Avec l’album Enfermé, Julien Hillion et Renan Coquin rendent hommage à la courte vie de Mathurin Réto, pupille à la colonie pénitentiaire de Belle-île au début du vingtième siècle.

Une vie de mousse
A 13 ans, Mathurin Réto ne va plus à l’école. Sa mère est morte. Il est seul au monde. Alors il s’embarque clandestinement à bord d’un bateau en partance pour Terre-Neuve. C’est le départ de l’histoire que nous raconte Enfermé, un bel album publié ce printemps chez Dargaud par les auteurs bretons Julien Hillion et Renan Coquin.
Nous sommes en 1907. Une époque où l’éducation des enfants n’est pas une priorité pour tout le monde. A l’émancipation de l’individu, on lui préfère parfois la répression. Le bagne pour les adultes, la colonie pénitentiaire pour les plus jeunes… Et c’est dans l’une d’elles que Mathurin va échouer avec son ami Ernest après avoir volé des lignes de pêche. Ces deux enfants perdus vont de la cruauté d’un capitaine de navire à celle d’un directeur et de gardiens tout aussi implacables.

Une prison qui ne dit pas son nom
L’histoire de Mathurin et de ses compagnons d’infortune, scénarisée ici par Julien Hillion, docteur en histoire contemporaine et spécialiste de la colonie pénitentiaire belleiloise, est bien réelle. Ce dernier, comme des milliers d’enfants, a connu cette colonie pénitentiaire et agricole créée par décret en 1880. En quelque sorte une prison qui ne disait pas son nom !
Ce lieu dépaysant au large du Morbihan, aujourd’hui très prisé des touristes, aura « accueilli » pendant presque 100 ans des mineurs délinquants que l’on considérait à cette époque comme « de la mauvaise graine à faire trimer et à mater ». En blouse grise, le crâne rasé, chichement nourris, ces adolescents pouvaient y passer plusieurs années avant leur majorité, à 21 ans.

Le temps de la révolte
Violence des adultes, mauvaise nourriture, enfermement et solitude sont devenus le lot quotidien de Mathurin. Il rêve d’évasion. En 1910, il y parvient mais il est vite repris, jugé et condamné par le tribunal de Lorient à trois mois d’emprisonnement et une lourde amende. Retour à Belle-île et à la paille des cachots.
Sa santé se dégrade mais le directeur ne veut rien savoir. Mathurin, tuberculeux, va rester enfermé 32 jours avant d’être conduit à l’infirmerie. Trop tard. Le 5 janvier 1911, une pauvre charrette faisant office de corbillard conduit Mathurin à sa dernière demeure, le cimetière de Palais, Belle-Ile-en-Mer…« Pauvre Réto, mourir si jeune! » lâchent dans une souffle ses compagnons de misère.

Campagne de presse
La mort de Mathurin entraînera la première campagne de presse contre le « bagne d’enfants » de Belle-Ile-en-mer. Dès 1911, les journalistes bretons dénonceront les conditions de détention des pupilles. Mais cela ne suffira pas à mettre un terme à cette situation. En 1934, 56 jeunes colons s’évaderont. Cet épisode douloureux inspirera à un certain Jacques Prévert le poème La Chasse à l’enfant, qui rend hommage à un jeune détenu noyé pendant sa tentative d’évasion. Toutefois il faudra attendre 1977 pour que cet établissement de sinistre mémoire, devenu Institution publique d’éducation surveillée ferme définitivement ses portes…

Un album sensible
L’historien et l’aquarelliste autodidacte ont conjugué rigueur historique et fantaisie graphique pour faire revivre des personnages attachants, ces pupilles issus de milieux défavorisés dont on ne savait que faire, sinon les enfermer. Sans pathos, Julien Hillion retrace leur parcours.
Au pinceau, Renan Coquin, qui avait déjà donné la mesure de son talent avec Le sourire d’Auschwitz donne souffle et ampleur à ces visages d’enfants en souffrance et aux paysages marins, souvent en pleine page. Au final, un album sensible qui nous remet en mémoire cette part pas toujours glorieuse de notre histoire…
- Enfermé
- Scénariste : Julien Hillion
- Dessinateur : Renan Coquin
- Editeur : Dargaud
- Prix : 23,50 €
- Parution : 18 avril 2025
- Nombre de pages : 128
- ISBN : 9782205212419
Résumé de l’éditeur : À la mort de sa mère, Mathurin Réto embarque clandestinement à 13 ans sur un navire en partance pour Terre-Neuve. Il y connaît les brimades qui accompagnent la vie de mousse, mais se fait également un ami, Ernest. Les deux gamins vont faire les quatre cents coups… jusqu’à sombrer dans la petite délinquance, ce qui va les mener à la colonie pénitentiaire de Belle-Île-en-Mer. Nous sommes en 1907, Mathurin a 14 ans, il doit être détenu jusqu’à ses 21 ans. Une autre vie commence, faite de coups et de discipline militaire. Mais Mathurin est une forte tête et refuse d’être brisé. Il tente de s’évader à plusieurs reprises… Ce qui le conduit au cachot plus souvent qu’à son tour.
À propos de l'auteur de cet article
Jean-Michel Gouin
Passionné par l'écrit, notamment l'histoire, la littérature policière et la bande dessinée, Jean-Michel Gouin a été journaliste radio et presse écrite pendant une trentaine d'années à Poitiers.
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