Pereira prétend

En pleine dictature salazariste au Portugal, Peirera est en charge de la page culture du quotidien Le Lisboa. Il décide de confier la rédaction des nécrologies à un jeune homme épris de liberté dans ce période fermée et autarcique. Cette rencontre va bouleverser la vie et les idéaux du journaliste. Pierre-Henry Gomont adapte en dessin le roman éponyme de Antonio Tabucchi, Pereira prétend aux éditions Sarbacane.

PEREIRA : UN JOURNALISTE SANS HISTOIRE

Lisbonne, fin juillet 1938. Le pays est dirigé par António de Oliveira Salazar depuis 1932 (figure centrale du régime autoritaire et dictatorial connu sous le nom de Estado Novo, Etat nouveau, jusqu’en 1968). Dans la moiteur de la capitale portugaise vit le doutor Pereira, journaliste au quotidien Le Lisboa.

Dans ce journal conservateur et proche du pouvoir en place, il s’occupe de la page culture depuis de nombreuses années. Catholique fervent, féru de littérature française, il est calme et posé. Veuf depuis que sa femme est décédée de la tuberculose, il vit dans le passé et une douce nostalgie. D’ailleurs, il aime à raconter sa vie, son quotidien, ses journées et ses doutes au portrait de sa chère disparue.

Cet homme obèse aime la bonne chair mais ne se nourrit que d’omelettes. Parfois fatigué par l’effort, il fait des malaises voire des débuts de crise cardiaque. Son corps, il ne l’aime pas et attend patiemment la délivrance par la mort.

PEREIRA ET MONTEIRO ROSSI : RENCONTRE ÉLECTRIQUE

Dans le bus, un jour le Pereira tombe sur un article de Francesco Monteiro Rossi autour de la mort. Intrigué par ce papier écrit par un jeune homme diplômé en philosophie, il en recopie un extrait dans son carnet. Il faut dire que le journaliste est hanté par les questions de religions et de mort.

Peu de temps après, le doutor contacte le jeune homme pour lui proposer de le rencontrer. Il le voit le soir même dans un bal organisé par la jeunesse salazariste. Pourtant Monteiro Rossi est à l’opposé de ces convictions. Il lui avoue même qu’il a triché sur la rédaction de son mémoire de maîtrise.

Accompagné par Marta, une rebelle au pouvoir en place, le jeune homme intrigue Pereira qui lui propose de travailler pour lui et notamment rédiger des nécrologies de personnes encore vivantes. Afin de ne pas être pris de court par un décès, les journalistes écrivent par avance une trame de leur vie. Il accepte car il a besoin d’argent et son premier article sur Gabriele d’Annuzio fait grincer  des dents le doutor, car il est virulent et très critique.

PEREIRA PRÉTEND : ŒUVRE DE LA RÉSISTANCE AU TOTALITARISME

Après le remarquable Rouge Karma (avec Eddy Simon, Sarbacane), Pierre-Henry Gomont a décidé d’adapter le roman de Antonio Tabucchi, Pereira prétend. L’auteur italien, décédé en 2012, a écrit une œuvre emblématique de la résistance au totalitarisme.

En effet, aux côtés de Francesco Monteiro Rossi, Pereira va évoluer, ses idées et ses préjugés vont être bousculés jusqu’à embrasser les idées révolutionnaires. Son arme : l’écriture et ses articles dans son journal pourtant classé proche du régime. Grâce au jeune garçon, il ouvre les yeux sur les exactions du pouvoir de Salazar. En plus de ce changement de mentalité, le doutor va vouloir changer physiquement, changer de régime alimentaire pour perdre du poids.

Le lecteur notera aussi les relations conflictuelles entre le journaliste et sa concierge, une femme qui donne des informations aux milices du pouvoir. Elle épie constamment les habitants de l’immeuble et sent bien les changements du Doutor.

L’achèvement de ce magnifique changement interviendra dans les dernières pages, dans un moment de tension à son paroxysme. D’ailleurs, l’auteur de Nuits de Saturne (Sarbacane) alterne habilement les moments d’action forte et ceux plus calmes, proches de la contemplation.

LE DOUTOR AU BORD DU PRÉCIPICE

Catholique fervent, Pereira est un homme attachant. Pierre-Henry Gomont renforce ce sentiment grâce à une partie graphique de très grande qualité. Son dessin simple est d’une grande efficacité. Sa singularité, son originalité et de magnifiques couleurs envoutent le lecteur. Comme pour accentuer les transformations mentales et physiques de Pereira mais aussi ses tourments, l’auteur de Crématorium (avec Eric Borr, Kstr) transforme légèrement son dessin dans la seconde partie de l’album (des décors plus flous).

Pereira prétend : un formidable livre moderne et résolument actuel. Pour perpétuer toutes les formes de désobéissances et de rébellions aux totalitarisme ! Un bel hommage aux résistants et à la Résistance.

Article posté le vendredi 09 septembre 2016 par Damien Canteau

Très belle adaptation du roman de Antonio Tabucchi, Pereira prétend est signé Pierre Henry Gomont (Sarbacane) décrypté par Comixtrip le site BD de référence
  • Pereira prétend
  • Auteur : Pierre-Henry Gomont, d’après le roman de Antonio Tabucchi
  • Éditeur : Sarbacane
  • Prix : 24€
  • Parution : 07 septembre 2016

Résumé de l’éditeur : Lisbonne, Portugal, en pleine dictature salazariste,fin juillet 1938. Dans une ville enveloppée d’un « suaire de chaleur», un journaliste vieillissant, le doutor Pereira, veuf, obèse, cardiaque et tourmenté, rédige chaque jour depuis plus de trente ans la page culturelle du quotidien très conservateur, le Lisboa. Dans cette vie endormie, déboule un certain Francesco Monteiro Rossi… et, de façon tout à fait inattendue, Periera l’engage. Mais le jeune pigiste, au lieu d’écrire les sages nécrologies que Pereira lui a commandées, lui remet des éloges aussi sulfureux qu’impubliables de Lorca et autres Maïakovski, ennemis avérés du régime fasciste. Et là encore, au lieu de congédier ce dangereux collaborateur, le doutor Pereira le garde, se prend peu à peu d’amitié pour lui, puis pour sa mystérieuse et belle compagne, qui se révèle être une fervente combattante révolutionnaire, au service des républicains espagnols.Devenue une oeuvre emblématique de la résistance au totalitarisme et à la censure, Pereira prétend raconte la prise de conscience d’un homme confronté à la dictature. Ou quand un homme décide de se battre la plume au poing !

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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