Pourquoi ne pas commencer la présentation de cet ouvrage par la courte description qui nous est faite de cette étrange rue, à la page 16 de ce récit, après quelques planches de mise en bouche fort prometteuses. Je vous la livre telle quelle :
Il y a une rue, à 2 pas de chez vous, familière et pourtant inconnue. Elle part de la place du marché dans chaque village, traverse les avenues de toutes les grandes cités. Les êtres vils, cruels sont attirés vers ce carrefour de la folie et de la morale, où les attend une inéluctable fatalité… Un sort ô combien plus terrible que la mort.
Cette rue est une allégorie du purgatoire, selon Geoff Johns & Ivan Reis, les deux créateurs de la série Hyde Street. Pour une poignée d’âmes est le titre du tome 1, publié chez Urban Comics.

Comédie humaine sarcastique, fable satirique, caustique et horrifique, Hyde Street se distingue avant tout par la galerie de personnages pittoresques qui arpentent ses trottoirs, qui foulent sa chaussée. Je vous les présente dans un instant, juste après vous avoir expliqué le concept sous-jacent à cette rue qui n’existe pas réellement, mais dans laquelle il est préférable de jamais vous engager. Bienvenue à Hyde Street.

Un point GPS très imprécis
Inutile de la chercher sur un plan, cette rue est partout et nulle part à la fois. Disons que si vous vous égarez dans Hyde Street, ce n’est pas très bon signe pour vous. La rue va vous sembler un rien familière par bien des aspects, que ce soit le mobilier urbain, les devantures des boutiques, les véhicules qui y circulent… Et en même temps vous vous étonnerez de ne jamais l’avoir remarquée auparavant, certain de n’y avoir jamais mis les pieds. Vous ne vous souviendrez absolument pas comment vous avez atterri là, et surtout vous serez incapable d’en trouver l’issue, de retrouver votre chemin vers la sortie. Et pourtant Hyde Street n’a rien d’une impasse. Elle peut même prendre l’aspect d’une route de campagne, d’une artère imposante, d’une ruelle sombre, ou d’une rue commerçante.
Mais qui sont ces gens?
Alors voilà, vous êtes là, vaguement déconcertés par l’endroit, et peut-être alors chercherez-vous à vous raccrocher à un visage connu. Il est assez peu probable que vous croisiez une connaissance, mais ne soyez pas inquiets, il y a fort à parier qu’assez rapidement quelqu’un vous aborde amicalement dans cette rue.

Je vous explique l’idée. Tous les êtres que vous croiserez à Hyde Street sont en sursis. Tous se sont rendus coupables dans leur vie d’actes peu glorieux qui ont forcément été préjudiciables à autrui. Meurtres, harcèlement, escroquerie, torture, larcins en tout genre, vandalisme, assassinat, sabotage, viol évidement. Et tous ces êtres malfaisants ont réussi à poursuivre leur existence en gardant secrets leurs faits d’armes peu reluisants. Tout au moins jusqu’au jour où leurs pas les ont guidés dans Hyde Street, et que leur chemin ait croisé celui d’un moissonneur.
Ce dernier se chargera alors de révéler son terrible secret avant de collecter l’âme de son client, lui imposant de la sorte la damnation. C’est en tous cas l’objectif premier, même si certains moissonneurs plus radicaux préfèreront trucider leur client par tous les moyens permis et inimaginables. Ça marche aussi pour faire grimper son compteur d’une âme supplémentaire, et ainsi la livrer, …. au Compteur justement.


C’est qui le patron ?
Sans doute le véritable maître des lieux, Le Compteur est un personnage énigmatique dont on ne croise jamais le regard. Toujours juché devant le tableau d’affichage d’une ancienne station ferroviaire. Celui-ci n’affiche plus les horaires, les quais, et les destinations des trains sur le départ, mais les scores de chacun des moissonneurs sous contrat. Personne à Hyde Street n’échappe à l’autorité suprême et incontestable du Compteur. C’est lui qui recrute les moissonneurs. Sur des critères qui restent mystérieux d’ailleurs. Un par décennie à qui il propose le deal suivant : 10 000 âmes en échange de la liberté de retourner à sa vie d’avant, avec en prime ses souhaits les plus chers exaucés.
Voilà donc comment fonctionne Hyde Street : des résidents, l’âme damnée après avoir été « moissonnée» et qui restent bloqués là ad vitam æternam ; des moissonneurs qui se chargent d’accueillir les nouveaux venus dans l’espoir d’atteindre les 10 000 âmes pour repartir un jour dans notre monde ; Le Compteur qui tient les comptes et recadre ce petit monde lorsque des différents surviennent entre les moissonneurs par exemple.
Passons à la présentation des figures centrales du récit, la galerie des moissonneurs haute en couleur.
Le dernier de la classe
Avec zéro âme au compteur, je vous présente Oscar Lestrange, aussi appelé le monstre mutique. Acteur hollywoodien à l’imposante stature, il s’était spécialisé malgré lui dans l’interprétation de la créature de Frankenstein à l’âge d’or du cinéma fantastique hollywoodien. Pour avoir refusé de prendre l’âme d’une petite fillette dès son arrivée en 1949, il provoqua la colère du Compteur qui lui creva les yeux en lui y enfonçant des vis et lui coupa la langue. Depuis, le monstre mutique, dans un acte de rébellion permanent, refuse de moissonner quiconque.

