Le rapport de Brodeck

En 2007, Philippe Claudel publiait Le rapport de Brodeck. Huit ans, plus tard, Manu Larcenet décide de l’adapter en dessin, d’une façon magistrale. Attention coup de poing, coup de cœur, futur chef-d’œuvre.

ANDERER : L’AUTRE, L’ÉTRANGER

Un petit village français au sortir de la guerre. Touché dans son cœur et dans sa chaire, il se reconstruit tant bien que mal. Inoffensif, calme et discret, un étranger (appelé Anderer, l’autre par les villageois) s’installe dans la paisible cité. Armé de son carnet à dessin, il passe ses journées, seul, à illustrer la nature qui l’entoure.

Mais voilà, il réveille les bas instincts des villageaois, ce qui est de plus mauvais chez les habitants. Soudain le mal est fait, il n’est plus, ils l’ont tué.

BLANCHIR L’INFÂME

Réunis dans l’unique taverne, les hommes attendent Brodeck pour lui demander un immense service : écrire un rapport sur ce drame afin de les innocenter, de blanchir les coupables. Dans ce lieu de boisson, la peur et l’angoisse sont palpables. Seul contre tous, innocent seul entouré de coupables, il accepte. Il est un pur parmi les impurs.

BRODECK ET SES DÉMONS

De retour dans son village natal après avoir été déporté dans un camp de concentration où il fut humilié, il rédige des documents officiels sur la faune et la flore de la région. Il est donc le seul qui sache vraiment écrire ; sorte de symbole de la culture contre l’inculture crasse de ses congénères. Cette histoire de meurtre se mêle indiciblement à la sienne ; ses souvenirs le hante. Comment survivre à ses démons alors que la mort rôde de nouveau ? En mentant, devient-on complice ?

« Moi je n’ai rien fait. Et quand j’ai su ce qui s’était passé, j’aurais préféré ne jamais en parler ». N’ayant rien demandé, il se retrouve là par malchance.

LÂCHETÉ ET XÉNOPHOBIE

Fondée le roman de Philippe Claudel (éditions Stock en 2007 ; Prix Goncourt des Lycéens, la même année ; et Prix des Lecteurs du Livre de Poche en 2009), cette histoire forte est portée par un récit d’une grande noirceur, un drame où le plus profond de l’être humain est sublimé par Larcenet. Cette fable construite comme une parabole, met en exergue la lâcheté, la mauvaise conscience, la xénophobie, la peur de l’autre et tous les démons de l’homme.

Comme si le système oppressait l’être humain et qu’il s’y soumettait volontairement ; une thématique déjà visible dans Blast. L’auteur du Combat ordinaire a un don formidable pour décrire les tourments psychologiques de ses personnages.

UNE ATMOSPHÈRE LOURDE SUBLIMÉE PAR LE NOIR ET BLANC

L’ambiance lourde et sombre est mis en lumière d’une façon magistrale à travers le trait réaliste en noir et blanc de Larcenet d’une grande puissance graphique. Ses grands aplats noirs aux feutres, aux pinceaux et à l’encre se mêlent admirablement aux grattages qui laissent passer la lumière. Brodeck et la nature enneigée représentant la clarté et les hommes représentant toute la noirceur.

Fréquemment, il met en scène des pages muettes très fortes qui installent un silence étourdissant qui magnifient son récit. Plus particulièrement lorsque son personnage principal repense à ses années d’enfermement dans des flash-backs d’une excellente maîtrise narrative.

Cet album de Larcenet est saisissant, bouleversant, fort et prenant. Le lecteur n’en sort pas indemne et on le comprend.

Article posté le samedi 25 avril 2015 par Damien Canteau

  • Le rapport de Brodeck, tome 1/2 : L’autre
  • Auteur : Manu Larcenet, d’après le roman de Philippe Claudel
  • Editeur : Dargaud
  • Prix : 22.50€
  • Sortie : 10 avril 2015

Résumé de l’éditeur : Voici le nouveau chef-d’oeuvre de Manu Larcenet ! Une sublime adaptation du best-seller de Philippe Claudel.

Manu Larcenet s’attaque pour la première fois à une adaptation, celle du chef-d’oeuvre de Philippe Claudel, Le Rapport de Brodeck. Mais lorsque l’auteur de Blast et du Combat ordinaire s’empare du texte, c’est pour le faire sien et lui donner une nouvelle vie, éclatante, sombre et tragique. Des pages d’une beauté stupéfiante, magnifiant la nature sauvage et la confrontant à la petitesse des hommes ; une plongée dans les abîmes servie par un noir et blanc sublime et violent. Un très grand livre.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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