les bons à rien et les prêts à tout. »

Eminence grise
En grandissant, Vadia-Vadim va devenir ce prêt à tout entrevu par le vieil homme. D’abord homme de théâtre puis producteur de télé-réalité et de publicité à succès à la fin des années 1980, ce Vadim Baranov est approché par un oligarque, Mikhail Khodorkovski, qui lui fait miroiter à lui et à sa petite amie Ksenia, l’insouciance et le confort d’une vie faite de luxe…
Dès lors, plus rien ne sera comme avant. Vadim va également rencontrer un autre oligarque ( personnage tout aussi réel que le précédent ) un certain Boris Berezovsky qui lui ouvrira les portes d’un autre monde. Celui de la politique et ses sombres coulisses…

Devenir Poutine
En 1991, on retrouve Vadim dans les couloirs du FSB, les services de renseignements russes. C’est là qu’officie un certain Vladimir Poutine, redoutable manipulateur qui n’est pas encore le président que l’on sait. Entre les deux hommes, le courant passe. Aussi retors l’un que l’autre, ils vont s’entendre pour transformer le pays en un théâtre de marionnettes dont ils pourront tirer les ficelles.

Grâces et disgrâces
Chausse-trappes, trahisons et coups bas se multiplient dans cette Russie post-soviétique envahie par les marchands sans scrupules et les courtisans. Si Poutine s’impose peu à peu comme le nouveau tsar, Vadim sera son éminence grise et son nouveau Raspoutine…
Bientôt, alors que les crises se succèdent (Guerre en Tchétchénie, crise ukrainienne) que l’argent règne en maître mais aussi l’inflation, le président s’enferre dans l’autoritarisme. Restent le lustre, l’illusion, le spectacle et la volonté de puissance qu’on exhibe aux yeux du monde.
Vadim, pourtant grand ordonnateur de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’hiver de Sotchi va connaître la disgrâce. Ses anciens mentors le lâchent, Poutine se lasse. « Le tsar n’a jamais été susceptible d’affection, confie-t-il en voix off, comme celle qui préside tout au long du roman d’Empoli, « tout au plus d’habitude. Et à partir d’un certain moment, il a perdu l’habitude de me voir ».

Une fresque glaçante
Vadim démissionnera et tâchera de s’en sortir. Sans illusions mais encore lucide : « Soudain, j’ai vu ma vie pour ce qu’elle était : une lutte sans fin avec l’ange de la négligence, de la brutalité injustifiée et des appétits ingouvernables ».
Avec un dessin somptueux, sans cesse en équilibre entre réalisme et stylisation, multipliant les jeux d’ombre, Luc Jacamon nous offre une fresque, certes glaçante, de ces moments d’histoire, entre fiction et histoire réelle.
Après le romancier, il nous révèle les dessous, pas très chics, de l’ère Poutine. Une lecture édifiante à plus d’un titre, voire indispensable…
- Le mage du Kremlin
- Dessin et scénario : Luc Jacamon, d’après l’œuvre de Giuliano de Empoli
- Editeur : Casterman
- Prix : 24 €
- Parution : avril 2026
- Nombre de pages : 144
- ISBN : 9782203296626
Résumé de l’éditeur. On l’appelait le « mage du Kremlin ». Vadim Baranov, ancien metteur en scène devenu éminence grise de Poutine, fascine autant qu’il intrigue. Un soir, il livre enfin son histoire au narrateur : des coulisses du pouvoir russe surgit un monde de manipulations et d’illusions, où la politique devient théâtre. De la Tchétchénie à l’Ukraine, Le Mage du Kremlin dévoile les ressorts du régime et médite sur la nature du pouvoir.
Dans cette adaptation, Luc Jacamon donne corps à la Russie post-soviétique grâce à son réalisme stylisé, parfaitement adapté à cet univers implacable.
À propos de l'auteur de cet article
Jean-Michel Gouin
Passionné par l'écrit, notamment l'histoire, la littérature policière et la bande dessinée, Jean-Michel Gouin a été journaliste radio et presse écrite pendant une trentaine d'années à Poitiers.
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