Sa voix a fait rêver des générations d’enfants, et pourtant, son enfance à elle, personnage ne la connaissait. Dans La réalité est énorme, Brigitte Lecordier, accompagnée d’Arcady Picardi aux dessins, se raconte et présente son histoire, telle qu’elle l’a vécue, du haut de ses six ans.
La réalité est énorme : « Salut, Moi c’est Bibi ! ».
Elle, c’est Brigitte, mais tout le monde l’appelle Bibi ; elle a 4 ou 5 ans. Ou 6… À moins que ce ne soit 8… Enfin bon, peu importe. Elle est haute comme trois pommes et arbore un large sourire dans sa salopette orange et son pull bleu aux manches largement retroussées. Elle est née à Paris, la ville qui fait rêver tout le monde. Mais elle, elle habite juste à côté, dans un immense terrain vague qui fait le tour de la capitale et sur lequel ont poussé des tours HLM.
« Ça s’appelle la Zone. »
Et c’est là qu’elle vit, entourée de sa famille et de tout un tas de gens aussi bizarres qu’attachants.
Celle qui est derrière la voix de Oui-Oui, Goku, Bouba et de tous les autres.
Sur le petit comme le grand écran, on ne compte plus le nombre de personnages auxquels elle a prêté sa voix. Et dans le milieu de l’animation elle est une véritable légende. Mais comme toutes les légendes, on connaissait mal son histoire. Et pourtant, il y avait tant à dire et à montrer. Alors, comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, Brigitte Lecordier raconte elle-même son enfance. Et elle le fait par un biais parfaitement adapté à sa manière de voir le monde : celui de la bande dessinée. Ainsi, le support choisi, il fallait s’adjoindre les services d’un dessinateur capable de retranscrire cet univers si particulier. Et c’est là qu’Arcady Picardi intervient.
La réalité est énorme ou comment comprendre une vision du monde.
Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’artiste au style protéiforme a pris le défi à cœur. La construction dynamique des planches permet à des personnages immédiatement attachants de s’exprimer pleinement. Et dans un style enfantin et même humoristique qui emprunte autant à la BD franco-belge qu’au manga, on découvre comment la petite Bibi voit le monde. Et pour poursuivre le plaisir, les bonus de l’édition nous font entrer dans la coulisse de la création. Ainsi, on découvre les diverses étapes qui ont permis à l’œuvre de revêtir cette forme si pétillante. Et à première vue, le concept est simple.

Une autofiction en bande-dessinée.
Il consiste en effet à dévoiler des tranches de vie sous la forme de courtes séquences de quelques pages, une dizaine tout au plus. Chacune évoque un souvenir, une anecdote marquante. Le langage est enfantin puisque c’est Bibi elle-même qui raconte. Et d’ailleurs, au début on pense au Petit Nicolas tant on a l’impression d’entendre la petite fille s’exprimer avec son enthousiasme et sa naïveté de façade.

Et c’est là que le support de la bande dessinée prend tout son sens. Ainsi, exemple parmi tant d’autres, les surnoms des personnages sont rendus à l’image de manière burlesque. Ainsi certains personnages revêtent réellement la forme de montagne vivante ou de baleine. L’effet est maîtrisé et on s’amuse réellement à découvrir comment Bibi voit les gens qui ont marqué son enfance. Mais bien vite, on se rend compte que derrière ce vernis d’insouciance marqué par une imagination hors norme, se cache une réalité bien moins rose.
« Mon rêve, c’était de devenir clown. ».
Le fait est qu’au bout de quelques pages, on comprend que la petite Bibi n’a jamais été dupe. Elle nous présente le monde comme un gigantesque terrain de jeu, c’est vrai… Mais, cela n’exclut pas le fait qu’elle était parfaitement lucide sur la triste réalité sociale dans laquelle elle grandissait. Pourtant, avec beaucoup de subtilité et de pudeur, Brigitte Lecordier ne s’apitoie jamais sur son sort. Elle, elle veut faire rire. Mais sous ses airs d’Auguste, le clown bouffon et toujours souriant, Bibi tient aussi parfois d’un clown triste qui s’ignore… Il convient alors d’être attentif. Alors, petit à petit, l’œil s’habitue. Et ce n’est qu’à ce moment qu’on perçoit les allusions et les non-dits.

Du Petit Nicolas à Cavanna.
Lorsqu’on commence La réalité est énorme, on pense découvrir la vie de la petite Bibi. Mais en réalité, lorsqu’on referme la BD, on comprend avec une certaine émotion, qu’au-delà de l’autobiographie, Brigitte Lecordier a une fois de plus fait a fait ce qu’elle fait depuis des années : prêter sa voix. À des gens qu’on n’entend pas, ou plutôt qu’on ne veut pas entendre.

Certains se prostituent pour subvenir aux besoins de leur famille. D’autres vivent dans le local à poubelle d’un HLM. D’autres encore ont un cœur tellement gros qu’on se demande comment il peut tenir dans une personne si frêle…

Tous ont un point commun : ils ont croisé le chemin de la petite Bibi. Et avec ses yeux d’enfant, elle les a vus tels qu’ils étaient réellement : Napoléon, Roi, Baleine, Montagne, Harpie… C’est grâce à eux que Brigitte Lecordier est devenue celle qu’elle est aujourd’hui. Alors, à sa manière, elle leur rend hommage.

- La réalité est énorme
- Scénario : Brigitte Lecordier
- Dessins et couleur : Arcady Picardi
- Éditeur : Dupuis
- Prix : 20 €
- Parution : 24 avril 2026
- ISBN : 9782808514958
Résumé de l’éditeur : Salut, moi c’est Bibi ! J’ai 5 ans ! Ou 8… Je ne sais pas vraiment… Ce dont je suis sûre, c’est que ma vie, c’est un sacré bordel ! D’abord, y a la zone. Une sorte de grand terrain vague où les gens pas riches comme nous s’entassent. On s’y amusait bien, avant la construction du périphérique… Moi, le périph, je l’ai vu grandir ! Après, y a mes copains : Nénesse, le clochard fantastique, érudit et anarchisse ; Pouloute, la grand-mère que j’ai jamais eue ; M’sieur Muguet, l’aveugle au grand coeur… Ensuite, ma famille. Mon père, il me fait rire. Il revient de la guerre, il connaît tous les discours de Napoléon et les déclame devant sa glace. Ma mère, c’est Madame Métro, tout le monde la connaît parce qu’elle est chef de station au métro Pigalle. Mamar, mon frère, complice de tous mes jeux et de toutes mes bêtises (mais j’en fais pas tant que ça). Et puis, il y a tous les autres… À travers les souvenirs de Brigitte Lecordier, c’est la fin d’une époque qui est illustrée par Arcady Picardi. Celle d’avant le périphérique. Celle d’une France oubliée, en pleine reconstruction d’après-guerre, témoin d’une réalité un peu trop énorme pour être vraie.
À propos de l'auteur de cet article
Victor Benelbaz
Tombé dans la marmite de la bande dessinée depuis tout petit, Victor est un vrai amateur éclairé. Comics ou récits jeunesse sont les deux genres préférés de ce professeur de français.
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