Cas d’école, histoires d’enseignants ordinaires

Christine Renon n’est plus. Directrice d’une école maternelle, elle s’est suicidée en 2019. Avec elle, il y eut aussi Jean, suicidé mais également Rachida, Fatima ou Jacques dépressifs, tous des professeurs écrasés par le poids de l’institution. Remedium raconte leur quotidien dans Cas d’école, histoires d’enseignants ordinaires. 14 portraits pour rendre hommage à ces personnes dévouées pour leurs élèves. Glaçant de réalisme !

Remedium ou l’engagement d’un citoyen pour la justice

Remedium est un auteur vraiment à part. Professeur des écoles à Tremblay-en-France en Île de France, il partage sa vie d’enseignant avec celle d’auteur de bande dessinée. Après le très remarqué Les contes noirs du chien de la casse où il racontait le quotidien d’habitant.es de banlieue parisienne, le très beau L’enfant qui ne voulait pas apprendre à lire sur l’illettrisme, mais également Adama, l’étrange absence d’un copain de classe, il poursuit son œuvre autour des injustices sociales avec Cas d’école, histoires d’enseignants ordinaires.

Il faut souligner que Remedium est courageux, obstiné et bienveillant. En plus de ces albums, il réalise depuis 2019 Cas de force majeure, des mini-récits autour des violences policières, accentuées avec les revendications des Gilets jaunes. Les deux Cas – d’école et force majeure – ont eu un grand retentissement public. Très partagées sur les réseaux sociaux, ces histoires ont trouvé un nouvel espace de diffusion sur la page du Club de Médiapart.

Mettre en lumière des faits divers gênants pour le pouvoir ne lui fait pas peur, lui qui dit la vérité et enfonce le clou. Tant d’abnégation force le respect. En espérant que sa hiérarchie ne lui cherche pas trop de poux dans la tête.

Pas de vague dans l’éducation nationale

Si l’armée est surnommée la Grande muette, l’Education nationale pourrait être affublée d’un autre nom : Pas de vague. Hastag très en vogue lors de la rentrée scolaire 2019, il était alimenté par des professeur.es au bout de la crise de nerfs. Manque de moyens humains, financiers ou matériel, tout était souligné en 280 mots avec véhémence et parfois humour.

Ajouter à cela le désamour du ministre Jean-Michel Blanquer et de leurs supérieurs hiérarchiques (rectorat, Inspecteur de l’Education nationale…) et l’on pouvait observer la vraie fracture entre les deux entités : la base de plusieurs milliers d’enseignants et leur tutelle. Jamais un ministre ne fit aussi peu de cas de ce personnel si dévoué. Pas de soutien et des paroles désobligeantes qui se sont multipliées depuis l’entrée en fonction de Blanquer en 2017 (on appréciera en cela, son Cas d’école clôturant l’album). Tout cela fut dénoncé par les syndicats, les enseignants voire des collectifs, notamment les Stylos rouges.

Cas d’école : écrasé par une machine kafkaïenne

Avec Cas d’école, Remedium veut faire connaître au grand public les difficultés rencontrées par quelques enseignants avec leur hiérarchie. Il dresse ainsi le portrait de 14 d’entre eux, entre dépression, mutations et suicides.

Les trois histoires les plus dramatiques sont celles de Jean, Christine et Jean-Pascal, tous trois suicidés. Écrasés par le poids d’une machine kafkaïenne, leurs récits différents ont pourtant des points communs. Déshonorés et non-soutenus par leurs supérieurs, ils ont préféré en finir avec la vie. Un simple geste sur un bras, un compliment mal interprété ou une accumulation de faits ont eu raison de leur enthousiasme et leur dévouement. Très appréciés des enfants, de leurs collègues et des parents, ils ont crié pour alerter. En vain.

« J’ai réalisé cette bande dessinée pour que ni elle ni les autres ne soient oubliés. »

Si ces deux cas sont bouleversants parce qu’ils s’achèvent sur la mort, les onze autres le sont aussi. Des drames qui bousculent des vies. Harcèlement, dénonciations calomnieuses, collègues incompétents, remplacements sans explications ou religion/laïcité, les récits sont glaçants. Lorsqu’arrive le moment des réactions de la hiérarchie, les lecteurs sont interloqués : bouche bée ou à grands coups de « quoi ! », « c’est pas possible ! » ou « euh ! », ils sont en colère contre si peu d’empathie ou de soutien.

Les mots sont pesés

Cas d’école est chirurgical. En trois, quatre ou cinq planches, Remedium nous livre les faits, bruts, sans ambage. Le gaufrier de 6 vignettes par page est idéal pour donner du rythme mais aussi apporter un éclairage comme un coup de poing.

L’auteur du blog Titi Gnangnan n’utilise aucun dialogue pour conter ces vies brisées (à part dans l’histoire de Laurent où trois phylactères sont prononcés par Sabine). Tous ses mots sont pesés pour entrer avec justesse dans des récitatifs ciselés. Les enseignants ont des visages, tandis que leurs supérieurs arborent une tête rose vide (parfois leurs paroles s’insèrent dans cette dernière). Une belle trouvaille pour mettre en scène une machine écrasante qui ne prend jamais en compte l’individu.

Cas d’école va surêment se poursuivre tant il y a de récits similaires dans l’Education nationale. En espérant que leurs victimes soient enfin prises en compte. Quant à Cas de force majeure, on a l’impression qu’un livre de plusieurs centaines de pages ne suffira pas à tout exposer au grand public. A l’image des recherches et des compilations de Maurice Rajsfus et de David Dufresne, les travaux de Remedium sont nécessaires pour le bon fonctionnement de notre démocratie. Ouvrons les yeux avant qu’il ne soit trop tard !

Article posté le lundi 24 août 2020 par Damien Canteau

Cas d'école, histoires d'enseignants ordinaires de Remedium (Les équateurs)
  • Cas d’école, histoires d’enseignants ordinaires
  • Auteur : Remedium
  • Éditeur : Les équateurs
  • Prix : 15 €
  • Parution : 02 septembre 2020
  • ISBN : 9782849907511

Résumé de l’éditeur : À travers 14 histoires-portraits de ces institutrices et instituteurs, Remedium, dessinateur et lui-même enseignant, nous fait prendre conscience de la crise de la profession et réalise un précieux travail de mémoire pour que ces morts n’aient pas été vaines. Ainsi, il relate la descente aux enfers de Christine Renon, directrice d’une école maternelle à Pantin, qui s’est suicidée le 21 septembre 2019, combattive, impliquée et passionnée mais épuisée et découragée par un système déshumanisant. Ou encore l’histoire de Jean Willot, professeur à Eaubonne qui s’est suicidé après qu’une famille de son établissement a déposé plainte contre lui pour « violences aggravées ». Le quinquagénaire avait de son côté expliqué avoir seulement puni verbalement l’élève qui traînait sur les marches d’un escalier. Remedium, de son vrai nom, Christophe Tardieux, est professeur des écoles dans la ville de Tremblay-en-France en Seine-Saint-Denis et dessinateur. Il est déjà l’auteur de plusieurs bandes dessinées : Les Contes noirs du chien de la casse, L’enfant qui ne voulait pas apprendre à lire, Adama, l’étrange absence d’un copain de classe, Titi Gnangnan, Obsidion, chronique d’un embrasement volontaire.

 

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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