Jusqu’ici tout allait bien…

Chef de file de la jeune bande dessinée turque, Ersin Karabulut revient en France avec une anthologie de neuf récits d’anticipation qui en dit long sur l’état de nos sociétés. « Jusqu’ici tout allait bien… » est à la fois glaçant et très talentueux…

LE RETOUR D’UN FABULISTE DE TALENT

Les lecteurs de Fluide Glacial connaissent  les histoires et le graphisme si particuliers d’Ersin Karabulut. Il y a deux ans, les éditions Fluide Glacial imprimaient le premier album de ce jeune dessinateur, « Contes ordinaires d’une société résignée « .  Un succès. Les lecteurs Français découvraient alors un recueil de quinze fables et contes tous plus noirs les uns que les autres, à la frontière du fantastique et de la critique sociale. Cofondateur de l’hebdomadaire satirique Uykusuz (littéralement  » insomniaque « ) Karabulut est aujourd’hui l’un des dessinateurs turcs les plus appréciés de sa génération.

COMMENT PEUT-ON S’ACCOMMODER DU RENONCEMENT ?

Comme dans son premier album, c’est ici encore la question que pose l’auteur à travers ces neuf contes ordinaires qu ‘on dirait tout droits sortis de l’imaginaire d’un Kafka mélangé à l’univers répressif décrit en son temps par un autre écrivain de talent, George Orwell.  Dans la préface qu’il a livré pour « Jusqu’ici tout allait bien … », un autre grand de la BD, Pierre Christin, rend hommage à celui  » dont les histoires  à la fois nostalgiques et cruelles participent au refus de la résignation dans une société qui veut continuer à aller de l’avant, à créer, à vivre « . Et cette société, c’est la Turquie, cette Turquie du président Erdogan qui met sous le boisseau bien des désirs de liberté.

SOUS LE POIDS DES CONVENANCES

L’auteur n’attaque pas frontalement un régime dont on devine bien qu’il n’est pas le premier supporter mais procède par petites touches, par allégories. Ainsi avec le conte qui ouvre l’album, « L’âge de pierre ». Dans la famille d’Antoine et de Betty, chacun porte sa pierre, de taille plus ou moins grosse selon son âge. Un fardeau bien lourd qu’on ne doit surtout pas poser à terre sous peine de … C’est comme ça , cela a toujours été ainsi. «  Certaines questions ne sont pas faites pour être posées, ma fille » résume inquiète la mère de la fillette, «  Si tu la laissais tomber, Dieu nous en garde, une flopée d’ennuis tomberait dessus. Pff…J’ai l’impression de passer mon temps à t’expliquer tout cela. Alors, tais-toi et marche! «  Alors quand Betty pose sa pierre au sol, persuadée qu’il ne se passera rien, le drame se noue… »

En filant la métaphore du poids des croyances sur nos vies, l’auteur questionne les valeurs. Ce sont peut-être à l’image de celles qui semblent gouverner aujourd’hui son pays natal, la religion, le nationalisme, le puritanisme. Ne s’en débarrasse pas qui veut, et qui le fait peut mettre sa vie en danger…

LES NOUVELLES TECHNOLOGIES, LE CONSERVATISME, CES AUTRES VIRUS

Le quatrième conte s’intitule « DOT », du nom de cette compagnie High Tech. Marco, son tout jeune patron, qui s’apprête à prendre prend le contrôle du monde avec des technologies qui en croisant toutes les données accumulées prétendent connaître les individus mieux qu’eux-mêmes. Ceux-là sont alors prêts à abdiquer tout libre arbitre…

Dans le sixième conte,  » Le monde d’Ali » , un homme ordinaire se voit infecté par un virus mortel… Celui-ci modifie d’abord les visages. Leurs nez, tous différents…finissaient par être tordus comme celui qu’avait désormais mon père « . Créé par deux étudiants biologistes persuadés d’oeuvrer pour le bien de l’humanité, ce virus attaque les conservateurs alors qu’ils ne pensaient pas l’être…A partir de ce postulat , Karabulut pose bien des questions. Sommes-nous tous comme nous aimons à le penser, aussi démocrates et progressistes que cela?  Ceux qui se croient tels ont ils plus de droits que les autres?

Avec un graphisme semi-réaliste hyper efficace, le jeune chef de file de la bande dessinée turque met en perspective bien des angoisses qui agitent aujourd’hui les rives du Bosphore. Mais les carcans qu’il évoque et les tourments qu’il dessine ont aussi une portée universelle, devenant ainsi les nôtres.

Article posté le lundi 21 septembre 2020 par Jean-Michel Gouin

Jusqu'ici tout allait bien de Ersin Karabulut (Fluide Glacial)
  • Jusqu’ici tout allait bien
  • Auteur : Ersin Karabulut
  • Editeur : Fluide Glacial
  • Prix: 16, 90 €
  • Parution : septembre 2020
  • ISBN : 9782378782467
  • Résumé de l’éditeur:  Qu’adviendrait-il de notre société si elle renonçait à ses libertés à cause de croyances, des nouvelles technologies, d’un virus ou même du carcan familial ? Dans cette anthologie de récits d’anticipation, l’auteur turc Ersin Karabulut décrit à la perfection les maux de notre société et le moment où tout bascule.

À propos de l'auteur de cet article

Jean-Michel Gouin

Jean-Michel Gouin

Passionné par l'écrit, notamment l'histoire, la littérature policière et la bande dessinée, Jean-Michel Gouin est journaliste à Poitiers.

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