Bon débarras !

Après le formidable Le grand vide, Léa Murawiec imagine Bon débarras !, une histoire de passage et de traces des morts sur Terre. Un superbe album de souvenirs, d’histoires de familles et d’humanité édité par 2042.

Raad et les reliques des morts

Raad est reliquaire. Son travail consiste à trier les objets des personnes décédées : ceux qui méritent d’être conservés et ceux que l’on doit laisser partir.

Arrivée à la fin de sa carrière, Raad est accompagnée de Blotte, son apprentie reliquaire. Ensemble, sur leur table volante, elles visitent les familles endeuillées mais aussi les vivants qui aimeraient laisser des objets à ceux qui leur survivent.

“Que votre passage se fasse dans la douceur”

Tel un prêtre, Raad accompagne le dernier souffle des mourants. A l’aide de son sceptre orné d’une tête de canard, elle transfère une partie des souvenirs du défunt dans l’objet choisi.

Ainsi, les amis et la famille peuvent continuer de vivre avec un morceau de la personne décédée.

Mais parfois, tout ne se déroule pas dans “la douceur”, les vivants peuvent s’écharper sur l’objet à conserver, les souvenirs à conserver, mais aussi les rancœurs avec les défunts. Rien n’est simple lors d’un deuil.

Raad se questionne

Raad adore son métier. Elle se sent utile, même s’il est chronophage. Elle sacrifie son temps pour aider les familles et les mourants.

Mais son travail lui pèse, en plus de questions personnelles. De plus, c’est une période particulière. Tous les 10 ans, se déroule la fête de l’Inventaire. Les vivants se remémorent les défunts. Mais certains ont perdu les reliquaires. Alors Raad tente de les retrouver. Et c’était aussi sans compter sur les doutes de Blotte. Est-ce qu’elle est faite pour ce métier et succéder à sa mentor ?

Bon débarras : de l’humanité dans la mort

C’est en vidant l’appartement de sa grand-mère décédée avec sa maman que Léa Murawiec a eu l’idée de raconter Bon débarras ! S’il n’est jamais simple de se séparer des objets ayant accompagné la vie de défunts, l’autrice du Grand Vide explique que “l’accumulation de ses objets ne raconte souvent quelque chose qu’à celui qui l’a vécue”.

Il y a énormément d’humanité et de vie dans cette jolie fable moderne. Une humanité parmi les morts incarnée par Raad. Une femme reliquaire dont le métier semble indispensable dans cette société, qui “apporte du soin aux autres”, comme le souligne Léa Murawiec.

Raad, trait d’union des deux mondes

Il n’y a pas de prêtre, de rabbin ou d’imam dans cet album. On semble loin des religions. Raad est une laïque qui accompagne aussi bien les morts que les vivants. Elle est le joli trait d’union entre les deux. L’équilibre entre la vie et la mort. Sorte de croque-mort, elle a néanmoins un pouvoir sacré que ce dernier ne possède pas.

Raad ritualise ce moment délicat où l’on passe de vie à trépas. Le tout symbolisé par un objet dans lequel le défunt prend place.

On apprécie ce superbe portrait de femme. Mais pas n’importe laquelle. Une femme en fin de carrière, âgée. C’est rare en bande dessinée pour ne pas le souligner.

Bon débarras ou comment faire perdurer la mémoire

Bon débarras ! aborde ainsi l’héritage familial, mais également les traces qu’on laisse aux autres lorsque l’on meurt. Comment faire perdurer la mémoire des défunts ? Ici, les morts sont transférés dans des objets, loin des cercueils et des caveaux.

Le fantastique pour parler de la mort, de la vie, des défunts et des vivants, le tout dans un bel équilibre, d’une jolie justesse entre rire et émotions.

Quant au dessin de Léa Murawiec. Il a à la fois évolué par rapport au Grand Vide, mais il se glisse également dans ses pas. Un subtil mélange entre le manga et le comics. Les personnages sont élancés et leurs membres très élastiques. Les yeux formés que par des points sont néanmoins très expressifs. On notera une belle référence à Winsor McCay avec la table volante de Blotte, tel le lit de Little Nemo qui marche.

L’œuvre de Léa Murawiec se met en place sous nos yeux. Un univers éclectique, mais très cohérent. Un monde où ses deux albums deviennent des ouvrages majeurs de la bande dessinée de ces cinq dernières années.

Article posté le dimanche 25 octobre 2026 par Damien Canteau

Bon débarras ! de Léa Murawiec (éditions 2042)
  • Bon débarras !
  • Autrice : Léa Murawiec
  • Éditeur : 2042
  • Prix : 28 €
  • Parution : 16 octobre 2026
  • Nombre de pages : 288 pages
  • ISBN : 9782487849310

Résumé de l’éditeur : Raad vit dans un petit village blotti au creux des collines. Ici, au moment de mourir, les gens se métamorphosent en un objet magique : une relique, dont ils peuvent choisir la forme et le pouvoir. Avec son apprentie Blotte, Raad occupe la fonction de reliquaire : c’est elle qui organise les cérémonies de passage. Elle accompagne vivants et morts et, surtout, prend soin de tout le monde – que les familles soient unies par un souvenir ému, ou déchirées par de vieilles rancunes… Mais cette fois, à l’approche de l’Inventaire – la grande fête des reliques, qui a lieu tous les dix ans -le poids des années se fait doucement sentir. Ce sacerdoce l’isole, la plonge dans une mélancolie de plus en plus profonde ; on murmure même, en secret, qu’elle ne les aime pas tant que ça, ces reliques… Quant à Blotte, elle n’a pas l’air tout à fait prête à prendre la relève. Raad épaule les autres depuis toujours… et si, cette fois, c’est elle qui avait besoin d’aide ? Aux gratte-ciels vertigineux de son précédent livre « Le Grand vide » succède ce village entouré de forêts, où la magie fait partie du quotidien. La trichromie survitaminée laisse place à l’encre noire, sublimant le dessin rayonnant et habité de Léa Murawiec, qui n’abandonne rien de son vocabulaire drôle et foisonnant. Récit dense et touchante mise en scène du deuil, « Bon Débarras » confirme le talent immense de son autrice, qui se fait ici la portraitiste subtile d’une Raad submergée par l’intensité de l’existence, émouvante et magnifique.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une trentaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) et co-responsable du prix Jeunesse de cette structure. Il est le rédacteur en chef du site Comixtrip. Damien modère des rencontres avec des autrices et auteurs BD et donne des cours dans le Master BD et participe au projet Prism-BD.

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