Yuma dessine et scénarise le manga de son amie d’enfance, sans que personne ne le sache. En fauteuil roulant, la jeune femme est surprotégée par sa mère et mise à la marge. Mais Yuma veut devenir mangaka à part entière. Après le film de Hikari sorti en mars 2025, 37 seconds débarque en manga chez Akata, mis en dessins par Youhei Kurihara.

De l’ombre à la lumière
Yuma est une femme de l’ombre. Dessinatrice et scénariste pour sa meilleure amie, elle laisse cette dernière sur le devant de la scène. A moins qu’elle n’ait pas vraiment le choix. En fauteuil roulant, Yuma a été élevé par sa mère, très protectrice avec elle. Yuma est persuadée de devoir rester dans l’ombre, de n’avoir pas le droit de s’épanouir “normalement”. Elle va devoir faire face à un défi : celui de vivre des choses, pour peut-être prendre son envol. Car elle peut avoir un contrat pour être mangaka d’œuvres érotiques, mais pour cela, elle doit avoir de l’expérience…

37 seconds pose la question du handicap et du regard que l’on pose dessus. A travers ce premier volume, la vie de Yuma nous est dépeinte comme une fresque sociétale. Chaque action, chaque volonté de la jeune femme se heurte à une société pas adaptée à son handicap. Elle est dévisagée, persuadée de ne pouvoir être aimée pour ce qu’elle est, maintenue dans l’ombre et dans un cocon et étouffée. Ce n’est qu’au grès d’une rencontre qu’elle va se rendre compte que son fauteuil n’est pas une fatalité, qu’elle peut aspirer à la “normalité” qui semble lui faire défaut.
Évoluer dans une société validiste
En mettant en scène Yuma et ses différents déboires, que ce soit avec sa meilleure amie ou sa mère, les auteurs nous interrogent sur les biais validistes de la société. Mais aussi sur la place des personnes en situation de handicap, de l’accessibilité des lieux publics ou privés. La mise en relation entre le regard de Yuma sur le monde et celui des autres, notamment de sa meilleure amie qui préfère la cacher que d’assumer leur collaboration, interroge et questionne.

Le trait de Youhei Kurihara accentue d’ailleurs les jeux de regards et de cadrage. Des gros plans sur les jambes de Yuma aux plans larges sur la ville, jouant sur son immensité par rapport à la taille de la protagoniste. Le dessin nous fait ressentir les difficultés de Yuma à s’intégrer. Derrière les injonctions de la société à une forme de mobilité bien précise, Yuma est en décalage, en rupture par moment. Ses difficultés sont bien réelles. Elles se font le reflet d’une ville qui n’est pas adaptée à elle. Et à des mentalités qui doivent changer sur le regard que les gens portent sur le handicap.
Quelques secondes pour faire basculer le monde
D’une certaine façon, 37 seconds nous rappelle que la “normalité” est un concept validiste, une injonction d’une majorité peu encline à comprendre la différence. Il y a beaucoup de douceur et de tendresse dans l’évolution du personnage de Yuma. Ses rencontres apportent un autre regard, accentuent le décalage entre une éducation qui enferme et la liberté d’être pleinement soi-même.

Le manga reprend la film, lui donnant une autre portée, jouant avec les codes des genres pour nous plonger différemment au cœur de l’histoire de Yuma. Celle-ci est d’ailleurs particulièrement essentielle : à l’heure actuelle, il existe trop peu de personnages principaux en situation de handicap.

Dans de nombreuses œuvres, les personnages handicapés doivent ressentir de la souffrance concernant leur état. Le but du scénario est alors de soigner, de guérir, de sortir le personnage de sa situation. Avec 37 seconds, c’est différent. Le fauteuil de Yuma n’est pas le point central de l’intrigue. Il s’agit d’une histoire d’émancipation, de liberté, de pouvoir expérimenter la joie et l’amour sous toutes ses formes. Le handicap ne doit ni être nié, ni être soigné, ni être gommé. Il est ici pleinement assumé, et cela se fait à travers des plans d’exploration de la ville, de shopping entre les personnages. C’est beau, touchant, fait avec tendresse et douceur.

C’est justement ce type de récit que l’on veut. Une représentation joyeuse et vraie, mettant en scène des personnages certes différents mais qui aspirent tous à la liberté, à l’amour, à la reconnaissance d’eux-mêmes et de leur travail. 37 seconds est une série à suivre. La mise en image de Youhei Kurihara donne au récit de Hikari une autre dimension, portée par les éditions Akata. Une tranche de vie puissante et à mettre entre toutes les mains.

- 37 secondes – tome 1
- Autrice : Hikari
- Dessinateur : Youhei Kurihara
- Traductrice : David Pollet
- Editeur : Akata
- Prix : 8,05 €
- Parution : 23 octobre 2025
- Nombre de pages : 192 pages
- ISBN : 9782385314040
Résumé de l’éditeur : Yuma rêve de devenir mangaka. Mais parce qu’elle vit en fauteuil roulant, sa mère prend toutes les décisions à sa place. Pire encore, son amie d’enfance profite d’elle en s’appropriant le manga qu’elle dessine. Alors un jour, épuisée par les abus qu’elle subit quotidiennement, elle décide de prendre son courage à deux mains et de contacter un magazine de prépublication de mangas érotiques… Sa rencontre avec la rédactrice en chef va lui faire l’effet d’un électrochoc : pour dessiner des œuvres intéressantes, elle devra d’abord gagner en expérience… à tous les niveaux ! Commence alors pour la jeune fille une quête de liberté qui l’emmènera bien plus loin qu’elle aurait pu l’imaginer.
À propos de l'auteur de cet article
Bénédicte Coudière
Journaliste spécialisée en bande dessinée mais aussi en jeux vidéo depuis près de 15 ans, conférencière, autrice et plein d'autre chose encore ! Membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée), elle est passionnée d'art et de narration, d'exploration de papier et de pleins d'autres choses encore.
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