En 2015, Denis Bajram, Valérie Mangin et Benoît Peeters initiaient les États Généraux de la bande dessinée. Une grande enquête sur la situation des auteurs et des autrices du 9e Art en France. Dix ans plus tard, la même équipe revient. Elle est désormais complétée par le sociologue Sylvain Aquatias de l’université de Limoges. Cette nouvelle enquête dresse un tableau sombre de la situation professionnelle des créateurs de nos albums préférés.
États Généraux de la Bande Dessinée 2026 (saison 2) : la même mais en pire ?

Entrons immédiatement dans le vif du sujet. L’analyse des 1197 réponses livre onze enseignements principaux :
- Féminisation de la profession
- Moins de jeunes auteurs et autrices
- Un niveau de formation élevé
- Un rythme de travail astreignant
- Une pluriactivité au détriment de la bande dessinée
- Des auteurs et autrices de plus en plus pauvres
- Des autrices plus fragilisées
- Des droits sociaux méconnus ou inaccessibles
- Des relations contrastées avec les éditeurs
- Beaucoup plus d’engagement collectif
- Un avenir toujours plus incertain
Chacun de ces items mériterait un article en lui-même. Alors que dire, de manière plus globale, autour de ces seconds États-Généraux de la Bande Dessinée ?
Avant d’aborder le fond, parlons de la forme.
Qui a répondu à l’enquête des EGBD ?
Pour cette étude, un sociologue, Sylvain Aquatias de l’université de Limoges, a été sollicité. Il a reçu la charge de l’analyse de l’enquête, mais pas seulement. Avant tout, il est le garant de la méthode scientifique déployée pour ce travail. Et donc de sa légitimité.
Ce sont 1003 artistes français qui ont répondu à l’enquête, sans compter les Belges et les Suisses. L’URSSAF comptabilise 3390 auteurs. Sylvain Aquatias estime ce chiffre légèrement sous-évalué et porte autour de 4000 l’ensemble des potentiels répondant. Ce qui offre tout de même un panel de 25% de la population ciblée, gage de sérieux de l’enquête.
Les « gagnants » sont-ils bien présents dans l’enquête ?

Goscinny a-t-il répondu à l’enquête ? photo : Studio Harcourt
Mais tous les auteurs sont-ils bien représentés ? Pour vérifier cette légitimité, nous sommes allés consulter un échantillon d’artistes pour qui tout va bien. Nous savons que les personnes qui sont en difficulté ont une propension plus forte à revendiquer.
Nous avons donc questionné une vingtaine d’auteurs installés, publiant régulièrement avec de bonnes ventes, issus des catalogues Bamboo, Dargaud, Le Lombard, Paquet ou Soleil. Majoritairement, ceux-ci n’ont pas vu passer l’enquête lors de sa diffusion à l’automne dernier. Et ne l’ont donc pas remplie. Est-ce à dire que ce groupe de répondant n’est pas fiable ?
Interrogé à ce sujet, le sociologue défend son échantillon. Selon lui, les chiffres obtenus dans le cadre de ces seconds EGBD confirment les chiffres communs de l’URSSAF ou d’autres enquêtes préalables. Légitimant ainsi l’enquête.
Par ailleurs, il nous a précisé que la proportion d’auteurs à succès dans les répondants était conforme aux attentes du groupe étudié.
Un détail sur lequel nous passons trop de temps ? Certainement pas. Car il s’agit ici d’éprouver la fiabilité d’une enquête afin que ses résultats ne soient pas contestables.
Que retenir donc, de ces seconds États Généraux de la Bande Dessinée ?
Le monde rose et merveilleux de la création bande dessinée
Malheureusement que, sans surprise, la situation des autrices et auteurs de bande dessinée continue de s’aggraver. Le métier était déjà en difficulté économique, le développement de la surproduction en France n’a fait que les appauvrir.
Des travailleurs et travailleuses pauvres au regard des États Généraux de la Bande Dessinée 2026
Seuls 37% des répondants disposent de 75 à 100% de leurs revenus liés à la bande dessinée. Les 63% restants sont obligés de recourir à la pluriactivité. Vos albums mettent plus de temps à sortir ? C’est normal, les artistes ont moins de temps dans la semaine pour s’y consacrer. La faute à des revenus payés par les éditeurs insuffisants pour faire face à la charge de travail attendue dans des délais et des conditions de travail raisonnables.
Pire, 37% des auteurs et autrices interrogés vivent sous le seuil de pauvreté. En 2024, 55% vivaient avec un revenu inférieur au SMIC mensuel. Des chiffres empirés par la question du genre puisque les autrices sont 46.5% à vivre sous ce seuil de pauvreté. Les raisons ? Elles sont moins nombreuses à être installées dans le monde de la bande dessinée et à pouvoir donc vivre d’un large catalogue disponible à la vente.

Le deuxième point que nous retiendrons ici, c’est la désaffection apparente des jeunes hommes pour la bande dessinée.

Le meilleur dessinateur de tous les temps – Même pas mal Éditions- 2019
Où sont les hommes ? (air rarement connu)
D’abord, précisons que c’est un métier qui monte en moyenne d’âge. En 2015, les 40 ans et moins étaient majoritaires dans les répondants, à 56%. Dix ans plus tard, ils ne sont plus que 41.8%. Les jeunes n’arrivent plus suffisamment nombreux, ou partent très tôt.
Et ces artistes sont donc principalement des autrices puisque 26.4% des femmes ont entre 21 et 30 ans, contre seulement 7.8% des hommes.
Sont-ils donc absents du métier ? La forte féminisation des mobilisations de l’année 2025 dans le monde de la bande dessinée peut le laisser penser. On peut aussi se demander si les jeunes hommes ne sont pas plus individualistes et donc autant présents qu’avant, mais invisibles dans les actes collectifs, enquêtes comme mobilisations. L’enquête ne permet pas d’y répondre.
Les États Généraux de la Bande Dessinée 2026 rappellent que la base de l’industrie a besoin de soutien
L’industrie de la bande dessinée vit un moment charnière. Auteurs et autrices ont montré en 2025 qu’il fallait compter sur eux désormais dans les discussions. Mais l’activité de bédéiste est astreignante, chronophage. Pour créer, les artistes ont besoin de temps. Du temps qui représente du travail et qui doit leur être rémunéré justement. L’auteur est le seul métier de la chaîne du livre dont on ne peut pas se dispenser, du moins tant que l’IA ne le remplace pas. Il n’est pas admissible que les auteurs et autrices soient les seuls travailleurs pauvres de toute cette industrie. Il n’y a pas d’industrie viable qui les maintiendrait sous le seuil de pauvreté.
À charge pour les pouvoirs publics de prendre les choses en main pour réguler cette industrie avec tous ses acteurs. Auteurs et autrices compris.
