Avec Albertine a disparu, la mort ignorée d’une vieille dame depuis dix ans, les journalistes François Vignolle et Vincent Guerrier avec le dessinateur Vincenzo Bizzarri interpellent les lecteurs sur la question du grand âge.

Dans un village du Perche
C’est une histoire inspirée de faits réels qu’ont choisi de nous raconter deux journalistes, François Vignolle et Vincent Guerrier, dans un one shot intitulé Albertine a disparu, publié en juin 2025 chez Glénat. Dessiné et colorisé par l’auteur italien Vincenzo Bizzarri, ce récit revient sur un faits divers qui défraya la chronique perchoise, ce petit bout de province, entre Loire et Normandie, si prisée des Parisiens…
Nous sommes à Bretoncelles, dans l’Orne. En cette fin août 2022, comme un peu partout en France, on sue à grosses gouttes. Pendu à son téléphone, le nœud de cravate desserré, Gilles, le maire, prend des nouvelles de ses administrés, notamment des plus âgés. Patiemment, il coche un à un les noms de celles et ceux qu’il vient de contacter pour s’assurer de leur santé.
Un seul manque à l’appel, c’est celui d’Albertine Buisson, une nonagénaire qui vit un peu à l’écart du village…

Albertine ne répond plus
L’élu est inquiet. Personne n’a plus vu Albertine depuis un moment. Ni sa belle-fille, avec laquelle elle est fâchée, ni les voisins. » A son âge, c’est soit l’Ehpad soit le corbillard, philosophe l’un d’eux, Vous savez, il arrive un âge où l’on n’a plus envie de se montrer « . Pleinement investi dans sa fonction d’élu de terrain, le maire va mener son enquête.
D’abord seul, puis avec l’appui des gendarmes. Il découvre ainsi sur un simple coup de téléphone auprès du syndicat intercommunal d’eau potable, que le compteur d’eau d’Albertine n’indique aucune consommation au cours des dernières semaines. Étrange…

Le secret du fils
Il y a pourtant bien quelqu’un qui en sait plus sur cette histoire. Voyons, on ne disparaît pas comme ça. La clé du mystère se trouve peut-être chez Christian, l’un des deux fils d’Albertine, un chauffagiste débonnaire qui chaque 25 décembre, fait office de Père Noël. Lui seul venait lui rendre visite, lui seul savait.
Mais Christian est bien malade, atteint d’un Covid virulent. Avant de sombrer dans le coma, il a avoué un terrible secret. Albertine est morte et bien morte. Et ce depuis plusieurs années. Sans doute en 2017 ! Pourquoi n’avoir rien dit ? Christian meurt à son tour sans avoir livré son secret. Quant à Albertine, dont on ne retrouve que des poussières, elle n’avait finalement jamais bougé. « Sa chambre aura été son tombeau », lâche le maire.

Un déni de mort
Si les auteurs ont pris soin de modifier les identités des protagonistes de cette histoire, ils se sont néanmoins appuyé sur les faits mis au jour lors de leur propre enquête. Ici, elle prend diverses formes, entre polar social (même s’il n’y a pas eu de crime) et récit journalistique. On suit pas à pas les avancées des enquêteurs, et surtout leurs questionnements. Comment, en effet, dans un village où tout le monde est censé se connaître, on a bien pu en arriver là ?
La presse locale, qui a révélé « l’affaire », les experts sont appelés à la rescousse. Ces derniers parlent savamment d’un « déni de mort » au sujet de Christian, ce fils « qui d’un côté, sait que sa mère est morte, et d’un autre continue de ne pas vouloir le savoir ».

L’appât du gain ?
Pour autant, ces explications n’en sont peut-être pas. Si les morts ne peuvent parler, on cherche du côté des vivants. Quel intérêt avait Christian à taire la mort de sa mère ? L’appât du gain pour s’accaparer la maigre pension d’Albertine ? Non, sûrement pas. L’enquête au sujet de la disparition d’Albertine a été clôturée. Elle n’a établi aucune origine criminelle.
Traité avec délicatesse, avec la distance nécessaire qui évite le double écueil du pathos et du jugement, ce récit nous met face à plusieurs questions. Comment, dans une société qui prône le jeunisme à tout prix et met la mort à distance, traitons-nous la question de nos aînés ? Quelle est aujourd’hui notre approche de la vieillesse et de la dépendance ?

Un pacte avec la solitude
Portée par le dessin semi-réaliste et sensible de l’illustrateur bolognais Bizzarri qui n’a pas son pareil pour croquer les trognes de ces villageois désemparés, ce récit bouscule aussi quelques idées reçues.
Quel que soit l’endroit où l’on vive, ville ou campagne, l’indifférence à l’autre est peut-être la même, tant la vieillesse peut faire peur. Et méditons alors cette phrase terrible du romancier Gabriel Garcia Marquez, mise en exergue de ce bel album : « Le secret d’une bonne vieillesse n’était rien d’autre que la conclusion d’un pacte honorable avec la solitude ».
- Albertine a disparu
- Scénaristes: François Vignolle et Vincent Guerrier
- Dessinateur : Vincenzo Bizzarri
- Editeur : Glénat
- Prix : 24 €
- Parution : Juin 2025
- Nombre de page : 144
- ISBN : 9782344062340
Résumé de l’éditeur : Dans son bureau où il sue à grosses gouttes, Gilles Poulain est suspendu à son téléphone. Maire du petit village de Courteville, il s’enquiert de la santé des plus fragiles durant la canicule. Sans parler qu’à la chaleur suffocante s’ajoute le Covid. Un nom lui revient en mémoire, celui de la doyenne du village Albertine Buisson, 99 ans. Comment se porte la vieille dame ? Cela fait longtemps qu’il ne l’a pas vue et, de toute évidence, il n’est pas le seul… Ses voisines, tout aussi âgées, ne lui rendent plus visite et les badauds que M. le maire interroge répondent tous : « pas vue dans le coin » Quant à Roselyne, la coiffeuse, elle ne se soucie guère de sa belle-mère. Heureusement que son fils Christian lui apporte à manger tous les samedis. Mais alors, pourquoi le portail de la maison reste-t-il toujours fermé ? Le zèle de Gilles finit par agacer les conseillers municipaux : « il devrait plutôt s’occuper du couple de Parisiens fraîchement débarqué ». Mais Gilles tient à son rôle de maire, son « devoir citoyen ». Albertine ne peut pas s’être volatilisée. Ce qui commence comme une simple enquête de voisinage prend une tournure inattendue. Entre mystère, investigation et culpabilité, le réveil sera brutal pour les habitants du village.
François Vignolle et Vincent Guerrier signent un polar social et déroutant, inspiré d’une histoire vraie, tout en interrogeant notre rapport à la vieillesse et la mort. Un roman graphique dont le dessin expressif de Vincenzo Bizzarri rend les silences presque aussi parlants que les dialogues, dressant un portrait intime du monde rural auquel on prête volontiers des valeurs de proximité et de solidarité… Mais au fond, la question demeure la même qu’en ville : que faire de nos vieux ?
À propos de l'auteur de cet article
Jean-Michel Gouin
Passionné par l'écrit, notamment l'histoire, la littérature policière et la bande dessinée, Jean-Michel Gouin a été journaliste radio et presse écrite pendant une trentaine d'années à Poitiers.
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