Un petit moissonneur zélé
Tout l’inverse de Philip « Pip » Peabody, dit Pranky (le farceur). Un insupportable garnement de onze ans, vêtu de la tenue de scout qu’il avait lors de son arrivée à Hyde Street en 1955. Pranky détient le record des âmes moissonnées. 18 293 âmes. Bien plus qu’il n’en faut pour retrouver sa vie d’avant. Mais Pranky ne veut pas repartir. Harcelé, maltraité de son vivant, il doit sa venue à Hyde Street aux quelques mauvaises actions intentées par vengeance contre sa meute de scouts. Jamais à cours de mauvaises blagues, il prend un malin plaisir à moissonner les âmes de préférence par la mort. Et de manière sadique si possible lorsqu’il s’agit d’individus qui s’en seraient pris à des enfants avant de se perdre dans Hyde Street.
Un regard hypnotique

Et c’est le cas de Frederick Xavier Ray, Mr X-ray. Un ancien publicitaire de Madison Avenue à la langue de velours flatteuse et trompeuse. Après quelques déconvenues professionnelles, Mr X-ray décida de monter une boîte de distribution de gadgets inutiles, avec pour cible principale les enfants qu’il juge débiles et qu’il méprise. La première personne qu’il rencontra dans Hyde Street fût bien entendu Pranky, qui décida d’embobiner l’embobineur plutôt que de le zigouiller. Ainsi il piégea Mr X-Ray et ses iconiques lunettes à spirale dans ce purgatoire. Inutile de préciser que ces deux-là sont en conflit permanent. Arrivée en 1966 et avec seulement 2103 âmes collectées, Mr X-Ray devrait booster son rendement s’il veut un jour trouver la sortie. S’il veut espérer rattraper le temps perdu avec sa fille Judy, 12 ans en 1966, et dont il apprit l’existence le jour où, après l’avoir envoyé paître, il tomba sur Pranky.

Fitness queen
Dernier personnage et non des moindres que vous pourriez croiser dans Hyde Street, je vous présente Mlle Bienfaite. Vous la trouverez derrière le comptoir sa boutique au « Sans Gras ». Une boutique douteuse de produits minceurs et diététiques, qu’elle tient là au cœur d’Hyde Street. Justaucorps fluo, bandeau éponge sur le front et guêtres en mohair aux chevilles, Mlle Bienfaite est grossophobe. Disons qu’elle entretient un rapport à l’alimentation très compliqué depuis son enfance. Une obsession de la minceur, née d’une névrose héritée de sa mère, qui fit d’elle une professeure d’aérobic tyrannique dans les années 80. Poussant à bout une élève obèse tout en l’insultant, celle-ci succomba d’une crise cardiaque.

Elle réfuta la responsabilité de sa mort, la famille de la victime attaqua en justice, et Mlle Bienfaite se retrouva sans le vouloir à pousser la porte de Sister Hood. L’échoppe d’une liseuse de bonaventure, sœur Orité, installée sur Hyde Street depuis 1920. Mlle Bienfaite en est à 9998 âmes. À deux âmes de trouver la sortie de Hyde Street. Seulement, piégée dans sa boutique même, elle ne peut compter que sur de nouveaux clients pour monter à 10 000 âmes. Pas simple quand Pranky rode à proximité. Peut-être qu’une association avec Mr X-Ray serait envisageable pour se débarrasser du mioche. L’insupportable Pranky.
Moissonneurs on demand…
J’en reste là pour ces présentations, et nulle doute qu’un prochain tome nous amènera à faire la connaissance de nouveaux protagonistes dont le tableau de marque du Compteur affiche déjà les noms comme de grandes promesses de divertissement : Docteur Ego, Jen Z, Clown Zirkus, Nurse Nounou, La Chaîne ou encore Le Colon.
Une narration jubilatoire
La construction narrative de Hyde Street nous montre tour à tour les personnages principaux en actions dans Hyde Street et en interaction les uns avec les autres à se tirer la bourre pour collecter de nouvelles âmes, et des scènes relatant de leur vie d’avant. Pour mieux comprendre les raisons de leur présence ici, pour mieux cerner les dilemmes moraux dans lesquels ils s’engluent pour notre plus grand plaisir. Car oui il y a assurément un plaisir de lecteur /voyeur à parcourir ce récit, où l’on se surprend à éprouver de l’empathie pour ces êtres égoïstes, cupides, sadiques et retors.
Johns et Reis intercalent aussi des « stories » un peu à part qui peuvent se lire presque indépendamment, et appellent une suite dans les prochains tomes.
Des illustrations hétéroclites

