Bezimena

En page de gauche un texte épuré, sur la droite des illustrations pleines pages au hachures virtuoses… Bezimena, le conte pour adultes de Nina Bunjevac, nous emmène dans la tête d’un violeur. 

Le monde silencieux de l’enfant enfermé

Bezimena nous propose un troublant grand écart entre la beauté des illustrations et la noirceur de son propos. Dans un univers de conte, avec de nombreuses références à la mythologie, une voix narrative sans dialogues et un graphisme rappelant la gravure sur bois des premiers livres de contes illustrés, Nina Bunjevac suit le parcours d’un délinquant sexuel. 

Dès sa prime jeunesse – à une époque ressemblant fortement aux années 1930 – le petit Benny montre des comportements sexuellement déplacés. Se tripotant en permanence, il est renvoyé de son école puis mis au ban de la société avant même son adolescence. Dans un environnement où la question des soins ne semble même pas se poser, Benny vit retiré du monde, enfermé seul avec ses pensées sexuelles, se construisant sans autre aide qu’une discipline parentale rigide. 

Bezimena ou le malaise diffus

Mais voici qu’une fois adulte il croise de nouveau la route de la camarade de classe objet de ses premiers émois. Celle-ci perd un carnet de croquis, que Benny trouve rempli de dessins le représentant dans des ébats sexuels, précis et datés, correspondant trait pour trait à ses fantasmes. Son sang ne fait qu’un tour et il décide de suivre les recommandations du carnet, réalisant les souhaits de plusieurs jeunes femmes. Du moins en est-il persuadé. 

Car si la lecture de Bezimena diffuse un malaise de plus en plus profond, c’est que quelque chose ne tourne pas rond. Les métaphores de la chasse, la présence de serpents (symboles du péché dans l’imagerie catholique), les éléments qui s’imbriquent un peu trop bien… Surtout, les expressions des femmes elles-mêmes, qui ne semblent pas du tout consentantes. Et pour cause, tout cela résulte du délire absolu de Benny.

De victime à bourreau

Rescapée de deux tentatives de viol, Nina Bunjevac a peut-être tenté de comprendre ce qui peut habiter l’esprit d’un délinquant sexuel. Cette exploration, sublimée par des illustrations pleine page muettes et formées de milliers de hachures, ainsi que par des noirs intenses, peut laisser perplexe. Il peut sembler un peu facile que le pervers ne soit pas conscient de ses actes. Benny, qui se voit comme victime de ses désirs irrépressibles, apparaît profondément tourmenté. Une idée souvent reprise par les défenseurs d’un certain contrôle du corps des femme, ce « désir masculin incontrôlable ». La gifle finale est d’autant plus frappante lorsque la vision de Benny est mise à mal face à la réalité brutale de ses actes. 

Un sujet délicat mais un défi relevé de manière originale – qui aurait songé à faire un beau livre sur un violeur ? -, qui a propulsé Bezimena dans la sélection officielle d’Angoulême 2019

Article posté le samedi 26 janvier 2019 par Elisabeth Eon

  • Bezimena
  • Autrice : Nina Bunjevac
  • Éditeur : Ici même
  • Parution : Août 2018
  • Prix : 29€
  • ISBN : 9782369120476

Résumé de l’éditeur : Benny est un petit garçon comme les autres. De bonne famille, de bonne éducation et qui ne manque de rien. Et pourtant… pourtant Benny est différent. Benny regarde les petites filles d’une bien étrange manière. Dans sa tête se font jour des obsessions inavouables. Tant et si bien qu’il devient compliqué pour lui de vivre en société…

Que se passe-t-il dans la tête du grand méchant loup ?
Dans sa nouvelle bande dessinée, un conte noir pour adultes, Nina Bunjevac nous emmène sans tabou sur le sentier rarement battu du psychisme du délinquant sexuel.

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Elisabeth Eon

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