La disparité des graphismes proposés est telle qu’elle permet difficilement d’apprécier équitablement l’ensemble des chapitres. De telles différences résultent de la collaboration avec pas moins de quatre dessinateurs et deux coloristes différents. Chacun se chargeant à tour de rôle des différents chapitres, sans qu’aucune mention de crédit ne soit faite en tête de chapitre. Il est alors difficile, même après enquête, de pouvoir nommer l’artiste à l’œuvre sur tel ou tel chapitre. J’ai beaucoup aimé le trait proposé sur le chapitre 4, les mésaventures cinématographiques d’Oscar Lestrange, ainsi que le chapitre « Dévore » qui retrace l’histoire familiale de Lily. Une jeune femme qui peine à rentrer dans sa robe de mariée, au grand damne de sa mère et de sa grand-mère aux physiques faméliques. A contrario, je suis bien moins convaincu par le chapitre 5 qui expose les évènements qui précipitèrent la chute de Mlle Bienfaite.
Pur divertissement
Tout compte fait, Hyde Street n’est ni un récit moralisateur, ni un récit d’opinion. Il peut, au travers de la multitude de petites intrigues qui s’y trouvent, inviter gentiment à réfléchir sur notre façon d’être et d’agir dans le monde. Il nous interroge éventuellement sur les regrets que l’on pourrait éprouver à s’être un jour comporté de telle ou telle manière, sans pour autant qu’il ne redéfinisse les frontière entre le bien et le mal. À vous de faire avec votre conscience si jamais vous êtes tentés de franchir cette frontière occasionnellement, ou si vous le faites constamment. Non, Hyde Street est avant tout un divertissement déjanté, une promenade dans un monde peuplé d’individus aux profils psychologiques croustillants. Et ce n’est déjà pas si mal.
- Hyde Street tome 1 – Pour une poignée d’âmes
- Scénariste : Geoff Johns, Ivan Reis, & Maytal Zchut
- Dessinateur : Ivan Reis, Francis Portella, Danny Miki, et Leila Leiz
- Traducteur : Julien Di Giacomo
- Éditeur USA : Image Comics
- Collection USA : Ghost Machine
- Éditeur France : Urban Comics
- Date de publication France : 31 octobre 2025
- Nombre de pages : 264
- Prix : 25€
- ISBN : 9791026824510
Résumé éditeur : À sa mort, l’ancien escroc des années 1960, Mr. X-Ray, se retrouve sur Hyde Street, un lieu étrange où les âmes tourmentées sont confrontées à leurs crimes et malhonnêtetés passés. Il y croise Pranky, un jeune scout maléfique, le Dr Ego ou encore Miss Goodbody, tous oeuvrant pour le compte d’une entité mystérieuse appelée « le Comptable des péchés ». Pour quitter Hyde Street ils n’ont qu’une solution : collecter 10 000 âmes errantes. La fin justifie-t-elle les moyens ?
À propos de l'auteur de cet article
David Lemoine
Lecteur de BD depuis sa plus tendre enfance, David a fini par délaisser assez vite les classiques franco-belges, pour doucement voir ses affinités se tourner vers des genres plus noirs, plus grinçants, sarcastiques, trashs, violents, absurdes et parfois même décadents. Il grandissait en somme…. Fan de la première heure de Ranxerox et Squeeze the Mouse, il vénère aujourd’hui l’oeuvre d’auteurs Anglo-Saxon tel que Bendis, Brubaker/Phillips, Ben Templesmith, Terry Moore, Jonathan Hisckman, Ellis/Robertson, sans bouder son plaisir à la lecture des européens talentueux, francophone ou non, que sont Tardi, Ralf Konîg, Michel Pirus, Gess, les frères Hernandez, ou même Fred Bernard. La liste de ses amours dans le 9e art est loin d’être exhaustive, vous vous en doutez, et cela fait plus de 20 ans maintenant qu’il s’efforce de vous convaincre de les embrasser à travers ses chroniques radio qu’il vous livre chaque semaine dans l’émission XBulles sur les ondes de Radio Pulsar (http://www.radio-pulsar.org/emissions/thema/x-bulles/ / https://www.facebook.com/xbulles)”
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